Maurice Felix Charles ALLAIS (1911-2010)

Epoux de Jacqueline Bouteloup (décédée le 9 octobre 2003). Père de Christine ALLAIS, administrateur au Sénat.

Maurice Allais est né le 31 mai 1911 à Paris. Petit-fils d'ouvrier menuisier et fils de très modestes commerçants, tenanciers d'une crémerie, il avait comme chambre à coucher le magasin de bonneterie maternel dont on dépliait le lit de fer, une fois baissé le rideau de la devanture, 17 avenue Jean Jaurès. Son père Maurice Allais était mort en captivité lors de la première guerre mondiale. Sa mère, née Louise Caubet, se charge de son éducation. Toujours premier dans les diciplines scientifiques comme dans les Humanités, il est admis à Polytechnique à l'issue d'une hypotaupe au lycée Lakanal, mais il démissionne car il juge son classement insuffisant. Une année de taupe à Louis-le-Grand l'amène enfin à l'X, dont il sort major, dans le corps des mines. Elève à l'Ecole des mines (1934-1936 ; voir son bulletin de notes), il y revient comme professeur d'économie (sans chaire) en 1944, et il occupe des postes du CNRS et de l'Ecole des Mines à partir de 1947. Il resta professeur à l'Ecole des Mines jusqu'à sa retraite, le 31 mai 1980, mais il continua à mener des recherches et à donner des cours bien au-dela de cette mise à la retraite. Il entra à l'Institut en 1990, deux ans après avoir reçu le Prix Nobel d'Economie. Maurice Allais aime à dire qu'il a eu un seul élève dans sa carrière, Gérard Debreu, qui a eu le prix Nobel avant lui !

Il est grand officier de la Légion d'honneur (décret du 31 décembre 2004, décoration remise par le Président Chirac le 14 mars 2005). Le 1er janvier 2010, il est promu grand croix de la Légion d'honneur. Il décède le 9 octobre 2010 à Saint-Cloud (Hauts de Seine).


Discours prononcé par Thierry de Montbrial le 19 octobre 1993 à l'occasion de la remise de l'épée d'Académicien à Maurice Allais :

Mon cher maître,

La Communauté scientifique connaît surtout les contributions théoriques, considérables, de Maurice Allais. Ce sont évidemment elles que le jury Nobel a couronnées en 1988. Mais on réduirait singulièrement la dimension du personnage et de son oeuvre si l'on n'en retenait que le versant théorique, aussi monumental soit-il. Toute sa vie, et à partir de 1945 en ce qui concerne ses publications, Maurice Allais a voulu s'impliquer intellectuellement et même personnellement - à travers son appartenance à divers mouvements européens et atlantiques - dans les grands débats de son temps.

Pour lui, la connaissance pure doit déboucher sur l'action. L'économie fondamentale n'a aucun sens si elle ne féconde pas l'économie appliquée, celle-ci s'appuyant nécessairement sur celle-là.

En définitive, la source originaire de la pensée de Maurice Allais est la conviction de la supériorité absolue du libéralisme, convenablement entendu.

Pour l'essentiel de cette allocution, je me concentrerai sur les aspects de son oeuvre relatifs aux relations économiques internationales et plus spécialement à la construction européenne.

Le but ultime de l'intégration européenne, sur le plan économique, est de permettre au principe des avantages comparés de jouer au maximum. Pour cela, il faut réaliser le grand marché, c'est-à-dire supprimer toutes les entraves à la circulation des marchandises, des capitaux et des hommes. La pression concurrentielle résultant d'un grand marché incite en permanence les entreprises à réduire leurs coûts. Cette pression est en fait plus importante que le jeu statique des avantages comparés, à productivités données.

La réalisation même approximative du grand marché est déjà un objectif extrêmement ambitieux. Et pourtant, cela ne suffit pas pour assurer l'efficacité économique. Il faut encore mettre en place une monnaie unique, afin de supprimer les pertes économiques résultant des incertitudes de change et des coûts de transaction. Mais, déjà dans son ouvrage de 1960, L'Europe Unie, Route de la Prospérité, Allais observe que la voie vers la monnaie unique est extrêmement exigeante. Elle implique que chaque partie renonce à l'un des attributs essentiels de la souveraineté. Aucun État européen ne pourrait plus financer ses déficits budgétaires par la création monétaire. Il devrait procéder par l'impôt ou emprunter sur le marché des capitaux comme n'importe quel opérateur. Mais surtout, la monnaie unique ne pourrait fonctionner que si les salaires réels s'ajustaient dans les différents pays en fonction des productivités absolues, puisque la possibilité de masquer les différences en faisant glisser les échelles de prix grâce aux taux de change n'existerait plus par hypothèse. Dès lors, un chômage massif apparaîtrait inéluctablement là où les salaires réels seraient trop élevés.

Dans sa critique du traité de Maastricht de 1992, Allais reste sur la ligne de ses analyses de 1960 en jugeant irréaliste le passage à la monnaie unique selon des étapes et un calendrier déterminé.

Revenons à la théorie des avantages comparés et à la spécialisation qu'elle implique. En principe, chaque pays est conduit à abandonner entièrement des activités pour lesquelles il peut disposer, le cas échéant, d'un avantage absolu de productivité. Au cours des décennies, Maurice Allais n'a cessé d'attirer l'attention sur trois conditions préalables au bon fonctionnement de ce mécanisme.

Premièrement, les avantages comparés doivent résulter de causes permanentes et structurelles, et non de facteurs transitoires. En deuxième lieu, dans le cas où les avantages comparés sont permanents, une spécialisation complète n'est souhaitable que si elle ne peut pas être remise en cause ultérieurement pour des raisons politiques. Enfin, une division internationale du travail conforme à la règle de Ricardo suppose un système monétaire international permettant aux taux de change de corriger la disparité des salaires nominaux.

La question des taux de change exige un développement particulier. Depuis la dislocation des accords de Bretton Woods, le système monétaire international n'a cessé de se dégrader, en grande partie du fait des États-Unis. En laissant se développer anarchiquement des pyramides de dettes fondées sur de faux droits, les États-Unis ont créé une situation potentiellement instable. Les conditions d'obtention du crédit, la dérégulation outrancière des années 80, la libéralisation totale des mouvements de capitaux à court terme, ont permis à la spéculation privée de se développer dans des proportions sans précédent.

Ce qui vaut pour le système monétaire international dans son ensemble vaut pour le système monétaire européen, quoiqu'à un moindre degré du fait de la sagesse allemande. Mais Allais a mis en évidence, bien avant les événements de septembre 1992 et de mars 1993, la vulnérabilité du SME. L'instabilité potentielle subsistera tant que les mécanismes du crédit et les règles du FMI n'auront pas été profondément réformés.

En France, le grand public a découvert Maurice Allais en 1988, après le prix Nobel, et a accédé à ses idées par des publications postérieures, principalement ses grands articles donnés au Figaro. À travers ces articles, beaucoup de lecteurs le considèrent aujourd'hui comme un champion du protectionnisme. Quiconque connaît l'ensemble de son oeuvre ne peut que déplorer ce jugement profondément inexact. En réalité, Maurice Allais reste cohérent avec lui-même. Dès lors que les trois conditions que je viens d'exposer ne sont pas remplies vis-à-vis de l'extérieur, la Communauté européenne doit assurer sa sécurité économique, non pas en s'établissant comme forteresse - comme les Américains affectaient de le croire dans les débats de 1985 autour de l'Acte unique - , mais en s'entourant d'un niveau de protection raisonnable. En même temps, elle doit renforcer ses structures politiques internes pour ne pas s'exposer elle-même à un risque de morcellement découlant des mêmes causes.

Depuis près de cinquante ans. Allais n'a cessé de développer l'idée que l'union politique devait précéder l'union économique ou tout au moins se développer en parallèle. Le libéralisme économique ne peut être que proportionnel, si l'on ose dire, à l'organisation politique.

Je disais au début de cette allocution que la source originaire de la pensée de Maurice Allais est la conviction de la supériorité absolue du libéralisme. Dans l'Avertissement qui ouvre son livre de 1960, on lit : « Il ne peut y avoir de démocratie politique véritable et de société libre si l'organisation sociale n'est pas fondée sur une économie de marché et pour la plus grande part sur le régime de la propriété privée ».

En se fondant sur ses convictions libérales, étayées par des études empiriques approfondies, Maurice Allais a porté des jugements sur l'URSS qui, après plus de trois décennies, semblent prophétiques. Je citerai simplement trois phrases extraites de L'Europe Unie, Route de la Prospérité : « La véritable lutte entre l'Ouest démocratique et l'Est totalitaire se livrera sur le plan économique, social et idéologique » ; « Si une communauté véritable des nations libres de l'Atlantique pouvait se constituer économiquement et politiquement, elle constituerait un puissant pôle d'attraction capable, par sa seule présence et compte tenu de l'extraordinaire prospérité qui serait la sienne, et plus encore de l'immense espérance qui en résulterait pour la Communauté des hommes, de désagréger peu à peu le monde totalitaire de l'Est» ; « La Russie soviétique est en fait dans l'impossibilité de faire face de front, avec succès, à l'augmentation de ses niveaux de vie, à la course Est-Ouest aux armements et enfin à la compétition dans l'aide aux pays sous-développés ». Dans sa lutte contre le marxisme, Maurice Allais a mené le même combat que Raymond Aron, avec des armes différentes.

Rares étaient en France les vrais libéraux à l'époque où il écrivait ces lignes. La pensée keynésienne, qui repose en définitive sur le postulat de la rigidité des prix, dominait les esprits. Dirigistes et marxistes proliféraient et l'URSS, forte de la conquête spatiale, s'affirmait comme une superpuissance.

Mais pour Maurice Allais comme pour tous les grands penseurs libéraux, le libéralisme n'est pas le laisser-faire, lequel « peut se comparer à un régime routier qui laisserait les autos circuler à leur guise sans code de la route ». Allais fait sienne cette pensée de Lionel Robbins : « Le choix n'est pas entre un plan ou une absence de plan, mais entre différents types de plan ». Ainsi la notion de planification concurrentielle ou de planification des structures institutionnelles, qui s'oppose au dirigisme et à la planification centralisée, est-elle une des idées maîtresses de son ouvrage de 1961, Le Tiers Monde au carrefour, idée que les apprentis libéraux de Moscou feraient bien aujourd'hui de méditer. Le libéralisme repose sur un ordre exigeant mais cet ordre doit être, comme le dit Allais, consenti, c'est-à-dire légitime. Là est peut-être la plus grande des difficultés.

Au bout du compte, la pensée de Maurice Allais est humaniste. Tout au long de son oeuvre, convaincu comme Jean Bodin « qu'il n'y a de richesses que d'hommes », il plaide pour l'amélioration de la formation et des systèmes éducatifs. S'agissant du Tiers Monde et, à présent, des anciens pays communistes, il considère que ce domaine de la formation est celui où doit se concentrer toute l'aide occidentale.

Bien d'autres aspects de la pensée de Maurice Allais nécessiteraient d'être présentés. J'espère que ses oeuvres complètes pourront être publiées et qu'ainsi chacun pourra se reporter aux textes originaux. Mais maintenant, il est temps de conclure. Toute sa vie, Maurice Allais n'a cessé de penser par lui-même. Il n'a fait aucune concession à l'esprit du temps. Sa carrière en a souffert et sa reconnaissance, éclatante, a été tardive. Il a payé cher une honnêteté scrupuleuse qui force l'admiration. Il m'est agréable de terminer en rendant hommage à la dimension morale du grand savant et de l'humaniste que nous célébrons aujourd'hui.



Jacques Lesourne

Marcel Boiteux

Allocution de Maurice Allais

Mes chers amis,

Les paroles qui viennent d'être prononcées par Jacques Levy, Bertrand Munier, Thierry de Montbrial, Jacques Lesourne, Marcel Boiteux, et Raymond Polin, et la remise de cette belle épée par Raymond Polin m'ont profondément touché ; bien plus que je ne saurais le dire.

Comment ne serais-je pas sensible à leurs éloges au regard de tout ce qu'ils représentent, de leur intelligence, de leur talent, et de leur place dans la vie nationale et internationale. Puis-je leur exprimer toute ma gratitude pour les marques d'estime qu'ils m'ont témoignées.

Ma gratitude va également à tous ceux, français et étrangers, qui m'ont fait le très grand honneur de participer au Comité de l'épée, et à tous ceux et à toutes celles qui m'offrent cette épée, témoignage de leur estime et de leur amitié, et qui sont ici en si grand nombre ce soir.

Puis-je remercier aussi très vivement Jacques Lévy, Directeur de l'École des Mines de Paris, qui a présidé le Comité de l'épée et organisé cette cérémonie, avec le concours très efficace de Dominique Guiraud, Secrétaire générale du Comité d'organisation.

J'avais demandé à Goudji de réaliser une épée qui soit à la fois Spartiate et esthétique, qui allie la simplicité de la conception à la pureté des formes. Cette double condition, il l'a parfaitement remplie. Il a su, en outre, concrétiser avec un grand talent les douze symboles stylisant les étapes de ma vie et les lignes directrices de ma pensée et de mon oeuvre.

Puis-je également souligner la remarquable exécution de mon habit d'académicien par Henri Nitlich.


Comme la cérémonie du 23 mars 1989 ici-même, la cérémonie d'aujourd'hui marque une carrière poursuivie durant un demi-siècle et jalonnée par deux dates, 1943 et 1988 : 1943, année de la publication de mon premier ouvrage, A la Recherche d'une Discipline Economique. L'Economie Pure, qui a décidé de toute ma carrière, et dont la date est gravée sur le talon de la garde de mon épée ; et 1988, année où j'ai reçu le Prix Nobel de Sciences Économiques, qui a consacré mon oeuvre, et qui est rappelé par la lettre «N» gravée sur la garde de mon épée.

Je mesure pleinement aujourd'hui ce qu'un homme, pour devenir ce qu'il est, pour réaliser ce qu'il a entrepris, doit à tous ceux qui, au cours de toutes ces années, l'ont encouragé, aidé, soutenu par leur amitié.

Il m'est évidemment impossible de remercier nommément, tant ils sont nombreux, tous ceux qui n'ont cessé de m'aider, certains puissamment, et sans l'aide desquels je n'aurais jamais pu réaliser mon oeuvre. Je me limiterai donc à ceux qui ont joué un rôle tout à fait exceptionnel dans le déroulement de ma carrière.

Tout d'abord, ce sont ceux qui, au départ, et alors que j'étais totalement inconnu, m'ont aidé, sur tous les plans, à publier par souscription en 1943, dans des conditions très difficiles, mon premier ouvrage, A la Recherche d'une Discipline Economique. L'Economie Pure, auquel s'est référé expressément le Comité Nobel en 1988 et qui a conditionné toute mon oeuvre ultérieure.

Ce sont ceux également dont l'appui a permis mon élection, à vrai dire décisive, de professeur d'Économie à l'École des Mines, en 1944. Cette élection a certainement rendu possible le déroulement de toute ma carrière scientifique à l'École des Mines, et la lettre «M», gravée sur le pommeau de mon épée, en est le symbole.

Ce sont également les Directeurs des Mines au Ministère et les Directeurs de l'École des Mines successifs qui depuis 1943 n'ont cessé de favoriser ma carrière scientifique.

Ce sont encore les membres du Comité National et les Directeurs scientifiques du Centre National de la Recherche Scientifique grâce auxquels je n'ai cessé de disposer de moyens pour mes recherches, mes publications, et mes enseignements. Au départ, en 1946, Georges Darmois m'a apporté un appui majeur.

À partir de ma mise à la retraite administrative en 1980 une solution a pu être trouvée pour me permettre de continuer à travailler au sein de l'École des Mines et avec l'aide du Centre National de la Recherche Scientifique, grâce à la compréhension et à l'appui du directeur de l'École des Mines, Pierre Laffitte, et du directeur scientifique du Centre National de la Recherche Scientifique, Edmond Lisle. Je leur en reste très reconnaissant.

Ce sont encore tous mes anciens élèves de l'École des Mines, de l'Institut de Statistique, et de l'Université de Paris-X, qui n'ont cessé d'être pour moi de puissants stimulants et dont certains ont participé à mes travaux.

Ma reconnaissance va également à tous ceux, français et étrangers, auxquels je dois l'attribution des nombreux prix décernés à mes travaux au cours des quatre dernières décennies et qui ont représenté pour moi autant d'encouragements majeurs.

Je dois une gratitude toute particulière à tous ceux, français et étrangers, dont l'appui a été décisif pour l'attribution de la Médaille d'or 1978 du Centre National de la Recherche Scientifique, et du Prix Nobel 1988 de Sciences Économiques. Je leur en reste très reconnaissant.

Je voudrais encore remercier très vivement Hubert Curien, ministre de la Recherche, de la décision qu'il a prise d'apporter le concours du Ministère de la Recherche pour la réédition de mes ouvrages de 1943 et 1947, A la Recherche d'une Discipline Economique. L'Economie Pure, et Economie et Intérêt, pour lesquels j'ai reçu le Prix Nobel, et qui vont bientôt paraître ; ainsi que Jacques Lautman, directeur scientifique du CNRS, pour la décision d'apporter le concours du CNRS à la publication en six volumes de mes principaux mémoires sur la théorie générale des surplus, sur la théorie du capital, et sur la dynamique monétaire. C'est à David Larner que je dois la décision de la publication prochaine en anglais par les Editions Kluwer de l'ensemble de mes contributions à la théorie du risque.

Je suis également très reconnaissant à Gilles de La Rochefoucauld, mon ancien élève, mon éditeur, et mon ami, d'avoir bien voulu entreprendre la publication de toute mon oeuvre.

Je dois encore une gratitude toute particulière à tous mes collaborateurs sans le travail desquels, au cours de ces cinquante dernières années, je n'aurais jamais pu réaliser mon oeuvre ; - que ce soit, par exemple, ceux qui à Nantes, de 1941 à 1943, avec une grande conscience et un grand dévouement, ont consacré une partie de leur temps à dactylographier le texte, à écrire des formules souvent très compliquées, et à exécuter des figures parfois assez complexes, sur les neuf cent quarante-deux calques qui ont servi à l'édition de mon ouvrage de 1943 ; - ou que ce soit encore tous ceux qui, dans ces dernières années, m'ont aidé et m'aident encore très efficacement et avec beaucoup de conscience, comme Alain Berthier, qui m'a apporté pendant plus de trente-cinq ans une collaboration extrêmement précieuse et qui vient de partir en retraite, ou encore comme Anne-Marie Villemur, très experte dans son travail, et Alain Villemur, virtuose de l'informatique, qui, avec une grande intelligence, travaillent avec moi depuis plus de vingt ans.

Je dois enfin une immense gratitude à André Martin, Pierre Ricard, Albert Caquot, et René Dugas, aujourd'hui disparus, qui m'ont fait confiance et grâce au soutien desquels j'ai pu poursuivre de 1953 à 1960 des expériences sur le pendule paraconique et les expériences d'optique que je leur ai associées. C'est à Pierre Ricard que je dois d'avoir disposé d'un laboratoire à l'Institut de Recherche de la Sidérurgie à Saint-Germain avec deux collaborateurs, Jacques Bourgeot et Annie Rolland. C'est grâce à eux, et tout particulièrement à Jacques Bourgeot, dont l'efficacité, la conscience professionnelle, l'intelligence et le dévouement ont été exemplaires, que mes expériences ont pu être réalisées avec un plein succès.

En fait, deux expériences cruciales, poursuivies, avec l'aide du Centre National de la Recherche Scientifique, d'une manière continue et dans des conditions identiques, pendant un mois, en juillet 1958, l'une dans un sous-sol à l'Institut de Recherche de la Sidérurgie à Saint-Germain, l'autre dans une carrière souterraine à Bougival à six kilomètres de distance et avec cinquante sept mètres de recouvrement, ont radicalement balayé toutes les objections présentées auparavant, en donnant les mêmes résultats quant à l'existence d'une anomalie périodique lunaire de 24h 50mn dans le mouvement d'un pendule paraconique, totalement inexplicable dans le cadre des théories actuellement admises.

Ce plein succès a été marqué par deux prix auxquels j'ai été très sensible : l'un français, le Prix Galabert 1959 de la Société Française d'Astronautique, et l'autre américain, en 1959, de la Gravity Research Foundation des Etats-Unis.

Il est très remarquable que pendant le même mois de juillet 1958 et à Saint-Germain les déviations optiques des visées Nord-Sud et Sud-Nord sur des mires par des théodolites ont mis en évidence les mêmes composantes périodiques de 24h 50mn, et que ces composantes sont exactement en phase avec les anomalies du pendule paraconique constatées à Saint-Germain et à Bougival.

Il me faut encore remercier très vivement mon ami Guy Berthault grâce auquel mes expériences optiques ont pu être reprises récemment par Michel Kasser qui a su concevoir un enregistrement automatique continu des visées optiques. Bien qu'effectuées avec des moyens trop limités, dans des conditions très difficiles et très défavorables, et arrêtées malheureusement trop tôt, ces expériences ont permis d'obtenir d'ores et déjà des résultats extrêmement positifs et significatifs, à vrai dire décisifs.

Il me reste maintenant à exprimer mon immense gratitude à ma mère, aujourd'hui disparue, à laquelle je dois d'avoir poursuivi mes études et qui aurait été si heureuse aujourd'hui.

Ma gratitude va également à mon épouse et à ma fille dont les prénoms, Jacqueline et Christine, sont gravés sur le fourreau de mon épée, et grâce auxquelles mon travail a pu se poursuivre efficacement, bien que souvent leur vie ait pu être gênée par ses implications.

Mais je voudrais, à l'occasion de cette cérémonie, exprimer ma profonde reconnaissance à mon épouse pour l'aide irremplaçable et d'une efficacité exceptionnelle qu'elle m'apporte depuis de longues années et sans laquelle la poursuite de mon oeuvre eût été et resterait impossible.

Toute mon existence a été dominée par mon désir de comprendre le monde : comprendre l'histoire de nos sociétés, comprendre l'économie, comprendre le monde physique.

La passion de la recherche a été pour moi une passion dévorante. C'est elle qui m'a donné les plus grandes satisfactions de ma vie.

Puis-je rappeler ici les paroles de Pierre Termier, figure de proue de la science : «La Joie de connaître ! Beaucoup de savants l'ont goûtée. Quelques-uns plusieurs fois au cours de leur vie ; quelques-uns même de façon durable et persistante ...
« Elle les a, la joie de connaître, merveilleusement consolés de la médiocrité, de l'incompréhension, de la contradiction, de la sottise hostile ...
«Connaître est l'une des raisons de notre vie et il n'y a pas de satisfaction comparable à celle que donne la recherche scientifique ...
«Le chercheur a d'immenses joies que les autres hommes ignorent... Joie du savant ou du philosophe, joie de l'artiste ou du poète. C'est un peu vainement qu on cherche à les dire. Elles sont indicibles ... »

Comme je l'ai écrit:

«Rien certainement n' est comparable à l'inextinguible passion de la recherche ; à l'inapaisable désir de savoir, de comprendre, de clarifier, d'expliquer ; à la volonté constante de s'acharner à surmonter toute difficulté dès qu'elle se rencontre, et de ne jamais se contenter d'à peu près ; à la préoccupation permanente de ne jamais perdre de vue tout l'ensemble, de penser sans cesse à la synthèse.
«Rien en réalité ne peut égaler l'ineffable euphorie de la novation et de la découverte».

Ce sont ces motivations profondes que symbolisent les inscriptions gravées sur la fusée de mon épée : « Comprendre le monde », et les lettres « I C » et « S », représentatives de l'imagination créatrice et de la préoccupation constante de la synthèse.

L'imagination créatrice, c'est voir autrement que les idées reçues. La préoccupation de la synthèse, c'est réunir en un même ensemble cohérent des éléments qui apparaissaient à première vue comme disparates ou contradictoires ; c'est mettre en évidence des rapports nouveaux entre des faits qui semblaient sans liaison, des régularités jusqu'alors inaperçues, des relations invariantes dans l'espace et au cours du temps.

C'est cette passion de la recherche que rappelle l'inscription gravée sur une face de la lame de mon épée «Ma passion pour la recherche : Economie, Histoire, Physique ».


Ma passion pour l'Économie, je la dois aux circonstances, aux questions posées par la Grande Dépression dans le monde et par les troubles sociaux de 1936 en France, aux obstacles insurmontables rencontrés à l'époque pour me consacrer à la physique, et enfin aux implications de la seconde guerre mondiale.

C'est le désir de répondre aux questions économiques et sociales des années trente au regard des insuffisances de la littérature qui, après ma démobilisation en juillet 1940, m'a amené, en pur autodidacte, à approfondir successivement : - la théorie de l'efficacité maximale, la théorie générale des surplus, et la théorie générale de l'économie de marchés (avec un s) ; - la théorie du capital et de l'efficacité capitalistique maximale ; - la théorie du risque ; - la théorie de la dynamique monétaire ; - la théorie des probabilités et des séries temporelles. Dans tous ces domaines d'économie fondamentale, je pense avoir ouvert de nouvelles voies.

J'ai poursuivi ces études d'économie fondamentale en liaison constante avec l'analyse des problèmes de notre temps et des données de l'histoire. C'est cette préoccupation qui m'a amené à de nombreuses études d'économie appliquée : - sur le calcul économique, la gestion économique, la fiscalité, et la politique monétaire ; - sur l'analyse comparée des niveaux de vie et des productivités, les échanges internationaux, le système monétaire international, et les unions économiques ; - sur les économies sectorielles de l'énergie, des transports, et de la recherche minière.

Dans toutes ces études ma conviction profonde a toujours été et demeure qu'il n'est pas de théorie valable qui ne soit fondée sur l'analyse des phénomènes concrets.

Ma passion pour l'Histoire, je la dois à l'enseignement que j'ai reçu dans ma jeunesse, tout particulièrement sur la Révolution française et l'Empire ; et je désirais alors préparer l'École des Chartes. Ce n'est que sur les instances de mon professeur de mathématiques que je me suis orienté vers la Taupe, et finalement l'École Polytechnique. Mais l'histoire est restée constamment pour moi un fascinant et passionnant violon d'Ingres.

En 1966, j'ai entrepris, à partir d'analyses antérieures, la rédaction d'un ouvrage de synthèse, très ambitieux, sinon téméraire, Essor et Déclin des Civilisations. J'en dispose actuellement d'une première rédaction, d'environ un millier de pages avec une centaine de graphiques.

Cet ouvrage, que je me suis efforcé de développer et d'approfondir à différentes reprises dans ces vingt-cinq dernières années, se fonde sur une analyse des régularités, tout particulièrement quantitatives, qui se constatent dans l'histoire des civilisations, qu'il s'agisse des systèmes économiques, des progrès scientifiques et technologiques, de l'évolution des revenus réels, des phénomènes monétaires, de la démographie, des inégalités et des classes sociales, de l'influence relative de l'hérédité et du milieu, des relations internationales, des idéologies, de l'influence des facteurs physiques exogènes sur les sociétés humaines, ou des relations d'interdépendance entre ces différents facteurs et de leurs enchaînements de causes à effets.

Toutes ces recherches sur l'histoire des civilisations, leur essor et leur déclin, ont été pour moi extrêmement éclairantes et enrichissantes.

Ma passion pour explorer l'«Inconnu Physique », je la dois initialement à mon cours de physique de l'X, et elle n'a jamais cessé de me motiver profondément. C'est cette passion que symbolise la lettre «X» gravée sur le bouton de mon épée, représentative tout à la fois de l'École Polytechnique et de l'« Inconnu Physique ».

C'est elle qui a été à l'origine de mes recherches de physique théorique et des expériences sur les anomalies du pendule paraconique, et tout particulièrement de leurs composantes lunaires, que j'ai poursuivies de 1952 à 1960, parallèlement à mon activité d'économiste. Depuis 1960, et à diverses reprises, j'ai poursuivi mes recherches sur la théorie unitaire de la physique et sur l'interprétation de mes résultats expérimentaux.

Dans toutes ces recherches j'ai été particulièrement frappé par l'identité des problèmes relatifs à la construction des modèles et à la signification des données de l'expérience en économie et en physique.

Ce sont à ces recherches théoriques et expérimentales que se rapportent les deux symboles stylisés sur le fourreau de mon épée du pendule paraconique et du premier quartier de la lune.

Comme tous les phénomènes nouveaux, qui, à un moment donné, s'avèrent inexplicables dans le cadre des théories admises, les anomalies du pendule paraconique et les anomalies optiques que j'ai mises en évidence, en liaison avec les nombreuses anomalies mécaniques, optiques et électromagnétiques décelées antérieurement depuis plus d'un siècle, ouvrent à de nombreux points de vue de nouvelles perspectives, notamment quant à l'existence d'une anisotropie de l'espace variable avec le temps, dont l'exploration présenterait, je l'affirme, un intérêt scientifique exceptionnel, en liaison notamment avec l'interprétation des expériences interférométriques de Michelson, Morley et Miller.

Comment assurer le bonheur des hommes, fin suprême de toute vie en société ? Ce sont là des questions essentielles auxquelles je me suis constamment efforcé de donner des réponses.

Je dois beaucoup à tous ceux que j'ai rencontrés au cours de mes lectures dans de très nombreux domaines, et dont certains ont exercé sur moi une influence exceptionnelle. Au contact de leur pensée mes convictions se sont renforcées quant à la philosophie des sciences, des sciences humaines comme des sciences physiques, si voisines dans leurs principes, quoi qu'on puisse en penser.

J'ai une dette toute particulière, quant aux sciences économiques, envers Vilfredo Pareto, Irving Fisher, et Léon Walras, auxquels j'ai dédié mon premier ouvrage de 1943 ; et, quant aux sciences physiques, envers Henri Poincaré, le dernier savant universel. Cette dette, je l'ai rappelée en faisant graver leurs noms sur une des faces de la lame de mon épée avec cette mention «Hommage à mes maîtres».

À Irving Fisher je dois le souci de la rigueur et de la clarté ; à Vilfredo Pareto et Henri Poincaré, le souci de la synthèse et les principes de la méthode scientifique que je n'ai cessé d'observer.

A Léon Walras correspond ma préoccupation constante, dans tous mes écrits d'économie appliquée et de politique économique, de concilier les objectifs éthiques de l'humanisme avec les principes d'efficacité de la décentralisation des décisions et de l'économie de marchés. Comment faire en sorte que les hommes puissent vivre ensemble ? Quel doit être le cadre politique, culturel, et économique, dans lequel ils puissent pleinement s'épanouir ?

Toutes mes recherches, tous mes travaux, dans tous les domaines, ont été dominés par une conviction absolue, c'est que pour être valable toute théorie, quelle qu'elle soit, doit être confirmée, tant dans ses hypothèses que dans ses conséquences, par les données de l'observation.

C'est cette conviction qu'exprimé la maxime que j'ai fait graver sur une des faces de la lame de mon épée «La soumission aux données de l'expérience est la règle d'or qui domine toute discipline scientifique ».

Dans tous les domaines que j'ai travaillés au cours de ce dernier demi-siècle, qu'il s'agisse d'économique ou de physique, je n'ai cessé de me heurter aux «vérités établies», et aux dogmatismes des «establishments» de toutes sortes qui en assurent la domination.

À ces « vérités établies », à ces dogmatismes, qui renaissent sans cesse, correspond la bouterolle de mon épée, figure stylisée, sculptée superbement par Goudji, de l'Hydre de la mythologie grecque, serpent fabuleux qui avait sept têtes dont chacune, quand on la coupait, était immédiatement remplacée par plusieurs autres.

À vrai dire, qu'il s'agisse de l'économie ou de la physique, cette résistance aux idées nouvelles, d'autant plus virulente qu'elle est plus ignorante et plus incompétente, dérive d'un postulat toujours sous-jacent : toute théorie, tout modèle, toute expérience, toute étude, qui s'écarte des vérités établies ou les contredit, ne peut être qu'erronée.

Cette résistance, trop souvent aveugle et butée, aux idées nouvelles, que dénonçait déjà autrefois Stanley Jevons en économie, constitue certainement un des plus grands obstacles aux progrès de la science dans tous les domaines.

Mais quelles qu'aient été les oppositions que j'ai rencontrées, et quels qu'aient été les obstacles de toutes sortes qu'elles ont dressés sur ma route, elles n'ont jamais réussi à m'empêcher de défendre ce que je pense être la vérité.

En fait, seules n'ont réellement compté pour moi que les satisfactions intenses que j'ai retirées de la recherche et des résultats qu'elle m'a permis d'obtenir.


Comme je n'ai cessé de l'enseigner pendant des années, «seul compte l'avenir».

Mon ambition aujourd'hui, c'est de republier sous une forme facilement accessible toute mon oeuvre, actuellement dispersée dans un grand nombre de publications ; c'est également de publier un grand nombre de travaux encore inédits.

C'est encore de publier mes travaux de physique, théoriques et expérimentaux. Le premier volume en paraîtra prochainement grâce à l'aide de mon ami Guy Berthault.

C'est enfin de faire en sorte que d'autres que moi puissent reprendre utilement, avec des moyens suffisants et avec la technologie d'aujourd'hui, l'ensemble de mes expériences de physique. Peut-être des hommes aussi clairvoyants que l'a été jadis Pierre Ricard pourront-ils rendre possibles ces expériences.

Tous ces projets sont certainement très ambitieux, et à vrai dire immenses. Mais, avec votre aide, j'espère pouvoir les mener à bien.

Il peut sembler réellement étonnant, et en tout cas quelque peu paradoxal, de faire, à quatre-vingt-deux ans, des projets d'avenir. Mais, pour une large part, notre vie est ce que nous la faisons ; et, peut-être, le seul moyen de rester jeune, c'est de continuer à faire des projets.


Puis-je maintenant vous remercier encore une fois de votre présence, de votre fidèle amitié, et vous exprimer ma profonde gratitude pour cette magnifique épée dont les douze symboles représentent un demi-siècle d'une carrière scientifique très diverse, très enrichissante, très prenante, mais toujours passionnante, et qu'il me reste à poursuivre.

Encore une fois, merci.


Maurice Allais en 1943 (Photo ENSMP)


A MINES ParisTech, l'Espace Vendôme est rebaptisé Espace Allais le mardi 31 mai 2011 par Benoît Legait, directeur de l'Ecole, et Christine Allais, fille de Maurice, ici tous deux sur la photo


La nouvelle plaque commémorative à MINES ParisTech

Jacqueline Madeleine BOUTELOUP, épouse de Maurice Allais, était née le 3 mai 1926. Elle avait obtenu une licence d'enseignement es sciences mathématiques en 1948, et un diplôme d'études supérieures de probabilités et statistiques en 1949, ainsi qu'un baccalauréat en Droit en 1950. Elle fut recrutée par l'Ecole des mines comme auxiliaire sous contrat de juin 1951 au 15 avril 1954. Elle épouse Maurice Allais le 6 septembre 1960. Elle décède en 2003.