Francis Pierre Jacques FER (1918-1987)

Ancien élève de l'Ecole polytechnique (promotion 1937), et de l'Ecole des Mines de Paris. Corps des mines.


MINES Revue des Ingénieurs, janvier 1987 :

Notre camarade l'ingénieur général des Mines Francis FER (1939), professeur à l'Ecole [des mines de Paris], vient de prendre sa retraite. A l'occasion d'une réunion pour fêter son départ le 9 octobre, le directeur de l'Ecole, Jacques LÉVY, a prononcé le discours que voici:

L'heure est arrivée, depuis le 1er septembre dernier, où l'Ecole devra fonctionner sans vous. Ce n'est pas vraiment une surprise: l'Ecole continuera à fonctionner, bien sûr, mais ce ne sera plus tout à fait la même chose. Vous avez su prendre, au fil des mois, et par votre seule personnalité, une place particulièrement importante et, comme il est d'usage, je rappellerai rapidement les principales étapes de votre carrière. Celle-ci s'étant déroulée, pour l'essentiel, dans les Ecoles des mines, c'est un peu l'histoire des Ecoles que nous allons revivre ensemble.

Vous sortez de l'Ecole polytechnique en juillet 1939 pour faire ce que l'on appelle la «drôle de guerre». Vous êtes très discret sur cette campagne. Mais chacun sait que cette guerre fut tout sauf drôle: 100 000 morts et la débandade, la rage au coeur.

Après deux ans d'études comme ingénieur-élève, vous êtes affecté à l'Ecole des mines de Saint-Etienne. Je ne résiste pas à la tentation de rappeler les missions qui vous sont confiées, car elles me paraissent révélatrices de conceptions pédagogiques contestables. L'on peut faire la part des circonstances: certes, à cette époque, les préoccupations prioritaires ne devaient pas être la conception de programmes de formation cohérents et évolutifs, les enseignants de valeur ne devaient, sans doute, pas être légion. Mais comme pareille mésaventure est arrivée aussi à votre successeur, je crois que cela procédait d'une certaine philosophie. Vous êtes donc affecté avec la mission d'enseigner la thermodynamique et la paléontologie: l'année suivante, vous devenez professeur de métallurgie, sidérurgie et d'utilisation des combustibles.

Je ne doute pas que votre performance n'ait été digne d'admiration: lorsque j'ai moi même pris mes fonctions en 1962, on en parlait encore. Mais l'idée de former des ingénieurs de cette façon procédait de l'erreur fondamentale qui consistait à admettre que le savoir scientifique et technique est acquis une fois pour toutes, bien codifié et décrit dans les livres et qu'il suffit d'appliquer la technique de préparation des examens généraux de l'X pour être capable de faire un bon cours. Réaliser une bonne «planche» ou transmettre une information en forme de catalogue, à la rigueur, mais former, c'est-à-dire enseigner toute la complexité des phénomènes naturels et bien situer les problèmes où ils sont, ce que l'on comprend, ce que l'on ne comprend pas, ce n'était certainement pas possible.

Vous avez vous-même aperçu la difficulté puisque vous avez été à l'origine de la création des options (Mines et Métallurgie), qui constitue un pas en avant vers un meilleur équilibre entre l'information encyclopédique nécessairement superficielle et périssable et la formation spécialisée, plus approfondie, mais moins évolutive.

Je dois aussi rappeler que vous avez été directeur-adjoint de l'Ecole, Direction des Etudes, et que votre manière «vache, mais régulière» était souvent évoquée avec crainte et admiration par les victimes, je veux dire les élèves, comme par les spectateurs, je veux dire le personnel et les professeurs.

Pour terminer sur cette phase stéphanoise, j'ajouterai que vous avez été l'initiateur de la recherche à Saint-Etienne et que j'ai personnellement utilisé un four haute fréquence à induction acquis par M. FER.

Pourquoi ne pas le dire? Votre comportement ouvertement non conformiste dans un contexte politique local tendu suscite des réactions telles qu'il est préférable pour vous de quitter Saint-Etienne. Vous revenez à Paris où, pendant douze ans, vous faites de la recherche en physique théorique et où votre lucidité et votre honnêteté intellectuelle vous conduisent à crier que le «roi est nu», ce qui, bien sûr, n'est pas du goût de tout le monde. En octobre 1964, vous revenez à l'Ecole des Mines de Paris que, depuis vingt-deux ans, vous n'avez pas quittée. Arrive alors le «cataclysme» de 68. Le terme est sans doute très excessif, sur le plan général, mais l'enseignement supérieur y a subi de tels dommages qu'il ne s'en est pas encore remis. L'Ecole, placée au coeur de la tourmente, réussit, non seulement à limiter les dégâts, mais à tirer profit du mouvement pour mettre en place des structures de concertation, qui sont encore les nôtres aujourd'hui et qui ont montré leur efficacité.

Il fallait, à l'époque, jouer serré pour naviguer entre l'intransigeance et la démagogie de manière à préserver l'essentiel tout en respectant une légitime aspiration à l'information et à la parole. Il fallait, pour cela, une fermeté dans la conviction associée à une dialectique habile avec, toujours, le sens de l'humour pour ramener les problèmes à leur juste proportion et, pour reprendre votre expression, «ridiculiser le délire».

Mais je m'aperçois que j'ai décrit là notre ami FER et sa contribution, à cette époque, aura été décisive.

Puis l'Ecole s'est développée, pas toujours forcément dans le sens que vous auriez souhaité, est devenue une maison de taille respectable, tout en préservant la simplicité et la cordialité dans les rapports personnels. Vos interventions ont toujours été dans la ligne que vous avez tracée: fermes sur les principes, constructives dans les modalités.

J'ai eu l'occasion, à maintes reprises, de développer la notion de «pilier» de l'Ecole: vous avez joué ce rôle avec efficacité et modestie.

Au nom de l'Ecole, je vous en remercie et vous souhaite une retraite fructueuse: sachez, en tout cas, que nous ne vous oublierons pas, et que vous serez toujours le bienvenu parmi nous.

[Francis FER devait hélas décéder peu après cette mise à la retraite.]