Jacques BURET de SAINTE-ANNE (mort en 1907)


Buret de Sainte-Anne en 1902, élève de l'Ecole des Mines de Paris
(C) Photo collections ENSMP

Ancien élève de l'Ecole des Mines de Paris (promotion 1899-1902). Ingénieur civil des mines.


Publié dans le Bulletin de l'association des anciens élèves de l'Ecole des Mines (1907)

Jacques Buret de Sainte-Anne est mort, le 21 février dernier, à Ax-les-Thermes, dans l'Ariège, d'une pneumonie contractée dans l'exercice de ses fonctions.

Fils unique, né dans une famille dont la situation le plaçait au rang de ceux qu'on est convenu d'appeler les privilégiés de la fortune, il pouvait aspirer à vivre de la vie large et facile que lui assurait sa position. Mais il pensait que « noblesse oblige » et que nul n'a le droit de s'affranchir de la loi du travail.

Malgré une santé de complexion délicate, il se fit remarquer, dès le début de ses études, par son assiduité au travail. Arrivé au moment de choisir une carrière, il sentit se réveiller dans ses veines le sang de son grand-père maternel, M. Maniel, ingénieur des ponts et chaussées, un des fondateurs et directeurs de la grande compagnie des chemins de fer de l'Etat autrichien ; il voulut aussi être ingénieur, moins par goût des affaires en elles-mêmes, que pour pouvoir s'employer à mener les hommes dans la voie du progrès moral et scientifique dont il s'était fait un idéal.

Reçu la même année à l'École Polytechnique et à l'École des Mines, il opta pour cette dernière, dont il sortit en 1902 avec le diplôme d'ingénieur.

En quittant l'École, il tint à se faire d'abord dans l'industrie une situation personnelle, ayant à coeur, avant tout, d'acquérir une valeur pratique pour se préparer à pouvoir utilement commander un jour. Il souhaitait, en même temps, conserver quelques loisirs qu'il pût consacrer à sa terre de Champvallon, aux paysans au milieu desquels il avait passé les plus belles années de son enfance. On le vit dans la suite, lorsque des occupations suivies rattachèrent ailleurs, passer souvent en chemin de fer deux nuits de suite pour aller remplir là ce qu'il considérait, à juste titre, comme son premier devoir social.

Un pareil programme était difficile à remplir pour un jeune débutant. Il eut la bonne fortune de trouver à la fois une affaire naissante et un guide éclairé, dans la personne de celui qui en dirigeait les débuts. Attaché a la Société d'études de la chute d'Orlu, devenue, plus tard, la Société pyrénéenne d'énergie électrique, il effectua la plus grande partie des études sur le terrain et des levés topographiques qui préludèrent à la mise en valeur de ces forces importantes. Dire que le but était d'utiliser d'un seul coup une chute de mille mètres avec une longueur de tuyauterie de trois mille quatre cents mètres, c'est indiquer tout l'intérêt technique que présentait l'entreprise, mais aussi les difficultés du terrain ; c'est dire l'énergie et l'endurance que dut déployer celui qui, pendant plusieurs campagnes consécutives, se consacra à l'arpentage de pareils précipices, voulant être partout, surtout sur les points dangereux, et ne permettant jamais à un de ses opérateurs de franchir un pas diiiicile avant l'avoir franchi lui-même pour s'assurer qu'on pouvait le faire sans péril.

Épris de sa nouvelle carrière, il avait résolu d'y exceller, et pour cela il commença par consacrer les loisirs que lui laissa un premier hiver, à suivre à Paris les cours de l'École supérieure d'électricité. Devenu électricien, il voulut être aussi perceur de tunnels et constructeur hydraulicien : au second hiver il alla s'exiler au sommet des Alpes, dans les chantiers que dirigeait son chef, M. Boucher, l'ingénieur suisse bien connu.

Pendant qu'il complétait ainsi ses études et accomplissait ces stages, de son côté l'entreprise à laquelle il était attaché avait grandi, elle avait élargi son programme et étendu ses moyens d'action. Lorsque la première société d'études eut fait place, en juillet 1907, à une société d'exploitation, Jacques de Sainte-Anne était tout désigné pour aller diriger sur place l'exécution des travaux qu'il avait préparés ; le jeune ingénieur sorti naguère de l'École était devenu un praticien et un chef.

Il venait de rentrer à Ax-les-Thermes après une courte absence, lorsqu'un matin de février, par un temps de neige très dur, il voulut, bien que déjà indisposé et malgré les conseils de son entourage, sortir pour visiter un chantier. En rentrant, le soir, il dut s'aliter pour ne plus se relever.

Pendant quelques jours, la jeunesse lutta en lui contre les progrès du mal, puis il fallut céder : il le comprit et accepta la mort en pleine lucidité, regrettant de la vie non les plaisirs qu'il n'avait pas voulu, non les succès auxquels sa modestie le rendait peu sensible, mais le bien qu'il s'était cru appelé à faire autour de lui, c'est le sentiment qu'exprimèrent ses dernières paroles. Il avait reçu de sa mère, qui l'avait précédé dans la tombe, une foi religieuse profonde, et il la gardait jalousement ; ce fut la principale directrice de cette carrière trop courte, assez remplie cependant, pour qu'il ait emporté avec lui les regrets unanimes de ceux qui l'ont connu.

Lorsque son corps dut quitter Ax-les-Thermes pour être ramené au tombeau de famille, ses ouvriers se disputèrent l'honneur de le porter : nul témoignage d'affection plus touchant ne pouvait lui être rendu, nul ne pouvait être plus à l'honneur de celui qui avait su inspirer de pareils sentiments.

J. KELLER.