Ferdinand Frédéric Henri MOISSAN (1852-1907)


Les textes qui suivent datent du 4 octobre 1931, date de l'inauguration d'un monument en hommage à Henri Moissan au Collège de Meaux

LA VIE ET LES TRAVAUX DE HENRI MOISSAN
PAR PAUL LEBEAU

Henri Moissan naquit à Paris le 28 septembre 1852. Il était le fils d'un simple employé de la Compagnie des Chemins de fer de l'Est, habitant alors une maison située au n° 5 de la rue Montholon. Dans cet intérieur peu fortuné, sa mère contribuait au bien-être domestique, en exerçant la profession de couturière.

En 1864, alors qu'il était âgé de douze ans, ses parents quittèrent Paris pour se fixer à Meaux. C'est à partir de cette date que Henri Moissan commença réellement ses études. Son père, homme éclairé, doué d'un esprit large, lui fit suivre les cours du Collège municipal de cette ville. Aimé de ses maîtres que séduisait sa vive intelligence, il fut surtout remarqué par M. James, professeur de mathématiques, d'une grande bonté, qui s'intéressa vivement à lui et facilita ses progrès en lui donnant gratuitement des leçons supplémentaires. Henri Moissan garda toujours à son vieux maître une profonde reconnaissance et il prenait plaisir à rappeler qu'il avait appris près de lui à aimer le travail. Avant d'avoir atteint sa quinzième année, Henri Moissan manifestait déjà un très grand enthousiasme pour la chimie. Il lui sacrifia même quelque peu le latin et le grec et, lorsqu'en 1870 il quitta le Collège de Meaux, il n'avait pu conquérir aucun grade universitaire.

Dès sa sortie du Collège, Henri Moissan devait songer à se créer une situation. Pour concilier, autant qu'il était possible, cette nécessité avec son ardent amour pour la chimie, son père lui conseilla comme moyen pratique de faire sa pharmacie. Il entra donc comme stagiaire dans la droguerie Bandry située au coin de la rue Pernelle et de la rue Saint-Denis. Il avait alors pour ami préféré un camarade de Collège, Jules Plicque, qui travaillait au Muséum d'Histoire naturelle dans le laboratoire de Dehérain. Plicque était lui aussi un passionné de la chimie, et les descriptions qu'il faisait souvent des expériences réalisées dans le laboratoire devaient avoir une influence décisive sur un tel disciple. Bientôt, en effet, Henri Moissan quittait, en décembre 1872, la droguerie de la rue Saint-Denis pour le Muséum d'Histoire naturelle, où il entrait dans le laboratoire de Frémy. Il fit très rapidement ses premières armes de chimiste, mais l'attrait de la recherche l'engagea vite à rejoindre Plicque, en 1873, au laboratoire de Dehérain, où ce savant l'accueillit avec une grande bienveillance.

Malgré ce commencement d'abandon de l'officine pour le laboratoire scientifique, Henri Moissan n'avait pas oublié qu'il devait avant tout se créer une position, et son but était d'acquérir les connaissances pratiques nécessaires pour obtenir une place de chimiste dans l'industrie.

Le milieu nouveau dans lequel il vivait, l'activité scientifique qu'il rencontrait au Muséum, devaient modifier peu à peu ses modestes projets et éveiller en lui de plus hautes ambitions.

C'est à cette époque qu'il rencontra, au Muséum, Vesque, botaniste luxembourgeois ; Capus, explorateur ; les chimistes MM. Étard et Landrin. En faisant son volontariat à Lille, en 1876, il avait en outre fait la connaissance des docteurs Beclère, Siredey et Walter.

Tous formaient un cercle d'intimes ; quelques-uns, parmi lesquels se trouvait Henri Moissan, habitaient un appartement loué en commun. On y faisait la cuisine et l'on y mangeait en discutant sur tout, parfois même sur des questions de chimie. Mais les lettres et les arts tenaient une large place dans ces agréables causeries. Vesque, excellent musicien, surveillait la cuisson des côtelettes en jouant sur son violon une sonate de Beethoven. Henri Moissan apportait dans ces déjeuners d'étudiants une franche et spirituelle gaîté. La littérature surtout le captivait. Il lisait beaucoup, et les classiques voisinaient souvent dans ses poches avec les notes de laboratoire. Ses goûts littéraires lui firent même un instant délaisser la chimie. Il se mit à écrire et fit une pièce en vers qui faillit être jouée à l'Odéon. Ce ne fut là qu'une courte fugue dans le domaine des lettres, et bientôt le laboratoire l'accapara de nouveau. Quand, beaucoup plus tard, il parlait, dans l'intimité, de ses essais littéraires non couronnés de succès, il ajoutait avec son fin sourire : «Je crois que j'ai mieux fait d'étudier la chimie. »

Il est certain que dès ce moment l'attrait de la recherche scientifique, joint à l'influence de cette existence tout intellectuelle, avait profondément modifié les vues d'avenir du jeune chimiste. Dehérain, de son côté, avait remarqué les aptitudes brillantes de son élève. Il l'engagea vivement à préparer son baccalauréat et à conquérir ses grades universitaires. C'était une tâche lourde qu'il n'hésita pas à entreprendre. Au moment où, déjà suffisamment initié à la recherche scientifique, il commençait ses publications, il lui fallut abandonner, en partie tout au moins, le laboratoire pour se consacrer à la préparation des examens. A vingt-cinq ans il apprenait le latin et, après quelques échecs, il obtenait le baccalauréat. Ce n'était que la première étape, il lui fallait être licencié es sciences pour arriver au doctorat. L'étude de la physique remplaça celle du latin. Sans être découragé par un premier insuccès, il persévérait dans son effort et le grade de licencié lui était conféré en 1877.

C'est pendant cette préparation pénible des examens, à une époque de la vie où l'esprit est déjà orienté vers un but favori, que Henri Moissan donnait son premier mémoire à l'Académie des Sciences. C'était une étude faite en collaboration avec son maître Dehérain sur l'absorption d'oxygène et l'émission d'acide carbonique par les plantes maintenues à l'obscurité. Par un très grand nombre de déterminations, ces recherches établissaient que les quantités d'acide carbonique émises par les feuilles dans l'obscurité étaient comparables à celles que produisent les animaux inférieurs, et qu'elles augmentaient avec l'élévation de la température. Il était en outre démontré que la quantité d'oxygène absorbée par les feuilles surpasse la quantité d'acide carbonique produite, et que les feuilles placées dans une atmosphère dépouillée d'oxygène continuaient d'émettre de l'acide carbonique, pendant plusieurs jours, aux dépens de leurs propres tissus. De nouvelles expériences furent faites, par Henri Moissan qui, poursuivant seul ces recherches, en généralisa la portée et publia en 1879 un deuxième mémoire, dans lequel il mettait en évidence, d'une façon indiscutable, que l'émission de l'acide carbonique dans la respiration végétale n'est point directement liée à l'absorption de l'oxygène, c'est-à-dire que le rapport de l'acide carbonique émis à celui de l'oxygène absorbé n'est pas absolument constant. Ce rapport varie suivant un certain nombre de circonstances, et est bien plutôt le résultat des réactions qui se passent dans l'intérieur du végétal, que celui d'une transformation immédiate de l'oxygène absorbé en acide carbonique.

Ces travaux constituèrent les seules recherches effectuées par Henri Moissan dans le domaine de la chimie végétale. Déjà, avant d'avoir conquis le grade de licencié, il avait entrepris, tout en poursuivant ses travaux sur la respiration des plantes, l'étude du fer pyrophorique, étude qu'il devait étendre ensuite suffisamment pour en faire le sujet de sa thèse de doctorat, qu'il soutint en 1880.

Ce fut là l'une des premières manifestations de cet esprit d'indépendance scientifique qui constituera plus tard l'un des points les plus saillants du caractère de Henri Moissan.

Placé par l'enchaînement des événements dans un laboratoire de chimie végétale à l'une des époques les plus brillantes de la chimie organique, au moment où Berthelot, Frankland, Kékulé, Wurtz, et beaucoup d'autres illustres savants, montraient aux jeunes chercheurs des voies nouvelles et fécondes, Henri Moissan choisit l'étude de la chimie minérale. C'est vers cette branche de notre science, alors quelque peu délaissée, qu'il se sent attiré et à laquelle il va consacrer toute son activité, toute son infatigable énergie, malgré les conseils de Dehérain, qui voit avec peine son élève lui échapper.

Ainsi que nous l'indiquions plus haut, c'est à la suite d'une étude sur le fer pyrophorique qu'il fut conduit à faire tout un ensemble de recherches sur les oxydes de la famille du fer.

L'examen du fer pyrophorique lui avait montré que ce produit renferme souvent une forte proportion d'oxyde de fer. En observant minutieusement la réduction du sesquioxyde de fer par l'hydrogène, il découvrit un oxyde ferreux pyrophorique, variété allotropique de l'oxyde ferreux de Debray. Il fit part de ce travail à Henri Sainte-Claire Deville, qui lui conseilla de s'entretenir de cette découverte avec Debray, auquel il le présenta. Debray fut frappé des qualités d'observateur du jeune chimiste, il lui fit un bienveillant accueil et s'intéressa dès lors vivement à ses travaux.

L'oxydation ménagée de l'oxyde ferreux conduisit à la préparation d'une variété allotropique d'oxyde magnétique. Cet allotropisme, nettement établi pour les oxydes de fer, fut également reconnu pour les oxydes de manganèse et de nickel. Par l'examen des diverses formes d'oxydes de chrome, Henri Moissan fut entraîné à revoir quelques points de l'histoire chimique des composés du chrome. Il prépara les sulfures et les séléniures de ce métal. Il fit en outre une belle étude des principaux sels chromeux dont quelques-uns seulement avaient été obtenus par Péligot.

Dès ces premières recherches, et malgré le peu d'étendue des sujets, on reconnaît dans la façon dont ils sont traités, que Henri Moissan possédait déjà une habileté expérimentale remarquable et un grand talent d'observation. Elles furent accomplies dans la période la plus pénible de son existence. Pendant ces quelques années, il n'avait guère eu d'autres ressources que le produit des leçons qu'il trouvait à donner. En 1880, son ami M. Landrin lui laissait la direction d'un laboratoire d'analyses, ce qui lui procura momentanément des revenus certains. Ce laboratoire portait le nom de laboratoire de l'Union des Chambres syndicales et il était situé rue de Lancry.

On doit dire que la direction nouvelle ne fut guère favorable au développement de ce laboratoire. La recherche scientifique y tenait en effet le premier rang, et les clients devaient attendre trop longtemps les résultats des analyses. Ce n'était pas là un élément de succès, et les affaires du laboratoire allèrent tellement en déclinant que sa fermeture s'imposa, après quelques années, devant l'insuffisance des bénéfices réalisés.

Pendant ce temps, un événement heureux s'était accompli dans la vie de Henri Moissan. Il avait conservé l'habitude d'aller fréquemment à Meaux où s'était écoulée une grande partie de son enfance. Durant ses courts séjours dans cette ville, il rendait souvent visite à M. Lugan, pharmacien avec lequel il aimait à s'entretenir de questions scientifiques. M. Lugan appartenait à une famille de pharmaciens ayant connu Vauquelin et où la science était en grand honneur. Il appréciait fort les brillantes qualités de son jeune ami et applaudissait à chacun de ses succès. Aussi fut-il heureux d'accueillir favorablement Henri Moissan lorsque celui-ci lui demanda la main de sa fille Mlle Léonie Lugan.

C'est en 1882 qu'eut lieu ce mariage qui unissait à ce jeune et enthousiaste savant une compagne vraiment digne de lui, véritable femme de savant qui le seconda admirablement dans le cours de sa belle carrière scientifique. C'est à partir de cette époque que Henri Moissan, chaleureusement encouragé par M. Lugan, put s'adonner tout entier à la recherche scientifique. Depuis 1879, il était chef des travaux pratiques de chimie, et en 1882 il fut nommé au concours professeur agrégé à l'École supérieure de Pharmacie, mais ces fonctions ne lui avaient procuré aucun moyen de travail. Il dut se contenter du laboratoire de la rue de Lancry, dont l'installation était des plus rudimentaires pour des recherches de chimie minérale. C'est dans ces conditions défectueuses qu'il commença ses premiers essais sur l'isolement du fluor. Sa confiance dans son habileté expérimentale était telle qu'il osait entreprendre ainsi de résoudre l'une des rares questions importantes qui paraissaient encore à traiter en chimie minérale.

Il arrive souvent qu'une grande découverte scientifique ne découle pas directement des vues initiales de son auteur, mais qu'elle soit bien plutôt le résultat d'observations faites pendant l'exécution de travaux orientés tout d'abord vers un autre objet. Il n'en fut pas ainsi de celle de l'isolement du fluor. C'est vers ce but que furent dirigés immédiatement tous les efforts de Henri Moissan.

Nous ne reprendrons pas ici l'historique des recherches faites antérieurement par les divers savants qui se sont occupés de cette question ; cet historique a été écrit d'une façon magistrale par Henri Moissan lui-même dans son premier mémoire sur le fluor. Nous rappellerons seulement que Frémy, après une longue série d'essais effectués sur les fluorures métalliques, n'avait obtenu aucun résultat satisfaisant. En électrolysant les fluorures métalliques fondus au moyen d'une électrode positive en platine, il avait vu cette électrode s'attaquer dès le passage du courant sous l'influence d'un gaz doué d'une activité chimique telle qu'il lui avait été impossible de le recueillir. Il avait, en somme, montré les difficultés du problème sans en apporter la solution. Henri Moissan, qui connaissait bien les expériences de Frémy, était profondément convaincu de l'impossibilité d'aller plus loin dans la même voie. Dans la conférence qu'il fit en 1887 sur le fluor à la Société chimique de Paris, il exposait ainsi les idées qui l'avaient dirigé :

« Je suis parti dans ces recherches d'une idée préconçue. Si l'on suppose, pour un instant, que le chlore n'ait pas encore été isolé, bien que nous sachions préparer les chlorures métalliques, l'acide chlorhydrique, les chlorures de phosphore et d'autres composés similaires, il est de toute évidence que l'on augmentera les chances que l'on peut avoir pour isoler cet élément en s'adressant aux composés que le chlore peut former avec les métalloïdes.

« Il me semblait que l'on obtiendrait plutôt le chlore, en essayant de décomposer le pentachlorure de phosphore ou l'acide chlorhydrique qu'en s'adressant à l'électrolyse du chlorure de calcium ou d'un chlorure alcalin.

« Ne doit-il pas en être de même du fluor ? »

C'est avec cette conviction qu'il entreprit l'étude des fluorures de métalloïdes.

Il est intéressant de rapporter encore à ce sujet les paroles qu'il prononçait quelques mois avant la préparation du fluor, le 26 février 1886, dans une autre conférence, faite également devant la Société chimique, sur le fluorure de phosphore :

« Je pourrais vous dire, Messieurs, que j'avais été frappé du petit nombre de combinaisons formées par le fluor et les métalloïdes et que j'avais voulu combler cette lacune. Il n'en est rien cependant. En étudiant l'action des métaux sur le fluorure de silicium, j'avais constaté la grande stabilité de ce composé, et j'avais pensé à faire réagir sur les oxydes métalliques un autre composé du fluor. Je me suis adressé au fluorure de phosphore. En chauffant dans un tube métallique un mélange de fluorure métallique et de phosphore, Humphry Davy a obtenu un liquide combustible fumant à l'air. D'après Berzelius, Davy avait estimé qu'il serait possible d'isoler le fluor en faisant brûler ce fluorure au milieu d'une atmosphère d'oxygène dans un vase de fluorine. »

La préparation des fluorures de phosphore est donc bien la première étape dans la série méthodique des essais entrepris par Henri Moissan pour l'isolement du fluor.

On ne connaissait, à cette époque, que le pentafluorure de phosphore décrit par Thorpe. Dumas avait, il est vrai, signalé un trifluorure liquide, mais l'analyse n'en avait pas été faite. Henri Moissan prépara ce composé pour la première fois à l'état de pureté par divers procédés. Il montra que c'était en réalité un corps gazeux et il en détermina les propriétés physiques. Il étudia ses principales propriétés chimiques et plus particulièrement celles qui étaient susceptibles de laisser dégager le fluor. L'action de l'oxygène, notamment, fut examinée l'une des premières. Il reconnut qu'au lieu de former un composé oxygéné du phosphore et de libérer du fluor, l'oxygène se fixait sur le trifluorure en fournissant un nouveau corps gazeux : l'oxyfluorure de phosphore. Systématiquement il poursuivit l'étude du trifluorure et de l'oxyfluorure de phosphore, puis du pentafluorure de Thorpe. L'ensemble de ces nombreuses expériences dotait la chimie minérale de faits nouveaux très intéressants, mais n'apportait qu'une bien faible contribution à la question posée. Il était seulement établi une fois de plus que cette solution comportait des difficultés presque insurmontables. Henri Moissan ne se découragea pas, il reconnut la nécessité d'orienter différemment ses travaux, et il s'adressa alors à l'action décomposante du courant électrique. Ses recherches sur les composés fluorés du phosphore avaient été faites entièrement dans son laboratoire de la rue de Lancry, mais il ne pouvait songer à y poursuivre utilement ses essais d'électrolyse.

Le fluor, ainsi qu'il résultait des expériences de Frémy, ne serait certes pas isolé dans une électrolyse faite à température élevée : ce sont donc des corps liquides susceptibles d'être soumis à l'action du courant à basse température que Henri Moissan tentera de décomposer. Dès les premières expériences faites sur le trifluorure d'arsenic, liquide qui semblait devoir conduire à des résultats intéressants, il s'était aperçu de la nécessité de posséder une installation électrique importante.

Les quelques éléments Bunsen dont il disposait ne lui permettaient guère de tenter une expérience sérieuse. Il sollicita de Debray la faveur d'être admis dans son laboratoire de l'École Normale supérieure. Aucune place ne s'y trouvant disponible, Debray lui permit de s'installer au laboratoire de la préparation du cours, dans les bâtiments provisoires de la rue Michelet, où se trouvait il y a quelques années encore l'Institut de Chimie appliquée. Il put alors se servir d'une batterie comprenant une centaine d'éléments Bunsen utilisée ordinairement pour produire l'éclairage de l'appareil à projection de l'amphithéâtre. Il réussit à faire passer le courant d'une façon continue dans le trifluorure d'arsenic, et put reconnaître la formation d'arsenic au pôle négatif, en même temps que des bulles gazeuses se formaient autour de l'électrode positive. Ces bulles gazeuses étaient malheureusement absorbées aussitôt pour donner avec le trifluorure d'arsenic un pentafluorure. Le maniement dangereux du trifluorure d'arsenic et ses propriétés toxiques le forcèrent d'interrompre plusieurs fois ses expériences. Elles n'avaient donné encore aucun résultat, mais elles l'avaient familiarisé avec l'électrolyse des composés fluorés liquides, et elles le conduisirent à la décomposition de l'acide fluorhydrique anhydre.

L'expérience qui permit d'isoler le fluor fut faite dans l'amphithéâtre même de la rue Michelet. Henri Moissan, à la suite de difficultés suscitées par le préparateur de Debray, avait dû quitter le laboratoire qui lui avait été accordé. Ce fait se produisait au moment où, plein d'espoir, il se sentait enfin approcher de la solution si longtemps attendue. Grâce à l'obligeante bonté de Friedel, il put cependant continuer ses recherches jusqu'à la fin de l'année sur la table de l'amphithéâtre, en dehors des heures de cours.

En raison de l'affinité puissante que devait avoir le fluor pour le silicium, dont le fluorure était si stable, Henri Moissan avait pressenti que ce corps devait se combiner avec le fluor dès la température ordinaire et vraisemblablement avec incandescence. Aussi avait-il choisi comme réactif du fluor le silicium cristallisé, qu'il présentait toujours à l'orifice du tube par lequel l'élément mystérieux devait se dégager dans les essais d'électrolyse. C'est le 26 juin, vers midi, que se produisit cette combustion vive tant attendue. Elle eut comme témoin, outre Henri Moissan, M. Rigaut, préparateur de M. Troost, qui était encore au laboratoire de ce professeur. Enthousiasmé, il courut prévenir Debray du succès de Moissan. Friedel, qui rentrait au même moment, put voir également l'un des premiers cette importante découverte, que Debray annonçait le lundi suivant, 28 juin, à l'Académie des Sciences. Une commission, comprenant Berthelot, Debray et Frémy, vint quelques jours plus tard pour assister à une nouvelle expérience, qui ne réussit point. L'électrolyse de l'acide fluorhydrique s'effectuait dans un tube en U en platine pouvant contenir 30 à 40 centimètres cubes d'acide anhydre. Très souvent, dans les expériences antérieures, et en particulier dans celle du 26 juin, l'acide provenant de la décomposition du fluorhydrate de fluorure de potassium était recueilli directement dans ce tube en U. Il était difficile d'éviter ainsi l'entraînement d'une petite quantité de fluorhydrate de fluorure. Dans l'expérience faite devant la Commission académique, des précautions spéciales avaient été prises. L'acide fluorhydrique avait été préparé avec le plus grand soin et recueilli dans un récipient spécial ; il ne contenait donc pas de fluorure de potassium et il ne pouvait conduire le courant. Moissan se rendit compte du rôle joué par cette petite quantité de fluorure. Il se rappela que, dans ses expériences sur le fluorure d'arsenic, lorsqu'il avait voulu augmenter la conductibilité électrique de ce corps, il lui avait suffi de l'additionner d'une petite quantité d'un fluorure métallique. Il ajouta du fluorhydrate de fluorure de potassium à l'acide fluorhydrique et, dès lors, il prépara le fluor d'une façon régulière.

Au moment même où Henri Moissan venait de résoudre l'un des problèmes les plus difficiles de la chimie, il se trouvait de nouveau sans laboratoire. Il ne lui était même plus possible de se réfugier au laboratoire de la rue de Lancry, qu'il avait complètement abandonné depuis longtemps. Il reçut alors l'hospitalité chez le professeur Riche, à l'Ecole de Pharmacie, où il resta jusqu'à sa nomination de professeur titulaire. En 1887, la mort de Bouis laissait vacante la chaire de toxicologie de l'Ecole supérieure de Pharmacie, le Conseil de l'Ecole le désigna à l'unanimité au choix du Ministre pour occuper cette chaire. Enfin pourvu d'un laboratoire, Henri Moissan reprit immédiatement l'étude des propriétés du fluor, qu'il poursuivit exclusivement jusqu'en 1891. Il perfectionna la préparation de cet élément, et étudia systématiquement son action sur la plupart des corps simples et sur un très grand nombre de corps composés. Il compléta nos connaissances, alors bien restreintes, sur les fluorures métalloïdiques et les fluorures métalliques. Il prépara les éthers fluorés, tout d'abord le fluorure d'éthyle, puis en collaboration avec M. Meslans, l'un de ses premiers élèves, les fluorures de méthyle et d'isobutyle. Avec Berthelot, il détermina la chaleur de combinaison du fluor avec l'hydrogène.

Toutes ces belles recherches avaient déjà placé Moissan au premier rang des chimistes français. En 1888, il était nommé membre de l'Académie de Médecine, et, en 1891, l'Académie des Sciences le désignait pour remplacer Cahours dans la Section de Chimie.

Les travaux de Moissan qui suivirent les recherches sur le fluor eurent pour objet la préparation du bore pur et l'étude des principaux composés de ce métalloïde. Par un examen critique des différents procédés utilisés jusque-là pour la préparation du bore, il montra que les produits désignés sous le nom de bore contenaient toujours une forte proportion d'impuretés. Il étudia minutieusement la réduction de l'anhydride borique par le magnésium et fixa les conditions à observer pour obtenir du bore pur. Puis il découvrit le triiodure de bore et les phosphures de bore.

Il reprit l'étude du sulfure de bore et parvint à préparer un pentasulfure de bore, dont l'existence établissait nettement pour la première fois, en chimie minérale, la pentavalence du bore. Plus tard, en collaboration avec M. Henri Gautier, il déterminait la chaleur spécifique de cet élément et montrait que, comme dans le cas du carbone, la loi de Dulong et Petit n'est pas satisfaite.

Ces recherches sur le bore étaient loin d'absorber toute son activité scientifique. Déjà en 1890, époque à laquelle l'auteur de cette notice eut le bonheur d'être choisi par lui comme préparateur, Henri Moissan poursuivait, depuis plusieurs années, la solution d'un problème certainement plus difficile encore que celui de l'isolement du fluor : la reproduction artificielle du diamant.

Lorsque Henri Moissan avait entrepris ses recherches sur l'isolement du fluor, il avait pu tirer un enseignement des essais de ses devanciers. Malgré les résultats négatifs, il découlait nettement de l'ensemble de tous ces travaux antérieurs que certaines voies devaient être complètement abandonnées. Il lui était possible de donner dès le début, à ses expériences, une direction qui apparaissait comme la seule restant encore à choisir. Rien de semblable n'existait pour la reproduction artificielle du diamant. De tous les efforts qui depuis longtemps avaient dû être faits pour arriver à la solution de ce troublant problème posé par la nature, un grand nombre avaient certainement été tenus secrets, et de ceux qui avaient été publiés, il était impossible de tirer une orientation logique pour de nouvelles tentatives. La question restait entière, et c'est ainsi que Moissan la considéra dès le début. Aussi est-ce avec une méthode plus rigoureuse peut-être que dans toutes ses autres recherches, qu'il entreprit toute une série de travaux préliminaires qui peu à peu devaient le conduire vers le but cherché. Il aborda en quelque sorte ce problème, comme un général qui, pour prendre une forteresse, épuise tous les moyens d'approche et de reconnaissance pour assurer la bonne direction et le succès de l'assaut définitif.

Nous devons dire, toutefois, qu'avant de commencer ces recherches méthodiques, Moissan avait espéré une solution plus prompte. En possession du fluor, il pensait que cet élément essentiellement minéralisateur faciliterait la transformation du carbone amorphe en carbone cristallisé. Il étudia les combinaisons du fluor avec le carbone et les soumit à de nombreuses réactions, mais il n'obtint jamais que du carbone amorphe. C'est après ces insuccès qu'il aborda méthodiquement la question. Estimant que nous sommes loin de posséder les moyens puissants que la nature a mis en œuvre dans la production des espèces minérales cristallisées, et en particulier du diamant, il pressentait que les diamants artificiels pourraient être très petits et qu'il faudrait suivre ces essais au microscope. Il lui apparut d'ailleurs comme vraisemblable que, dans les gisements de diamants, il devait exister également des diamants microscopiques. Il examina alors les sables diamantifères du Brésil et la terre bleue du Cap, et parvint en effet à y déceler la présence de très petits diamants naturels, qu'il considéra comme devant se rapprocher de ceux qu'il pouvait espérer produire. En même temps il rencontrait dans ces terres diamantifères, la variété de carbone graphite, variété de carbone qui se forme à une température relativement élevée, et il en déduisait une première indication sur la possibilité de produire le diamant à haute température.

Ce fut ensuite à l'analyse des cendres de diamant qu'il s'adressa pour en tirer de nouveaux renseignements. Il brûla dans l'oxygène un très grand nombre de diamants de provenances et de variétés diverses. Les analyses des cendres résultant de ces combustions lui révélèrent une impureté constante : le fer. C'était donc par l'étude de la solubilité du carbone dans ce métal qu'il devait commencer ses recherches. Les résultats furent peu encourageants. La variété de carbone obtenue était toujours le graphite. Il espérait, toutefois, que d'autres dissolvants du carbone pourraient être utilisés avec plus de succès. Dans la terre bleue du Cap, on trouve, à côté du diamant, de nombreuses espèces minérales. Si rien ne prouve que ces différents minéraux proviennent du milieu même où s'est formé le diamant, rien ne vient démontrer non plus que certains d'entre eux n'ont pas même origine. Parmi les impuretés les plus fréquentes des diamants, on observe, à côté du fer, le titane. Or cet élément est représenté dans la terre bleue du Cap sous forme d'oxyde par plusieurs minéraux. Ces faits montraient à Henri Moissan la nécessité de tenter de dissoudre le carbone dans d'autres milieux que le fer. Une difficulté surgit alors : la plupart des métaux avec lesquels il était tout particulièrement intéressant de faire ces essais étaient précisément parmi les moins bien connus. Les uns n'avaient encore été décrits que sous la forme de poudres infusibles, les autres n'avaient été préparés qu'en très faible quantité dans un état de pureté douteux et constituaient de véritables curiosités de laboratoire.

Pour continuer l'étude de la solubilité du carbone dans le fer à des températures très élevées, et pour essayer de préparer le titane et les autres métaux qui lui paraissaient indispensables pour achever ses recherches, Henri Moissan imaginait alors son four électrique. Mais tous ces essais, qui devaient le conduire à créer un des plus beaux chapitres de la chimie minérale, ne donnèrent aucun résultat positif en ce qui concernait la reproduction du diamant. Dans tous les cas, le carbone extrait possédait les caractères de la variété graphite, jamais une parcelle d'un carbone dense, noir ou transparent, ne put être produite.

Cependant, un fait très curieux venait d'être observé par Friedel et quelques autres savants. Une météorite trouvée dans l'Arizona, au Cañon Diablo, renfermait d'une façon indiscutable une petite quantité de diamant noir. Cette météorite, sorte de ferronickel, était bien le milieu où le diamant observé avait pris naissance. On ne pouvait plus douter de la possibilité de réaliser la synthèse du diamant dans un milieu métallique.

Henri Moissan put se procurer un échantillon de la précieuse météorite, et il eut le bonheur de pouvoir examiner in situ un très petit diamant de la variété boort. Ce diamant avait résisté à l'action de la meule d'acier employée pour scier la météorite. Il formait un pointement enchâssé dans le métal, et il était entouré d'une gaine de carbone dans laquelle il avait été possible de caractériser le graphite.

Malgré l'absolue conviction qu'il avait de la nécessité d'utiliser un dissolvant métallique du carbone, Henri Moissan ne pouvait rien attendre d'une nouvelle série d'essais sur la solubilité de ce métalloïde dans les métaux. Il paraissait bien établi que, seule, la variété de carbone graphite prenait naissance dans ces conditions. L'intervention d'un autre facteur devenait indispensable. Il se rappela que la densité du phosphore rouge augmentait lorsque sa cristallisation était faite sous pression. Il fallait donc réaliser la cristallisation du carbone au sein d'une masse liquide fortement comprimée. C'était là une expérience difficile à réaliser même sur la fonte, qui se présentait cependant comme l'un des dissolvants les plus fusibles du carbone.

Ces difficultés étaient telles qu'elles pouvaient longtemps encore retarder la solution tant attendue, si Henri Moissan n'avait pensé à mettre en œuvre, pour réaliser une pression considérable, la propriété que possède la fonte saturée de carbone d'augmenter de volume au moment de sa solidification, à la façon de l'eau se changeant en glace.

On sait qu'au moment de sa congélation, l'eau peut développer, quand on l'emprisonne dans un récipient clos à parois très résistantes, une pression considérable. Le refroidissement brusque de la fonte pouvait conduire à des résultats semblables, mais l'enveloppe résistante restait à trouver. C'est alors qu'il eut l'idée de la former par les premières couches refroidies résultant de la solidification rapide d'une masse de fonte liquide plongée dans l'eau. Les culots métalliques ainsi produits étaient souvent fissurés, paraissant avoir cédé à une forte pression interne, mais certains, au contraire, à surface plutôt lisse, semblaient avoir résisté. En traitant ces derniers par des réactifs appropriés permettant la dissolution de la masse métallique, et finalement la destruction du graphite, Henri Moissan put enfin recueillir un faible résidu formé de petits cristaux transparents qu'il identifiait par leurs propriétés physiques et chimiques avec le diamant naturel. Il eut même la bonne fortune de retrouver parmi ces produits artificiels les différentes variétés de diamant, depuis le diamant noir jusqu'au carbone transparent et cristallisé. Cette synthèse du diamant fut annoncée à l'Académie des Sciences dans la séance du 6 février 1893.

Au point de vue purement scientifique, la question était résolue, la nature était surprise dans l'un de ses mystères, la reproduction du diamant était enfin réalisée. Les résultats pratiques laissaient cependant beaucoup à désirer. Le diamant ne se formait toujours qu'en très petite quantité et d'une façon irrégulière. Ces rendements défectueux étaient dus à la forme même de l'expérience, qui ne pouvait assurer que d'une manière très incomplète la production des pressions considérables nécessaires à la cristallisation de cette variété de carbone. Henri Moissan se préoccupait toujours d'obtenir des rendements supérieurs. Il avait dans ce but fait une étude très approfondie de la météorite de Cañon Diablo, et en outre essayé de déterminer le rôle que pouvaient jouer certains éléments tels que le soufre, le phosphore et le silicium dans la formation du diamant. Il réussit ainsi à produire quelques nouveaux échantillons très bien cristallisés, mais les quantités préparées étaient toujours très petites. Aussi ne considérait-il pas la question comme définitivement résolue et, au moment où la mort venait le surprendre, il se proposait d'étudier d'une façon méthodique, au moyen d'un appareil qu'il avait fait construire, l'influence de la température et de la pression sur les transformations du carbone.

La synthèse du diamant constituait une belle œuvre scientifique et elle était bien digne de l'auteur de la découverte du fluor ; mais elle avait en outre eu l'heureuse conséquence de conduire Henri Moissan à imaginer son four électrique, et à doter par suite la chimie minérale d'un nouveau chapitre, riche en faits de la plus haute importance, tant au point de vue scientifique qu'au point de vue industriel.

C'est en juin 1892, à l'École supérieure de Pharmacie, que fut confectionné et mis en marche ce four électrique. Il était alimenté par un courant de 45 ampères sous 40 volts produit par une petite dynamo. C'était alors un bien modeste appareil composé de deux blocs de chaux vive superposés. Dans le bloc inférieur était taillée une rainure donnant passage à deux charbons de 8 à 10 millimètres de diamètre. Une petite cavité creusée au centre de ce bloc permettait de placer un minuscule creuset de charbon de cornue, dont le volume total ne dépassait pas 2 centimètres cubes. C'est avec ce dispositif des plus simples qu'il réussit néanmoins à préparer, bien qu'en très petite quantité, la plupart des métaux réfraclaires. Ces premiers essais avaient suffi pour faire entrevoir à Henri Moissan tout l'intérêt qu'il y avait à introduire, comme nouveau moyen d'action dans le laboratoire cette source calorifique intense que peut donner l'énergie électrique, et à faire de l'arc électrique un auxiliaire précieux du chimiste.

Quelques mois après le début de ces premières tentatives de chauffage par l'arc électrique, Henri Moissan eut l'occasion d'en faire part à M. le professeur Violle, qui lui offrit l'hospitalité dans son laboratoire de l'École Normale supérieure où il pouvait disposer d'une quantité double d'énergie électrique. Ces essais, comparables à ceux de l'École de Pharmacie, démontrèrent la nécessité de s'adresser à des courants plus intenses. C'est alors que commencèrent, selon l'expression souvent employée par Henri Moissan, les tribulations du four électrique. Il fut en effet tour à tour installé au Conservatoire des Arts et Métiers, à l'usine de la Société Gramme, à l'usine de l'électricité de la Gare de l'Est, puis à celle de la Compagnie continentale Edison, à l'avenue Trudaine, pour revenir enfin à l'Ecole supérieure de Pharmacie où une installation était faite à proximité du laboratoire.

Durant son passage au Conservatoire des Arts et Métiers, le four s'était transformé en partie. Il devenait difficile, au fur et à mesure qu'augmentait la dépense d'énergie du four, de trouver des blocs de chaux suffisamment volumineux ; en outre, le travail de ces blocs de chaux était des plus pénibles. Sainte-Claire Deville avait d'ailleurs rencontré les mêmes difficultés lorsqu'il avait voulu fondre, également au Conservatoire des Arts et Métiers, de grandes quantités de platine. M. Tresca, conservateur des Collections, qui avait assisté aux expériences de Deville et qui suivait avec intérêt les travaux de Henri Moissan, lui rappela ce détail, et l'emploi du carbonate de chaux fut essayé avec succès.

En imaginant son four électrique, Henri Moissan ne s'était nullement préoccupé des résultats antérieurement obtenus par ceux qui l'avaient précédé dans cette voie. Son appareil était né d'une nécessité de laboratoire : au chalumeau il avait substitué l'arc électrique en choisissant le dispositif le plus simple, le plus facile à réaliser sur le moment même. Devant l'importance des premiers résultats ainsi obtenus, il avait été séduit par la simplicité de son four auquel il se garda bien de rien changer dans la suite. Grâce à l'arc électrique emprisonné entre deux blocs de chaux vive, il avait pu réaliser les températures les plus élevées que l'on ait su produire jusqu'à lui et accomplir une œuvre scientifique qui, à elle seule, eût suffit à lui créer cette renommée universelle qu'il avait acquise par l'ensemble de ses magnifiques travaux.


Moissan préparant le fluor à l'Ecole de pharmacie (1888)

Nous ne pouvons que rappeler brièvement ici toute cette chimie des hautes températures nées du four électrique.

En premier lieu, Henri Moissan reconnaît que les oxydes métalliques considérés comme infusibles et fixes pouvaient être facilement fondus et volatilisés. La chaux, la baryte, la strontiane et la magnésie prenaient l'état liquide et pouvaient être distillées. Il en était de même pour les métaux difficilement fusibles comme le fer, le platine qui étaient liquéfiés, puis portés à leur température d'ébullition en quelques minutes. La notion de corps infusible et fixe disparaissait comme avait disparu la notion de gaz permanent, après les belles recherches de M. Cailletet.

A cette température élevée du four électrique, que M. Violle put évaluer à 3500°, tous les corps étaient volatilisés ou dissociés. Cependant, en réglant convenablement la marche du four, il devenait possible de préparer nombre de composés nouveaux.

L'étude de l'action du carbone sur les oxydes permit de préparer facilement les métaux réfractaires, le chrome, le manganèse, le molybdène, le tungstène, le titane, le vanadium et quelques autres encore, pour la plupart à peine entrevus jusqu'ici. Sous l'action d'un excès de carbone, ce furent des carbures métalliques qui se formèrent le plus souvent, et alors surgissent toutes ces nouvelles combinaisons. Le carbure de calcium, donnant avec l'eau un dégagement de gaz acétylène pouvant servir à l'éclairage, passait directement du laboratoire scientifique à l'usine. Sa fabrication devenait rapidement l'une des plus importantes utilisations de la houille blanche et provoquait ce bel élan qui, en quelques années, dotait nos régions montagneuses de nombreuses usines métallurgiques.

L'ensemble des recherches concernant le rôle du carbone vis-à-vis des métaux montrait que quelques-uns d'entre eux : l'or, le cuivre, le bismuth et l'étain, ne dissolvaient que des quantités très faibles de ce métalloïde ; d'autres, au contraire, tels que le platine et les métaux voisins, sans paraître former de carbures définis, donnaient avec le carbone des solutions desquelles ce dernier corps se déposait sous la forme de graphite. Dans le cas du platine, le graphite produit appartenait à la variété des graphites foisonnants de Luzi.

Parmi les métaux alcalins, seul le lithium donnait un carbure relativement stable, répondant à la formule C2Li2. Les oxydes de strontium et de baryum étaient facilement réduits, en donnant purs et cristallisés les carbures C2Ba et C2Sr déjà signalés par M. Maquenne.

Les terres rares réduites par le charbon se transformaient en carbures répondant à une formule du type C2M, mais qui, sous l'action de l'eau, donnaient des mélanges d'hydrocarbures liquides et gazeux.

L'aluminium, regardé comme un métal sans action sur le carbone, s'y combinait pour donner le carbure C3Al4, corps jaune magnifiquement cristallisé décomposant l'eau avec dégagement de méthane pur.

Beaucoup d'autres carbures réagissant sur l'eau étaient encore obtenus ; citons notamment le carbure d'uranium qui, au contact de l'eau, donnait abondamment, à côté des produits gazeux, des hydrocarbures liquides et solides.

L'action de l'eau sur ces carbures, qui dégageait en abondance des carbures d'hydrogène, conduisait Henri Moissan à une explication très vraisemblable de la formation de certains gisements de pétrole.

La réduction des oxydes des métaux réfractaires, convenablement conduite, permettait de préparer ces métaux à l'état de pureté ou de produire leurs carbures définis. Il était aussi facile d'obtenir des corps intermédiaires, sorte de fontes qu'il était possible, comme dans le cas du chrome et du molybdène, d'affiner par une nouvelle fusion en présence d'oxydes.

Au chapitre des carbures vinrent s'ajouter ceux des borures et des siliciures, dont l'étude était poursuivie parallèlement soit par Henri Moissan, soit par ses élèves.

Mentionnons encore les beaux travaux sur les divers états du carbone, sorte de corollaire de la reproduction du diamant.

L'exécution des recherches de Henri Moissan sur la chimie des hautes températures comprend deux périodes. Dans la première période d'exploration, il parcourt l'immense domaine inconnu qu'il vient de découvrir, il en recueille les matériaux les plus précieux et, en quelques années, étonne le monde savant par l'abondance de ces découvertes, qui se succèdent sans interruption. Puis dans une seconde partie, qu'il était loin de considérer comme terminée, il reprenait plus en détail l'étude des faits nouveaux, cherchant autant qu'il était possible à préciser tel ou tel phénomène. C'est ainsi que, tout récemment, il poursuivait l'étude comparée de la volatilisation des métaux.

C'est d'ailleurs là un caradère général de l'œuvre de Henri Moissan. De même qu'il n'avait jamais quitté l'étude des diverses variétés de carbone, il n'avait cessé de poursuivre ses recherches sur le fluor et ses composés. Avec le professeur Dewar, il avait produit sa liquéfaction et fait d'importantes observations sur l'aclivité chimique de cet élément aux températures les plus basses qu'il était possible de réaliser avec l'air ou même l'hydrogène liquides. Il poursuivait encore systématiquement, seul ou avec ses élèves, l'étude des fluorures préparés directement par l'action de ce gaz sur les métalloïdes et les métaux. Il précisait les données physiques et chimiques concernant ces importants composés.

Les recherches plus récentes de Henri Moissan forment trois groupes distincts comprenant : l'étude du calcium, celle des hydrures métalliques et ses travaux en vue de réaliser la synthèse de l'ammonium.

C'est en 1898 qu'il donna la préparation du calcium. Jusque-là ce métal, aujourd'hui préparé dans l'industrie par voie électrolytique, n'avait jamais été obtenu à l'état de pureté. Les différents auteurs qui avaient essayé de l'isoler n'en avaient produit que de très petites quantités, et les descriptions qu'ils en faisaient n'étaient nullement comparables. Toujours avec une même méthode, Henri Moissan aborda ce nouveau problème. Il fit une étude critique de tous les essais antérieurs et, en modifiant heureusement le procédé de Liès-Bodart et de Jobin, il obtint le calcium parfaitement pur et cristallisé.

En traitant l'iodure de calcium par un excès de sodium, il permit au calcium libéré de se dissoudre dans le métal alcalin où il cristallisait. On pouvait aisément le séparer ensuite par l'action de l'alcool absolu qui détruisait le sodium. En possession du calcium pur, Henri Moissan faisait une étude complète de ses propriétés. Il en préparait l'hydrure et l'azoture. Par l'action du gaz acétylène sur le calcium ammonium qu'il venait de découvrir, il obtenait un carbure de calcium blanc très pur, établissant ainsi que ce composé, toujours très coloré lorsqu'on le fabrique au four électrique, ne doit cette coloration qu'à la présence des impuretés. Le phosphure de calcium pur lui permettait la préparation de l'hydrogène phosphore gazeux non spontanément inflammable.

La découverte de l'hydrure de calcium avait appelé l'attention de Henri Moissan sur cette classe intéressante de composés dont on ne connaissait que quelques rares représentants. A part l'hydrure de lithium, que M. Guntz avait obtenu en 1893, et les hydrures de cuivre, d'argent et de palladium, on ne possédait guère d'hydrures métalliques définis.

En reprenant l'étude de l'action de l'hydrogène sur les métaux, il préparait les hydrures de potassium et de sodium KH et NaH, que MM. Troost et Hautefeuille avaient entrevus, mais auxquels ils avaient attribué des formules différentes. Peu après, il obtenait les hydrures de cesium et de rubidium. A l'aide de ces nouveaux composés très adifs, au point de vue chimique, il réalisait d'intéressantes synthèses. Ces hydrures alcalins se combinaient à l'acide carbonique pour donner des formiates. Avec l'anhydride sulfureux, ils donnaient naissance aux hydrosulfites. Par leur action sur les halogènes des radicaux alcooliques, ils produisaient les carbures d'hydrogène correspondants.

L'observation minutieuse du mode d'action des différents réadifs sur ces hydrures lui montrait qu'une même réaction se produisait parfois à des températures fort variables, alors que rien ne paraissait être changé dans les conditions expérimentales. Il se trouvait mis accidentellement en présence d'un problème qui le passionnait beaucoup, celui de la recherche des causes déterminantes des réactions. Par des expériences d'une précision et d'une élégance que lui permettait son extraordinaire habileté expérimentale, il démontrait bientôt que les différences observées étaient dues à l'absence ou à la présence d'une trace d'eau. L'un des exemples fournissant une des démonstrations les plus frappantes de ce fait était celui de la synthèse des formiates.

L'anhydride carbonique absolument sec réagit sur l'hydrure de potassium à 54°, en fournissant le formiate de potassium. En présence d'une trace d'eau, cette formation de formiate a lieu déjà à -80°. La quantité d'eau nécessaire pour provoquer cette réaction mérite bien le nom de trace. Dans l'expérience ingénieuse que Henri Moissan avait imaginée pour démontrer ce fait, elle était représentée par la faible humidité correspondant à la tension de vapeur de la glace à -85°. Ces délicates recherches sont à rapprocher de celles de Dixon et de Brereton Baker.

Celui qui avait isolé le fluor et réalisé la synthèse du diamant pouvait tenter de préparer l'ammonium. C'est en effet ce problème qui passionnait Henri Moissan dans ses dernières années. Ses recherches sur l'ammonium avaient eu comme point de départ l'étude des métaux-ammoniums, dont M. Joannis avait nettement établi l'existence. Il avait préparé, lors de ses travaux sur le calcium, le calcium-ammonium, puis le lithium-ammonium. Il avait, en outre, fait une étude approfondie des propriétés de tous les ammoniums alcalins.

Henri Moissan espérait effectuer avec ces métaux-ammoniums, en opérant à très basse température, des réactions où un métal-ammonium comme le sodammonium pourrait céder son sodium, fixer de l'hydrogène et fournir le groupement ammonium (NH4)2. C'est ainsi qu'il pensa hydrogéner le lithium-ammonium au moyen de l'hydrogène sulfuré liquide ou par le chlorure d'ammonium. Mais il ne put constater que la production d'ammoniac et d'hydrogène. Abandonnant cette voie, il reprit l'étude de l'amalgame d'ammonium et il put, en opérant dans l'ammoniac liquéfié, le préparer en l'absence d'eau. Il réussit à démontrer d'une façon rigoureuse que, dans la décomposition de cet amalgame, les volumes des gaz dégagés, ammoniac et hydrogène, étaient bien dans le rapport de H à NH3. Mais, de même que les métaux-ammoniums, cet amalgame ne lui permit pas de mettre en liberté l'ammonium lui-même. En dernier lieu, il s'était adressé à l'électrolyse des sels ammoniacaux et, d'une façon plus générale, à l'électrolyse des sels métalliques dissous dans l'ammoniac liquide. L'une de ses dernières observations importantes, qui fit l'objet du dépôt d'un pli cacheté porté à la connaissance de l'Académie des Sciences après sa mort, concernait l'électrolyse d'une solution d'iodure mercurique dans le gaz ammoniac liquéfié. Dans cette expérience, il observa que, pendant le passage du courant, il se formait sur la cathode, constituée par une lame de platine, un dépôt de filaments bleus s'enchevêtrant facilement. Dès l'arrêt du courant, ce corps bleu se décomposait brusquement en dégageant de l'hydrogène et en donnant un nuage gris de mercure. Ce composé bleu était soluble dans le mercure auquel il communiquait les propriétés de l'amalgame d'ammonium. Il se proposait d'approfondir l'étude de cette intéressante combinaison et d'en déterminer la nature.


Moissan, professeur à l'Ecole supérieure de pharmacie de Paris. Ce portrait figure dans la Salle des Actes de l'Ecole de Pharmacie, 4 avenue de l'Observatoire à Paris 6ème
(C) Photo prise en 2006 par Alain Dufour, professeur à la Faculté des sciences pharmaceutiques et biologiques de l'Université de Paris 5. Interdiction de reproduire sans l'autorisation du photographe.

Moissan participa aux travaux de l'Académie de Médecine et du Conseil d'Hygiène, à la Commission d'aluminium du ministère de la guerre, et fut nommé professeur de toxicologie, puis de chimie minérale à l'Ecole supérieure de pharmacie et finalement à la Faculté des sciences de Paris. Il était très apprécié pour ses capacités pédagogiques et d'encouragement des jeunes.

Dans son laboratoire, il avait créé une douce intimité. Tout à tour, apportant ses conseils ou sa fine critique, il ravivait le zèle de ceux que l'insuccès avait momentanément découragés. Ceux qui ont eu le plaisir de travailler avec lui ont toujours été frappés de la largeur de ses vues et de sa clairvoyance. C'était avec une grâce charmante qu'il discutait les résultats d'une expérience terminée ou la forme à donner à celle qui lui paraissait devoir être tentée. Il aimait à développer chez ses élèves l'esprit critique, leur accordant toute liberté pour émettre des opinions contraires aux siennes, se contentant de sourire ou de railler avec bienveillance lorsqu'une idée par trop bizarre était exprimée devant lui. Sa présence au laboratoire était une joie pour tous. Il y apportait son entrain et son enthousiasme, qu'il communiquait à ceux qui l'environnaient.

On a reproché parfois à Henri Moissan d'être un adversaire des théories nouvelles. C'est là une erreur complète que peuvent rectifier tous ceux qui l'ont bien connu. Il aimait au contraire à se tenir au courant des progrès réalisés dans l'ordre des doctrines chimiques et si, dans certains cas, il se montrait sceptique à l'égard des conséquences d'une hypothèse qui lui semblait trop hardie, si parfois il ne consentait pas à limiter l'horizon chimique par des lois qui lui apparaissaient comme trop étroites, il ne dédaignait aucune méthode nouvelle d'investigation, aucune interprétation susceptible de conduire à une compréhension plus rigoureuse d'un phénomène.

Si parmi les nombreux travaux de Henri Moissan, il en est peu qui se rattachent à des questions purement théoriques, cela tient à la nature même de l'œuvre qu'il a accomplie. Il aimait à répéter, après Faraday, que la chimie est une science expérimentale, et il faut reconnaître que l'expérimentation lui avait apporté de telles satisfactions qu'il pouvait être fidèle à cette définition de notre science. Il fut d'ailleurs un manipulateur d'une rare habileté. Aimant par-dessus tout la simplicité des moyens, il réalisait avec un matériel rudimentaire les expériences les plus délicates et les plus précises.

L'œuvre de Henri Moissan embrasse la chimie minérale tout entière. Elle a provoqué une véritable renaissance de cette branche de notre science. En introduisant des méthodes nouvelles, en montrant la puissance de l'expérimentation, il a de nouveau attiré l'attention sur l'insuffisance de nos connaissances. Il a imposé la nécessité de reprendre, avec des moyens et des vues plus modernes, l'étude méthodique de la chimie minérale.

Cette influence bienfaisante de l'œuvre de Henri Moissan ne se fit pas sentir seulement en France, mais on peut dire dans le monde entier. Il avait d'ailleurs puissamment contribué à la rapide diffusion de ses idées, par tous les moyens qui s'étaient offerts à lui. Par l'accueil qu'il faisait dans son laboratoire aux chimistes étrangers, par ses conférences aux Etats-Unis, en Angleterre, par le rôle actif qu'il remplissait dans les congrès internationaux de chimie appliquée, à Vienne, à Paris, à Berlin, à Rome, il avait directement provoqué cette sorte de réhabilitation de la chimie minérale à laquelle il recrutait de nombreux disciples.

Lorsque des hommes arrivent ainsi à exercer une influence mondiale, lorsqu'ils apportent dans le domaine scientifique et dans l'industrie de telles découvertes, lorsqu'ils ont pu, par leur inlassable énergie et leur colossal labeur, donner à une science un tel élan, on ne peut s'étonner de leur renommée universelle. Henri Moissan était bien l'un de ces hommes.

Aussi serait-il difficile de trouver une Académie ou une grande Société savante qui n'ait tenu à le compter parmi ses membres.

Nous avons vu qu'il avait été élu membre de l'Académie de Médecine en 1888, puis dans la section de chimie de l'Académie des Sciences en 1891. Depuis, il avait été nommé membre de la Société royale de Londres, membre correspondant de l'Académie des Sciences de Berlin, de l'Académie des Sciences de Munich, de l'Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg, de Bruxelles, d'Amsterdam, de New-York, de Turin, de la Société royale de Danemark, de la Société royale des Sciences d'Upsal, de Harlem, de Manchester, de la Société Bunsen, de la Société de Physique médicale d'Erlangen, de l'Académie de Médecine de Turin, de l'Académie des Sciences de Budapest, membre honoraire des Sociétés de Pharmacie de Londres, de Paris, des Sociétés chimiques de Berlin, de Londres, de New-York, de la Société de Minéralogie, etc. Henri Moissan était lauréat des Académies et Sociétés suivantes : Institut : prix Lacaze, 1887 ; Royal Society, médaille Humphry 1896 ; Société chimique de Berlin, médaille Hoffmann 1903 ; Franklin Institute de Philadelphie 1898; Société d'Encouragement pour l'Industrie nationale 1898; Société industrielle du Nord de la France, fondation Kuhlmann 1896.

En décembre 1906, ses amis et ses élèves s'étaient associés pour lui offrir un témoignage de leur sympathique admiration. Une médaille à son effigie, dont l'exécution avait été confiée au maître graveur M. Chaplain, lui avait été remise d'une façon tout intime, selon le désir qu'il avait exprimé. Il fut fort touché de cet hommage et il ne dissimula point la douce émotion qu'il en ressentit.

Quelques mois avant sa mort il avait la grande satisfaction de se voir décerner le prix Nobel pour la chimie, la plus haute récompense qu'un savant puisse ambitionner.

La puissance de travail de Henri Moissan était telle que l'accomplissement de cette œuvre, qui avait exigé un labeur intense et soutenu, ne l'avait empêché à aucun moment de son existence de veiller à la culture générale de son esprit. Il avait toujours su trouver le loisir de satisfaire ses goûts littéraires et artistiques. Il n'était pas de belle œuvre de littérature qu'il n'ait tenu à connaître. La musique et le théâtre l'attiraient peu, mais la peinture, au contraire, lui procurait d'agréables émotions. Il admirait surtout Corot, dont il possédait quelques belles toiles devant lesquelles il aimait à rêver et à reposer ses regards et son esprit. Il aimait aussi à collectionner les autographes, les vieilles gravures. Il avait réuni une très belle collection d'autographes concernant la Révolution française.

C'est à l'apogée de sa gloire scientifique, au moment de sa production la plus intense, au moment où, pourvu des plus puissants moyens d'action et où, plus enthousiaste et plus fanatique que jamais, Henri Moissan projetait de se donner plus entièrement encore à son œuvre, que la mort stupide venait le frapper.

Après une bonne journée passée au laboratoire, il rentra chez lui le mercredi 6 février, se plaignant d'une douleur au côté et d'une lassitude générale. Quelques heures après, une forte crise d'appendicite se déclarait et rapidement son état devenait très grave. Ses compagnons de jeunesse, les docteurs Béclère, Siredey et Walter, accourus près de lui, épuisaient en vain toutes les ressources de leur art. Après quelques journées, mêlées d'espoir et des pires angoisses, il était enlevé au dévouement affectueux des siens et de ses amis, le 20 février 1907.

Cette mort frappa le monde savant de stupeur. Comme celle de Curie, cet autre grand regretté, elle survenait foudroyante, brutale, suivie peu après de celle de l'illustre Berthelot.

Sous l'impulsion même de ces génies disparus, la science se ressaisit et continue son évolution. Les germes qu'ils ont semés longtemps encore viendront par leurs rameaux naissants grandir l'importance de leur œuvre et raviver leur souvenir. Il est une chose que le temps ne pourra non plus effacer, c'est la douleur immense ressentie par ceux qui ont vécu de la vie de tels hommes.


DISCOURS DE M. A. PAPILLARD
Principal du Collège de Meaux (4 octobre 1931)

Il y a exactement soixante-sept ans, un dimanche d'octobre comme celui-ci, veille de la rentrée des classes, un garçon de treize ans, de mise très simple, qu'accompagnait son père, petit employé à la Compagnie des Chemins de fer de l'Est, franchissait pour la première fois le seuil de cet établissement. Il venait solliciter son inscription comme élève du Collège de Meaux.

C'était Henri Moissan, qui fut demi-pensionnaire dans cette maison d'odobre 1864 à juillet 1870, et qui devint le grand savant, membre de l'Académie des Sciences et de l'Académie de Médecine, commandeur de la Légion d'honneur, à la mémoire et à l'œuvre duquel vous rendez aujourd'hui un solennel hommage.

Le principal d'alors, M. Caron, qu'aucun pressentiment n'avertit de l'importance de la recrue qu'il faisait, le trouva trop âgé pour l'enseignement classique. Il l'inscrivit en première année d'enseignement spécial, où professaient avec un certain renom : pour la partie littéraire, M. Frot, puis M. Fiston, bachelier es lettres, officier d'Université, comme on disait alors, pour la partie scientifique, M. Burgue, licencié es sciences physiques, et surtout M. James, licencié es sciences mathématiques, que Moissan eut toujours en particulière estime, pour lequel il demanda et obtint la croix qu'il vint lui-même, en pleine classe, lui épingler sur la poitrine, à la grande surprise du professeur et à la grande joie de ses élèves.

Ces maîtres modestes, mais capables et consciencieux, surent s'attacher cette âme d'élite et eurent sur le développement intellectuel de leur élève une influence primordiale.

Le palmarès de 1867 enregistre les premiers succès scolaires du jeune Moissan ; il obtint un accessit de narration et reçut les prix de mathématiques et de sciences physiques des mains du savant Le Verrier, alors directeur de l'Observatoire impérial : Le hasard favorise de ces rencontres heureuses. Les palmarès des années suivantes indiquent d'aussi brillants succès, jusqu'en 1870, époque où Moissan quitte le collège, muni seulement du certificat d'études professionnelles — l'enseignement spécial ne conduisait pas au baccalauréat classique — mais bien décidé à compléter son instruction par l'acquisition du latin et à conquérir les grades universitaires les plus élevés. Très rapidement, il acquiert le baccalauréat, la licence, le doctorat, l'agrégation es sciences. Dès lors l'École de Pharmacie, et plus tard la Sorbonne, l'École Normale supérieure s'ouvrent à son enseignement.

Ici commence la brillante carrière du professeur, suivie de la période des réalisations sensationnelles du savant, qu'il appartient à d'autres de décrire et de magnifier.

Mais il était utile de rappeler ses débuts d'écolier et d'indiquer la part qui revient au Collège de Meaux dans sa formation scientifique.

Qui dira jamais les services rendus à la démocratie par ces modestes établissements, auxquels la République est redevable de l'éclosion de toute une élite de serviteurs anonymes, au milieu desquels émergent un Moissan, fils de cheminot, élève du Collège de Meaux ; un Pasteur, fils de tanneur, élève du Collège d'Arbois ; un Joffre, fils de tonnelier, élève du Collège de Perpignan ?...

C'est à ses premiers maîtres que Moissan a toujours reporté l'honneur d'avoir éduqué son jugement, éveillé son intelligence, formé son style, dirigé vers les travaux de l'esprit toute sa curiosité et toute son énergie. C'est au Collège de Meaux, c'est à la vertu de l'enseignement secondaire, dont il avait été indirectement nourri, qu'il se disait redevable de sa rapide ascension aux honneurs.

Au moment où il commençait à être de bon ton de dénigrer nos méthodes, l'enseignement secondaire trouva toujours en lui un défenseur courageux. Combien il aurait approuvé ce jugement récent porté par un de ses pairs sur sa valeur éducative ! « L'absence ou l'insuffisance de l'étude des humanités laisse presque infailliblement une irrémédiable lacune chez ceux qui en ont été privés, lacune qui se révélera au cours de leur carrière — si scientifique soit-elle — et qui se manifestera d'autant plus qu'ils parviendront aux rangs plus élevés de la hiérarchie... »

Aussi, Messieurs, je vous loue d'avoir commencé votre pèlerinage à la Ville de Meaux, berceau de la vie intime de Moissan, par le collège où il a laissé le souvenir d'un élève remarquable par les qualités de l'esprit et du cœur, où il s'est acquis tant d'amitiés sincères parmi ses professeurs et ses condisciples. Pourquoi ne rappellerais-je pas que c'est dans la famille de son camarade Théodore Plique, avec lequel il lutta pacifiquement pour la conquête de ses lauriers d'écolier, qu'il rencontra Mlle Lugan, sa noble épouse, qui ne cessa de l'entourer de la plus dévouée sollicitude et qui fut pour lui le meilleur des secrétaires ?...

Je remercie les membres du Comité Moissan, en la personne de leur président, M. Marlio, d'avoir eu la généreuse pensée de faire apposer dans le vestibule du collège, à côté de celui du génial Courteline, son condisciple, ce médaillon qui évoquera son œuvre et fixera ses traits dans la mémoire de nos élèves. Puisse le noble désir de l'émulation les inciter à marcher dans le sillage de ces deux illustres devanciers; qu'ils songent à ce chant Spartiate que Renan dit être l'hymne abrégé de toute patrie : Mous sommes ce que vous fûtes, nous serons ce que vous êtes.

Je remercie et félicite le grand sculpteur Aronson d'avoir su réaliser une belle œuvre d'art dans cette reproduction si fidèle des traits du grand savant.


Monument à Henri Moissan, par Aronson (Meaux)

Je remercie M. le Délégué du Ministre de l'Instruction publique de sa présence à cette cérémonie. Il ne pouvait être fait un choix qui nous fût plus agréable.

Je remercie M. le Directeur de l'Enseignement supérieur de nous apporter ici, par sa présence à cette cérémonie, le témoignage de l'affection qu'il garde à nos modestes collèges. Je suis heureux de l'accueillir dans cette vieille demeure, dont la réputation est assise sur un long passé de succès scolaires et dont la forte rentrée d'octobre atteste la vitalité et la prospérité toujours croissantes.

Je remercie enfin l'Association des Anciens Elèves du Collège et la Municipalité de Meaux, dans la personne de leurs présidents, MM. Lugol et Prunet, de leur participation financière et de leur coopération dans l'organisation de cette cérémonie.

Et je prends possession de ce monument, en assurant ces collectivités de la reconnaissance profonde des maîtres et élèves de cet établissement.

DISCOURS DE M. LOUIS MARLIO
Président du Comité d'Organisation

Mesdames, Messieurs,

En prenant la parole au nom du Comité d'Organisation, je ne puis m'empêcher d'éprouver un sentiment de tristesse en songeant que je dois cet honneur au décès prématuré de M. Henry Gall, qui devait remplir cette mission avec des titres très supérieurs aux miens. Il avait en effet le rare bonheur d'être un des disciples préférés de Moissan, et sa vie laborieuse et droite avait été marquée d'un éclat particulier, aussi bien dans le domaine de l'invention scientifique que dans celui de la réalisation industrielle. Parmi tous ceux qui l'ont connu, son nom reste entouré du plus fidèle souvenir.

J'ai la mission, tout d'abord, d'excuser M. le Ministre de l'Instruction publique, qui avait accepté avec plaisir de venir présider cette cérémonie : il aurait été heureux, devant tous les membres éminents des sociétés savantes françaises et étrangères, devant les représentants des grands établissements d'enseignement théorique et pratique qui sont venus ici, d'évoquer le grand rôle joué par Moissan dans la formation de la jeunesse laborieuse. Il s'en trouve malheureusement empêché par une décision du Conseil des Ministres, absolue et impérative, qui interdit aux membres du Gouvernement de participer à une cérémonie officielle quelconque dans cette période, en raison des élections cantonales. Mais nous sommes heureux de saluer ici, en M. Béhal, le savant éminent que le ministre a désigné pour le remplacer.

Je dois maintenant remercier tous ceux qui nous ont prêté leur concours pour rendre à Moissan l'hommage qui lui était dû.

En faisant une place à part à ceux qui, par leur initiative et leur action personnelle, soit à Meaux, soit à Paris, ont permis d'organiser cette belle cérémonie, je voudrais dire notre gratitude à tous les souscripteurs, puisque ce monument, qui fait un si grand honneur au sculpteur Aronson, qui l'a conçu, a pu être exécuté sans aucune subvention de l'État. C'est donc à toutes les collectivités françaises ou étrangères, savantes ou industrielles, à tous les groupements de l'enseignement, aux anciens élèves ou amis de Moissan et, détail touchant, aux étudiants eux-mêmes, qui dans plusieurs facultés ont voulu participer de leur obole personnelle à la glorification du grand maître, que je veux dire en votre nom, très simplement et très profondément : merci. C'est en leur nom à tous que je remets le monument qui doit perpétuer son image à la Ville de Meaux, qui abrita ses premières années et où se développa son enfance studieuse.

Mesdames, Messieurs, d'autres voix éloquentes vous diront ce que furent la vie de Moissan, son œuvre scientifique et son rôle dans l'enseignement. Quant à moi, je voudrais marquer plus particulièrement comment les travaux de Moissan, dont l'œuvre entière est si intimement mêlée aux réalisations pratiques, ont donné naissance à une nouvelle et grande industrie : celle du four éleclrique.

C'est à propos de ses recherches sur le diamant artificiel que Moissan fut amené à rechercher un appareil qui lui permît d'obtenir des températures supérieures à celles de 1500 à 1600°, réalisées dans les fourneaux de laboratoire.

Sans s'inspirer d'aucune des études effectuées avant lui et qui n'avaient donné que des résultats embryonnaires, Moissan réalisa son four « en empruntant à l'arc électrique, ainsi qu'il l'a dit lui-même, uniquement les phénomènes calorifiques puissants qu'il peut fournir et en laissant de côté l'action purement électrolytique ».

C'est le 12 décembre 1892 que Moissan annonçait sa découverte à l'Académie des Sciences. En réalité, il venait d'ouvrir à la science un champ de recherches immense, celui de la chimie des hautes températures. Sans cesser de perfectionner son appareil, puisqu'il ne construisit pas moins de cinq modèles de four électrique, il appliqua à ses nouvelles études ses dons remarquables de méthode et d'observation rigoureuse, et il révéla une série de réactions jusqu'alors insoupçonnées. Il réussit à fondre et à volatiliser les oxydes métalliques considérés jusque-là comme irréductibles ; par l'action du carbone sur ces oxydes, il obtint facilement les métaux réfractaires tels que le chrome, le manganèse, le tungstène, le molybdène, le titane...

Il montra enfin la possibilité d'obtenir au four électrique les carbures métalliques qui, par décomposition avec l'eau, donnent des hydrocarbures. C'est ainsi que, le 5 mars 1894, il annonçait à l'Académie des Sciences qu'il venait de découvrir une méthode industrielle pour fabriquer le carbure de calcium, dont la décomposition par l'eau froide dégage l'acétylène.

Cette industrie devait bénéficier d'un développement foudroyant, d'abord par l'emploi de l'acétylène pour l'éclairage des villages et des campagnes, puis pour la soudure autogène des métaux et enfin, grâce à l'utilisation du carbure, pour la production de l'un des engrais azotés les plus répandus aujourd'hui : la cyanamide calcique.

L'industrie du carbure, née tout entière des découvertes de Moissan, représente aujourd'hui une fabrication mondiale de 1.400.000 tonnes et met en œuvre environ 4 milliards 1/2 de kilowatts-heure.

Son développement très rapide fut coupé de violentes crises commerciales ; c'est alors que la plupart des producteurs eurent l'idée, pour utiliser leur puissance disponible, d'employer leurs fours à la fabrication des ferro-alliages, mélange de fonte avec le manganèse, le chrome, le vanadium, le tungstène, le molybdène, le silicium ou le phosphore, ferro-alliages qui, par addition dans les aciers, permettent d'obtenir des produits d'une qualité particulière.

Ici encore, c'est Moissan qui a montré la voie à suivre en réalisant la réduction des oxydes métalliques regardés avant lui comme réfractaires, parce que l'échelle des températures dont on pouvait disposer était insuffisante. Cette industrie, qui doit aussi la vie à Moissan, représente une fabrication annuelle de 300.000 tonnes, consommant environ 2 milliards de kilowatts-heure.

Si les industries du four électrique ont pris un essor considérable partout où l'on dispose de forces hydrauliques puissantes, le pays où elles ont été mises au point et se sont le plus perfectionnées est certainement la France. Pays classique du four électrique, la France l'a été par l'effort de ses inventeurs, mais aussi grâce à ses larges ressources en houille blanche.

Dans l'ensemble des usines électrométallurgiques françaises, qui sont passées d'une puissance nominale de 5.000 kilowatts en 1890 à 700.000 en 1930, les industries dont les origines sont dues directement ou indirectement à Moissan représentent près de la moitié et comprennent près de quarante-cinq usines, concentrées dans les vallées montagneuses des Alpes, des Pyrénées et du Massif Central.

Voilà ce que l'industrie doit à Moissan. En réalité, nulle œuvre ne semble mieux faite que la sienne pour montrer quels sont les liens étroits qui unissent la science et l'industrie.

Très séparés autrefois, leurs domaines ont de jour en jour des points de contact plus étroits, des points de pénétration plus nombreux.

Nous assistons depuis le début du siècle, et surtout depuis la guerre, à une évolution rapide, je dirais presque à une révolution des méthodes industrielles.

Qu'on lui donne le nom de normalisation ou de rationalisation, ce mouvement comporte l'abandon des petites usines, fières de leur expérience pratique, jalouses de leurs secrets et de leurs tours de main. Les industries s'organisent aujourd'hui pour la production en grand, pour l'emploi massif des moyens mécaniques, pour l'application des derniers procédés, des brevets les plus récents et la mise en œuvre de toutes les découvertes de la science.

La lutte s'établit entre les usines géantes, par delà les frontières, rude, sévère, implacable. Une seule question compte : le prix de revient, et le producteur qui ne peut se mettre au niveau des meilleurs n'a qu'à disparaître.

Aussi l'industriel moderne ne peut plus se contenter d'être un bon administrateur et un financier avisé, laissant à de bons praticiens le soin de conduire dans les voies d'une sage et honnête routine l'exploitation de son usine. Il faut qu'il soit à l'affût de tous les progrès techniques et qu'il soit capable d'apprécier lui-même l'intérêt économique de toute découverte scientifique.

Inversement, et sans que je veuille critiquer les cerveaux élevés qui travaillent dans le domaine de la science pure, on constate que les savants ne se confinent plus aujourd'hui dans leurs laboratoires ; ils ont les yeux grands ouverts sur les réalités de la vie économique, qui sont là, non pas pour guider leurs recherches, mais pour leur permettre d'en déduire toutes les conséquences pratiques.

Savant ou industriel, tous deux doivent avoir au même degré les qualités fondamentales qui sont la continuité dans les idées et le souci de l'observation méthodique.

Mais deux caractères les distinguent essentiellement. L'industriel ne doit jamais s'abstraire de la notion du prix des choses qui, en définitive, domine pour lui l'intérêt de tout procédé et la valeur de toute réaction.

Quant au savant, ce qui caractérise son domaine propre, et par quoi son rôle est indispensable à toute industrie moderne, c'est le don de l'invention.

Qui dira dans quelle mesure l'invention est le fruit de la recherche méthodique et patiente, de l'observation minutieuse qui décèle entre deux expériences, en apparence identiques, la modification parfois imperceptible des conditions qui explique la différence des résultats ? Dans quelle mesure, au contraire, est-elle due au hasard heureux ou à ce que nous nommons, à tort peut-être, la chance ? J'inclinerais, pour ma part, à penser qu'au cours d'une carrière scientifique, l'occasion favorable ne se présente pas avec autant d'irrégularité qu'il paraîtrait au premier abord, mais qu'elle n'est réellement féconde que lorsqu'elle vient illuminer un cerveau qu'une longue concentration de pensée a tendu vers la solution d'un problème bien posé et bien défini.

Ne nous laissons pas hypnotiser, comme on le fait trop souvent, par l'importance des inventions déjà réalisées. Le chemin accompli n'est rien, comparé à celui qui reste à franchir.

Nous vivons en réalité au milieu d'une immense forêt dont quelques clairières seules sont défrichées, et nos efforts, patients ou discontinus, donnent souvent peu de résultats, parce que dans la brousse impénétrable nous manquons du fil directeur qui nous indiquera le chemin à suivre. La mise en valeur de toutes ces richesses encore inexploitées est subordonnée au trait de génie du savant, qui dans l'obscurité fera jaillir la lumière vers laquelle nous irons et permettra d'ouvrir dans le domaine de l'inconnu des avenues nouvelles.

C'est là l'œuvre du génie, qui, lui, n'obéit à aucune loi, ne se plie à aucune moyenne et ne s'encadre dans aucune statistique.

Des milliers et des milliers d'hommes travaillent silencieusement et obstinément dans leur cabinet ou dans leur laboratoire ; ils ignorent la foule et la foule les ignore. Mais un beau jour l'étincelle a jailli, un homme sort du rang et son nom est dans toutes les bouches. Moissan fut l'un de ces hommes qui dominent leur époque par la hauteur de leur pensée et l'ascendant de leur caractère.

Il serait impossible de donner à la jeunesse laborieuse un plus bel exemple que celui de cette vie si grande dans sa simplicité harmonieuse. Il n'eut qu'une passion, à laquelle il resta fidèle dans la gêne des débuts comme dans les succès de l'âge mur : celle de la recherche scientifique.

Son œuvre étonna le monde par la hardiesse de ses conceptions comme par la richesse de ses résultats. La gloire était venue à lui sans qu'il l'eût cherchée ; sa renommée avait franchi les frontières, mais il était resté le même, cherchant à résoudre chaque jour quelque nouveau problème ou à reprendre, pour en tirer quelque conclusion nouvelle, des expériences anciennes. Son ascendant sur la jeunesse s'accroissait chaque jour ; les disciples se pressaient à ses cours et emplissaient son laboratoire. Il était le maître qui encourage et qui conseille, celui qui entraîne et qui persuade.

Et c'est en pleine maturité, en pleine force qu'il fut en quelques jours enlevé par la mort brutale, presque en même temps que ces deux autres illustres savants français : Curie et Berthelot.

Inclinons-nous devant cette grande figure et saluons en lui l'un des hommes qui, par leur vie comme par leur œuvre, ont le mieux mérité de vivre dans la mémoire des hommes.


DISCOURS DE M. P. PRUNET
Maire de la Ville de Meaux

[ ... ]

Quant à moi, je me bornerai à dire quelques mots de Moissan dans ses rapports avec la vie meldoise.

S'il ne nous appartient pas par la naissance, il est néanmoins des nôtres. Le lieu où l'être voit le jour ne crée avec lui que des liens symboliques, puisqu'il s'agit d'un événement où il est parfaitement inconscient. Ce sont les souvenirs de jeunesse qui attachent l'homme à son pays natal, et si, transplanté très jeune, il vit ailleurs son adolescence, sa patrie d'élection passe avant celle qui l'a vu naître. Ce fut le cas de Henri Moissan.

Né à Paris, il vint à Meaux à douze ans, amené par son père, modeste employé de la Compagnie des Chemins de fer de l'Est, et il y vécut jusqu'à la guerre de 1870, fréquentant pendant de longues années ce collège où il allait puiser son instruction première et dont il devait un jour être la fierté. Il y a laissé le souvenir d'un travailleur curieux, particulièrement dirigé vers les mathématiques et les sciences. Il n'y apprit pas, hélas ! le latin, qu'un rigoureux règlement lui fera plus tard un devoir de connaître et qu'il apprendra en grand laborieux, tout seul, à vingt-cinq ans, pour obtenir le baccalauréat nécessaire à son entrée dans l'enseignement.

Certes, le Collège de Meaux, à cette époque déjà, à cette époque surtout, devrais-je dire, était outillé pour enseigner le latin, et on comptait parmi les professeurs de distingués latinistes, mais la famille de Moissan était trop modeste pour destiner son fils au baccalauréat ; on pensait en faire un droguiste, un pharmacien peut-être, on n'imaginait pas avoir en lui un savant.

S'il ne conquit pas au collège ses latinités, Henri Moissan, fervent scientifique déjà, obtenait en 1870 un premier prix de mathématiques et un prix de physique et chimie. C'était la révélation de sa grande vocation.

C'est aussi à Meaux qu'il connut un camarade de collège qui devait décider de son orientation, Plicque, auquel il dut d'entrer au Muséum d'Histoire naturelle et de connaître son maître le chimiste Dehérain.

C'est enfin dans notre ville qu'il trouva la compagne de sa vie, fille du pharmacien Lugan, dont l'officine existe toujours au coin de la vieille rue de la Cordonnerie.

Désormais Henri Moissan nous appartenait pour toujours, en vertu de ce principe à peu près constant que, dans le mariage, l'épouse attire le ménage vers sa famille et son pays. De fait, et malgré ses occupations accablantes qui le retiennent dans la capitale, Moissan ne cessera plus de vivre ou de venir à Meaux, où il a tant d'attaches.

Parisien d'origine, Moissan est Meldois par toute sa vie.

Aussi, quand un jour de l'année dernière je vis mon ami Charles Lormand, du Conseil supérieur d'Hygiène, un de mes condisciples, venir m'informer de la pensée généreuse et légitime de la Société de Chimie Industrielle qui se proposait d'élever un monument à la gloire de notre concitoyen et de l'élever à Meaux, je ne pus qu'applaudir à cette initiative et ouvrir toutes grandes les portes de notre cité. Celle-ci est fière d'avoir été le berceau de ce grand homme, et c'est un honneur insigne pour notre collège d'avoir donné l'instruction première à cet admirable savant. Après Courteline, après Renard, ou avant, peu importe, il n'y a pas de préséance entre de pareils noms, Henri Moissan est de ceux dont nous avons le droit de nous enorgueillir.

Je remercie la Société de Chimie Industrielle et le Comité d'Organisation, à la tête duquel s'est tant dépensé M. Jean Gérard, d'avoir mis à exécution leur noble pensée. Ce sera pour la Ville de Meaux un impérissable honneur d'avoir été choisie pour recevoir l'image de celui qui a été, à bien des titres, un bienfaiteur de l'humanité.

La ville de Bossuet est la ville du passé ; elle est pleine de souvenirs du grand siècle, mais elle sait, à l'occasion, être moderne, comme elle a su, pendant la dernière guerre, être héroïque.

A côté des délicieux vestiges de l'époque du grand évêque, à côté des souvenirs de la rude épopée de 1914, celui du grand scientifique ne sera pas déplacé. Meaux est digne de le recevoir.

Aussi bien le délicat monument du sculpteur Aronson ne s'allie-t-il pas admirablement avec le décor que notre cité lui a offert ? Cette œuvre aux proportions mesurées, placée avec un art infini, ne complète-t-elle pas ce décor charmant de vie provinciale ?

Et comment ne remercierais-je pas l'artiste qui nous a dotés d'un joyau aussi parfait, qui a reproduit si fidèlement les traits de ce Meldois encore familiers à tant de nos concitoyens. Ce monument, nous le prenons en charge avec une satisfaction profonde et nous veillerons sur lui avec un soin jaloux.

Sur cette place, à laquelle nous avons donné le nom du savant, il perpétuera dans la mémoire des hommes, à la fois le souvenir d'un des plus grands chimistes de notre époque, la reconnaissance de ceux qui l'ont apprécié et l'art de celui qui en a fixé l'image dans la pierre.

J'en aurais terminé si je ne devais associer à la mémoire du grand homme celle d'un autre qui lui était bien cher, de son fils, Louis Moissan. C'est sans doute l'hommage qui eût fait le plus de plaisir à celui que nous honorons aujourd'hui.

Pauvre jeune homme, qui déjà suivait les traces de son illustre père et qu'un destin implacable est venu terrasser en pleine jeunesse, à trente-trois ans, tué à Billy, officier de réserve, à la tête de ses soldats pour la défense de la patrie, le 10 août 1914, sans même avoir pu connaître la victoire, prix de son sacrifice.

Et comme s'il fallait que cette famille laissât à notre ville, en même temps qu'un souvenir d'admiration, à tous les titres, une dette de reconnaissance, comme si ce n'était pas suffisant de l'avoir enrichie d'une gloire impérissable, elle la dotait d'une admirable collection de tableaux et d'oeuvres d'art, lui léguant en outre une maison qui, par un rare destin, se trouve entre le collège où grandit le père et le monument aux morts de la guerre, que le fils illustre de son nom glorieux.

Henri Moissan a contribué à la grandeur spirituelle de notre cité, Louis Moissan est sur la liste de ses morts et sur celle de ses bienfaiteurs.

Aussi est-ce avec un infini respect que je salue la mémoire du grand savant. Fils de ses œuvres, sorti du peuple, il a donné l'exemple d'une vie de labeur, il a été un artisan opiniâtre de la science, il a reculé les limites des connaissances humaines, il a donné à sa patrie la gloire la plus pure : la gloire scientifique, et comme si ce n'était pas assez, il a su avoir un fils digne de lui.

La Ville de Meaux est fière de le compter parmi ses enfants.


DISCOURS DE M. L. LUGOL
Sénateur Président de l'Association des Anciens Élèves du Collège de Meaux

L'Association des Anciens Élèves du Collège de Meaux éprouve une grande fierté. L'année dernière, elle avait pris l'initiative d'une cérémonie semblable à celle-ci en l'honneur de notre camarade Georges Courteline, qui venait de mourir, et l'on se rappelle l'éclat avec lequel fut célébrée cette commémoration, qui rencontra l'appui de tout ce qui compte en France dans le monde des lettres et de l'art dramatique.

C'était, ce jour-là, l'hommage rendu à l'un des écrivains à la fois les plus brillants et les plus profonds des temps modernes, et la notoriété qui en résulta pour notre vieux Collège lui apporta comme un rajeunissement.

Et voici qu'aujourd'hui, à un an de distance, nous voyons les plus grands savants du monde entier réunis dans notre ville, autour du buste d'un autre de nos camarades, Henri Moissan, l'illustre chimiste, le chercheur de génie, le magicien qui, par ses admirables découvertes, a donné à l'industrie la plus grande part de son essor aduel, et qui, lui aussi, a dû à ce Collège la formation qui lui a permis de triompher dans les sciences, comme celle que Courteline avait lui-même reçue lui a permis de triompher dans les lettres.

Lorsqu'il y a un peu plus de soixante ans, Henri Moissan quitta le Collège de Meaux, c'était un humble collégien à l'apparence bien modeste qui entrait dans la vie.

Nul, à ce moment, n'aurait pu prévoir ses hautes destinées.

Il n'était pas même bachelier ; son père, simple employé de chemin de fer, pour abréger la durée de ses études, lui avait fait suivre les classes d'enseignement spécial, où l'on n'enseignait que le français et les sciences, et qui, à cette époque, ne conduisaient pas au baccalauréat. Il dut donc renoncer à ce diplôme.

Destiné par son père à l'horlogerie, il entra comme apprenti chez un horloger de la rue Saint-Rémy, et peut-être aurait-il fait là sa vie, si les terribles événements qui marquèrent l'année 1870 n'en avaient décidé autrement.

A l'approche de l'invasion, Henri Moissan quitta la ville avec son père, qui se retira à Paris, où il fut retenu pendant toute la durée du siège.

N'ayant pas encore dix-huit ans, il n'avait pas d'obligations militaires ; mais son père, dont l'état de santé était précaire, souffrait cruellement des gardes de nuit auxquelles il était astreint ; Henri Moissan, mettant à profit la pratique du remplacement qui était alors en usage, prit la place de son père sur les remparts. Avant la fin du siège, il était versé dans un bataillon actif et il prenait part à la bataille du plateau d'Avron.

Moissan eut un fils, Louis Moissan, qui fut digne de lui.

Déjà licencié es sciences physiques, ingénieur-chimiste, qui pourrait dire ce qu'il aurait fait lui-même s'il avait vécu ? Mais il était parmi ceux qui étaient marqués pour constituer la rançon du salut commun. Parti au premier jour de la mobilisation comme officier de réserve, il fut tué sur les bords de la Meuse, après quelques jours de campagne.

Quand on pense qu'un semblable sort aurait pu atteindre Henri Moissan lui-même, cinquante ans plus tôt, sur le plateau d'Avron ! Quand on se dit que, s'il en avait été ainsi, les découvertes qui lui sont dues ne seraient peut-être pas encore réalisées, on mesure mieux l'étendue des maux que ces guerres impies et folles infligent à l'humanité, et on souhaite encore avec plus de force de n'en jamais voir le retour. (Longs applaudissements.)

Quelques jours avant de partir, Louis Moissan avait fait un testament dans lequel, fidèle interprète des sentiments de ses parents, et les ayant adoptés, il laissait à la Ville de Meaux une partie importante de sa fortune avec la collection précieuse de tableaux que son père avait eu plaisir à réunir.

« Mon immeuble, disait-il, mon immeuble de la rue des Ursulines, à Meaux, est donné à la Ville de Meaux ainsi que la collection de tableaux, meubles et objets d'art que je possède.

« La somme de 100.000 francs est en outre attribuée à la Ville de Meaux pour l'entretien de cette collection. »

Il était tombé à Billy-sous-Mangennes, dans la Meuse. Des renseignements nous furent donnés sur les circonstances de sa mort par un de ses hommes, Simonin, qui disait, dans une lettre datée du 28 décembre 1914 :

« Le lieutenant Moissan a été enterré à Ormes (village un peu en arrière de Billy), où il repose avec quatre soldats dans le cimetière du village. »

Simonin l'y avait enterré lui-même, ainsi que cela résulte de son carnet de campagne, qui portait l'indication suivante :

« 13 août. Enterré le lieutenant Louis Moissan, Ferdinand-Henri. Taille très grande, moustache noire, figure sympathique, frappé d'une balle au cœur.

« Ne paraît pas avoir souffert. »

Ne paraît pas avoir souffert ! C'était la consolation qu'on se hâtait de donner, quand on le pouvait, aux pauvres parents auxquels on apportait l'affreuse nouvelle.

Je n'ai pas eu cette fois à en faire usage. Henri Moissan ni sa femme n'étaient là pour recevoir ce coup et je n'ai pas eu à remplir auprès d'eux la désespérante mission dont j'ai dû, à raison de mes fonctions de Maire, m'acquitter si souvent auprès de ces malheureux parents qui connaissaient eux, à ce moment, la pire, la plus atroce des souffrances.

Ah ! nous avions plaint Henri Moissan et sa femme qui étaient morts si jeunes. Lui, en 1907, à cinquante-cinq ans ; Mme Moissan peu après.

Nous nous sommes dit plus tard qu'en les enlevant si tôt à notre affection, le destin leur avait été favorable puisqu'il les avait ainsi empêchés de connaître la douleur que leur aurait causée la disparition de ce fils si aveuglément frappé et dans lequel ils avaient mis tant d'espoir !

Mais les voilà tous disparus.

De ce grand foyer des Moissan, il ne reste plus rien.

De cette belle famille meldoise, de son chef illustre, il n'y aura pas de descendance. Elle est à jamais éteinte, et il ne resterait rien d'elle si ne survivait pas dans notre cité, et parmi ses amis encore vivants, le souvenir de ses vertus et de ses générosités.

Et si aussi, ne survivait pas dans le monde entier l'œuvre magnifique et féconde de Henri Moissan, qui sera à jamais perpétuée par le monument qui vient, grâce à la belle initiative de la Société de Chimie Industrielle, d'être élevé à sa gloire si pure.


DISCOURS DE M. P. LEBEAU
Président des Amis et Anciens Élèves de Henri Moissan

Monsieur le Président,

M. le Ministre de l'Instruction publique, en vous désignant pour le représenter à cette solennité, a comblé de joie les membres de la grande famille pharmaceutique à laquelle appartenait Henri Moissan.

Les amis et les anciens élèves de cet homme de génie sont également heureux de vous manifester leur contentement.

Comme celui dont nous célébrons aujourd'hui la mémoire, vous illustrez cette section de chimie de l'Académie des Sciences, dont il fut l'une des gloires.

Comme lui encore, vous professez dans cette Faculté de Pharmacie, où son souvenir est resté si vivace et où vous avez appris à le connaître.

Monsieur le Maire,

Henri Moissan, né à Paris, peut être cependant considéré comme enfant de la Ville de Meaux, où s'écoula sa jeunesse, et où commença sa formation intellectuelle. Il y venait fréquemment chercher les heures de repos nécessaires à sa vie de labeur, et il aimait profondément sa petite patrie.

Son unique fils, Louis Moissan, qui fut enlevé au début de la terrible tourmente dont les conséquences se font encore sentir dans le monde entier, connaissait sa pensée intime. Par un testament, fait peu de temps avant son départ pour l'armée, il léguait à votre cité la maison paternelle et tous les souvenirs susceptibles de faire revivre ici notre grand Disparu.

Le Comité d'Initiative était certain que vous accueilleriez avec enthousiasme son projet d'élever en ces lieux un monument en l'honneur de Henri Moissan.

Vous avez su, avec votre Conseil municipal, choisir le cadre qui convenait à l'œuvre magistrale du sculpteur Aronson. Merci de la part de tous ceux qui m'ont fait confiance pour parler en leur nom.

Mesdames, Messieurs,

Henri Moissan est une de ces belles figures dont la démocratie a le droit d'être fière. Ses parents, de condition fort modeste, — le père employé à la Compagnie des Chemins de fer de l'Est, la mère couturière — s'imposent de lourds sacrifices pour lui permettre de suivre, pendant six années, les cours du Collège de Meaux.

Il quitte ce collège en 1870, sans avoir conquis un grade universitaire : il lui reste seulement le vif désir d'apprendre encore ! Les sciences et surtout la chimie l'ont particulièrement séduit. Mais les études supérieures sont alors peu accessibles aux jeunes gens sans fortune, et plus encore à ceux qui ne possèdent pas le baccalauréat, diplôme dont la puissance n'a pas diminué de nos jours !

Une profession cependant laisse une porte ouverte à ces nobles ambitieux sans parchemin : la pharmacie. C'est en effet l'époque où existent des pharmaciens de première classe et des pharmaciens de deuxième classe, les seconds se différenciant des premiers par un péché originel : ils n'ont pu être bacheliers ! ce qui est bien le cas de notre futur grand homme.

Sur le conseil même de son père, Henri Moissan s'inscrit comme stagiaire dans une droguerie de la rue Saint-Denis. Le nouveau stagiaire ne se rebute point du balayage des magasins, ni du nettoyage des tiroirs et de la verrerie, pas plus que de l'empaquetage des produits chimiques et des drogues, mais il ne conçoit pour cette besogne qu'un enthousiasme limité. La route qui doit ainsi le conduire vers un véritable laboratoire de chimiste lui semble bien longue et bien tortueuse.

L'un de ses camarades de collège, resté son fidèle ami, travaille au Muséum d'Histoire naturelle dans le laboratoire du professeur Dehérain. Les jeunes gens se rencontrent souvent, et leur conversation a presque toujours pour objet le récit des expériences faites au laboratoire de la rue de Buffon. C'est pour Moissan une tentation constante, à laquelle il ne peut résister.

Après deux années, en 1872, il se décide à quitter la droguerie de la rue Saint-Denis pour rejoindre son ami au Muséum.

Dans cet établissement se trouve un laboratoire dirigé par le professeur Frémy, sorte d'école de chimie expérimentale — la seule d'ailleurs existant alors en France — où viennent se former les jeunes chimistes avant leur entrée dans les usines. Ce laboratoire a rendu d'immenses services. Parmi ses élèves, certains devinrent des savants éminents, mais la plupart, après une année ou deux, apportaient leur concours à l'industrie.

Il est vraisemblable que l'ambition de Moissan se limite tout d'abord à ce dernier horizon. Mais le milieu dans lequel il vient de pénétrer doit lui suggérer bientôt d'autres projets.

Une vie intellectuelle nouvelle l'accapare et, pendant quelque temps, il est comme étourdi par la beauté des connaissances qui lui sont révélées : lettres, sciences et arts lui apparaissent avec une égale séduction ; toutefois ce sont les sciences qui l'emportent. C'est la chimie qu'il préfère finalement. Son destin se précise. Il entre au laboratoire de Dehérain, qui l'associe à ses travaux, et publie avec lui un mémoire sur la respiration des plantes.

Moissan fait enfin de la recherche scientifique ! Ses désirs se sont réalisés... cependant l'avenir reste sombre.

Il lui faut à tout prix acquérir ce terrible baccalauréat. Il parfait son instruction, apprend le latin, devient bachelier, puis licencié. Il termine son stage en pharmacie et entre à l'Ëcole supérieure de Pharmacie avec l'intention, bien arrêtée cette fois, de rester un chercheur et de se vouer à l'enseignement de la chimie.

Après ses premières recherches, faites en collaboration avec Dehérain, il entreprend des travaux sur les oxydes de fer qui le mettent en relation avec les professeurs Henri Sainte-Claire Deville et Debray. Ces derniers, dès lors, suivent ses efforts avec intérêt.

En 1880, il soutient sa thèse pour l'obtention du grade de Docteur es sciences.

Il nous est impossible de faire ressortir suffisamment toutes les difficultés qu'il rencontre à cette période de sa vie, et de montrer toute l'énergie qu'il doit développer pour les vaincre. Malgré les conseils de ses maîtres et les encouragements de ses amis de la première heure, il aurait pu succomber sans un heureux changement qui survient alors dans son existence.

Dans ses fréquents voyages à Meaux, il rend toujours visite au pharmacien Lugan, avec lequel il aime à s'entretenir de questions scientifiques. Ce pharmacien — esprit distingué — a pour son jeune ami une profonde affection, et c'est avec joie qu'il lui accorde la main de sa fille, Mlle Léonie Lugan, lui donnant ainsi une compagne dévouée qui le seconde admirablement dans le cours de sa belle carrière. Il tient, en outre, à lui enlever tous soucis matériels : Henri Moissan peut ainsi se consacrer entièrement à la tâche qu'il s'est imposée.

La chimie organique est en plein développement. Les jeunes chercheurs s'élancent dans les voies nouvelles tracées par d'illustres savants, tels que Berthelot, Frankland, Kékulé, Würtz, etc. Henri Moissan ne subit pas cet entraînement, et c'est vers la chimie minérale qu'il se sent définitivement attiré.

Cette chimie minérale peut-elle conduire à des découvertes bien sensationnelles ? Elle semble une œuvre presque achevée. Elle n'a pas encore subi le renouveau que lui apportera le concours de la chimie physique. Mais il reste des questions à résoudre, pour la solution desquelles les efforts des chimistes les plus qualifiés ont été stériles.

C'est vers l'une de ces questions que Moissan va concentrer toute son activité. Il entreprend l'isolement du fluor. Il ose tenter ce que des hommes comme Davy, comme son maître Frémy, et bien d'autres, n'ont pas réussi à faire ! Et dans quelles conditions !

Cet audacieux n'a même pas de laboratoire ! Debray l'accueille, mais la manipulation des composés fluorés accapare le platine et est néfaste à la verrerie... Le préparateur le trouve trop encombrant, il lui suscite des difficultés et l'oblige à chercher bientôt un autre asile... Friedel et Debray l'autorisent à continuer ses recherches sur la table de l'amphithéâtre, en dehors, bien entendu, des heures des cours et de celles qui sont nécessaires à leur préparation.

C'est avec ces moyens d'action — que nous considérerions maintenant comme ridiculement insuffisants — qu'il parvient cependant à libérer le fluor. Il se révèle au monde savant par un coup de maître.

En rappelant ces détails, nous avons voulu montrer qu'au début même de ses travaux, Moissan possède au plus haut point deux précieuses qualités : l'audace et la ténacité. Ses recherches sur le fluor, exposées magistralement par lui dans plusieurs conférences et sur lesquelles nous ne reviendrons pas ici — car elles sont familières aux chimistes du monde entier — prouvent qu'il sait travailler avec méthode.

L'isolement du fluor, en 1886, lui vaut sa nomination immédiate de professeur à la chaire de toxicologie de l'École supérieure de Pharmacie. Il est enfin pourvu d'un laboratoire, mais quel laboratoire !... Une seule pièce peut être considérée comme répondant à cette désignation. A son centre, une unique table porte une distribution d'eau et quatre prises de gaz. Deux ou trois armoires renferment la collection du cours et les quelques produits indispensables à sa préparation, des brûleurs à gaz et quelques supports universels fort usagés... Tel est son héritage !

Moissan fait de l'architecture pratique ; par un plan horizontal, il coupe en deux parties la pièce principale, au niveau du milieu de ses fenêtres, créant ainsi un deuxième étage où il s'installe personnellement. Le sous-sol, réservé au garçon pour le lavage de la vaisselle, est sommairement aménagé.

Maintenant il peut accueillir des élèves et continuer ses travaux.

Il se livre aussitôt à un examen minutieux des propriétés du fluor et de ses principaux composés. La chimie du curieux élément se complète chaque jour. Un remarquable mémoire paru en 1891, ayant pour titre : Nouvelles recherches sur le fluor, résume l'ensemble de cette riche moisson de faits. Mais sa curiosité scientifique ne peut se limiter ainsi ; elle s'oriente vers une autre question : celle de la reproduction du diamant.

Dans ce nouvel élan vers la conquête de la vérité, l'audace succède à l'audace. Les difficultés qu'il peut rencontrer n'effrayent pas celui qui vient d'isoler le fluor. Il pense d'ailleurs que ce dernier corps, à l'activité chimique intense, facilitera la révélation du mystère. Il connaît son pouvoir minéralisateur puissant, et la solution lui apparaît, au début, relativement proche. Il estime que, par l'action du fluor sur le carbone, par l'étude des combinaisons fluorées de cet élément, la forme cristalline attendue se manifestera.

Promptement éclairé sur le peu de valeur de cette conception, il attaque franchement le problème et dresse un plan méthodique, à l'accomplissement duquel il se consacre pendant plusieurs années. Il envisage d'abord le rôle possible d'une réaction chimique effectuée à basse température, susceptible de libérer du carbone en présence d'un dissolvant convenable, capable de capter ce carbone naissant et de l'abandonner ensuite à l'état de diamant : ce qui motive l'étude des iodures de carbone. L'insuccès est encore complet : le carbone déposé à basse température est toujours amorphe et insoluble dans les liquides qui lui sont offerts.

Parallèlement, il se livre à un interrogatoire rigoureux de la nature. Il examine la terre bleue du Cap, où il découvre des diamants microscopiques et du graphite.

La comparaison des beaux cristaux, tels que ceux de quartz, d'émeraude, de rubis, que fournit la nature à ceux de ces espèces que le minéralogiste a pu reproduire dans son laboratoire, lui fait justement supposer que le diamant de synthèse ne troublera vraisemblablement jamais le marché de la précieuse gemme. Il ne s'attend guère à rencontrer qu'une poussière microscopique plus ou moins cristalline, se rapprochant tout au plus des très petits cristaux qu'il a pu extraire de la terre bleue du Cap !

La présence du diamant dans la météorite de Cañon Diablo — présence observée par Friedel et constatée ensuite par lui-même — l'analyse des cendres de diamants naturels, où se révèlent constamment des traces de fer, l'incitent à concentrer tous ses efforts sur l'étude de la solubilité du carbone dans ce métal. Il commence par suivre l'influence de la température sur cette solubilité. Il emploie successivement tous les procédés de chauffage en usage dans les laboratoires, mais la température la plus élevée qu'il peut obtenir lui est fournie par le chalumeau oxhydrique de Henri Sainte-Claire Deville.

Afin d'étendre son champ expérimental, il veut examiner la solubilité du carbone, non seulement dans le fer, mais aussi dans d'autres métaux moins fusibles. Pour dépasser les limites qui lui sont fixées par les moyens dont il dispose, il pense à l'arc électrique. « Remplaçons le chalumeau par l'arc », dit-il simplement.

De quoi dispose-t-il dans son laboratoire pour produire un arc électrique ? Pas la moindre machine... Tout au plus quelques dizaines de piles Bunsen que les nombreuses préparations de fluor ont mises à mal. Fort à propos, il se souvient que l'une des caves de l'École supérieure de Pharmacie abrite une dynamo Gramme déjà antique, actionnée par un moteur à gaz dont les quatre chevaux sont d'ailleurs fort essoufflés... Cette dynamo ne fonctionne guère qu'une fois ou deux par an, pour alimenter, d'une façon désespérément intermittente, l'arc d'une lanterne à projection du cours de physique.

La conception du four fut aussi simple que celle de l'appareil à fluor. En peu d'instants, un fragment de chaux trouvé chez un entrepreneur voisin est scié en deux parties : l'une va constituer le four, l'autre son couvercle. Une cavité sculptée au couteau, deux rainures creusées avec une lime ronde reçoivent deux charbons à lumière, maintenus chacun par un support ordinaire de laboratoire, qui peuvent se mouvoir dans ces rainures ; un creuset minuscule est taillé dans un fragment de coke de cornue, et voilà l'appareil prêt à fonctionner. Il ne reste plus qu'à relier chaque charbon au pôle de la dynamo et à faire jaillir l'arc.

La mise en marche est des plus primitives ; on enlève le couvercle d'une main et de l'autre, avec une lime, on amorce l'arc par un rapide court-circuit, sans se préoccuper de la brutalité du moyen.

Cet arc minuscule ainsi emprisonné permet de constater une augmentation de la solubilité du carbone dans la fonte, sans pour cela apporter la synthèse du diamant, mais il fait entrevoir dès ce moment un champ d'expériences inexploré dont la fécondité se révèle immédiatement à Henri Moissan.

Quelques mélanges d'oxydes métalliques et de charbon (oxydes de chrome, de tungstène, de molybdène, de vanadium, etc.), soumis à l'action de l'arc dans cet appareil rudimentaire, conduisent à la production de fonte ou de métaux dont la plupart, à peine entrevus jusqu'ici à l'état de poudre, apparaissent comme de nouveaux dissolvants possibles du carbone.

Les lingots sont de fort petit volume et ne dépassent pas la grosseur d'un très petit pois, mais ils sont là.

Moissan conçoit, dès ce moment, que le four électrique lui apportera de grandes surprises, de grandes satisfactions. Il ne s'arrête pas davantage à cette importante constatation, car son but n'est pas alors de créer ce grand chapitre de la chimie des hautes températures : c'est la synthèse du diamant, et seulement la synthèse du diamant qui l'intéresse. Si le four se modifie et se perfectionne, ce n'est que pour concourir plus efficacement à la solution toujours attendue du problème posé.

Dans cette première phase de l'existence du four électrique, le laboratoire ne manquait pas de pittoresque : les fragments de chaux avaient parfois mauvais caractère et, pour obtenir un four résistant suffisamment à l'usage, il en fallait beaucoup. On les choisissait au défournement des fours à chaux de Champignu. Ils étaient sciés par les soins du garçon de laboratoire, puis achevés par ceux des collaborateurs. Le professeur Guichard se souvient certainement de son talent de sculpteur et aussi de l'effet irritant de la poussière de chaux sur sa muqueuse nasale... Mais bientôt le carbonate de calcium remplace la chaux ; la confection des fours passe du laboratoire à une entreprise de monuments funéraires.

On a parfois opposé à Moissan les antériorités concernant l'utilisation de fours électriques dans les laboratoires de chimie. Moissan lui-même, dans ses ouvrages, a rappelé les efforts faits dans cette voie par ses devanciers, mais vraiment ces questions de priorité ne présentent que peu d'intérêt.

L'appareil de Moissan, si simplement décrit en maintes circonstances par lui, né rapidement d'une nécessité expérimentale, se classe en dehors de ces appareils qui, parfois savamment dessinés pour une prise de brevet, n'ont eu que leur conception comme manifestation de leur existence.

Le four électrique de Moissan a une grandeur qui doit lui être indiscutablement attribuée. Il a fourni, entre les mains de cet infatigable chercheur, l'une des productions les plus étonnantes et les plus fécondes. C'est pour cela qu'il est bien le four de Moissan.

Son emploi pour la synthèse du diamant n'apporte que de nouvelles désillusions, et tous les dissolvants essayés ne conduisent qu'à de magnifiques cristaux de graphite, dont l'étude — fort intéressante — permet à Moissan d'enrichir nos connaissances sur cette variété de carbone.

Cette série, cependant déconcertante, d'essais négatifs n'entraîne aucun découragement. Moissan estime simplement qu'un autre facteur a dû intervenir dans la formation naturelle du diamant : tout lui donne à penser que ce facteur est la pression.

On sait par quel artifice élégant il réussit à vaincre les difficultés expérimentales que rencontre la production d'une forte pression sur des masses métalliques en fusion. Il met à profit l'augmentation de volume que subit la fonte de fer dans son refroidissement. Cette dernière, saturée de carbone à la température du four électrique et brusquement refroidie dans l'eau, forme une enveloppe solide au sein de laquelle la pression produite provoque la cristallisation du carbone à l'état de diamant. La dissolution du fer, suivie de l'élimination du graphite — dont la présence reste trop constante — l'action énergique des alcalis et des acides laissent un très faible résidu dans lequel l'examen microscopique révèle l'existence de fragments noirs ou transparents possédant toutes les propriétés du diamant.

C'est à ce moment-là seulement, lorsqu'il considère la question du diamant résolue au point de vue scientifique, qu'il consent à explorer ce riche domaine de la chimie des hautes températures, dont l'importance lui a été décelée dès le début et pendant tout le cours de ses recherches sur la cristallisation du carbone. C'est alors qu'apparaissent ses notes et mémoires concernant la fusion et la volatilisation des corps réfractaires, la préparation des métaux, celle des carbures métalliques, des borures, des siliciures... ensemble de recherches dont les conséquences ont été capitales pour le développement de la chimie minérale. Elles ont, en outre, provoqué un véritable essor de l'électrométallurgie et des industries annexes, ainsi que MM. le professeur Flusin et le dodeur Albert Franck en ont fait la démonstration éclatante au cours de leur belle conférence à la séance d'ouverture du XIe Congrès de Chimie Industrielle. Il y a quelques instants, M. Marlio, président du Comité d'Organisation, le rappelait encore dans son remarquable discours.

Nos forces hydrauliques, docilement soumises, deviennent créatrices sous l'impulsion de Henry Gall qui, l'un des premiers, avait compris la portée pratique des innombrables découvertes de Moissan. Il multiplia ses efforts pour leur mise en valeur avec une adivité inlassable, montrant dans le domaine industriel l'audace caradéristique de Moissan dans le domaine scientifique. Comme ce dernier, il était aimable et bon.

En 1900, Moissan quitte l'École supérieure de Pharmacie pour succéder à Troost dans la chaire de chimie minérale de la Faculté des Sciences. C'est avec peine qu'il s'éloigne de cet établissement, où il a déjà accompli la plus grande partie de son œuvre, mais il sent qu'il est de son devoir de bénéficier de moyens d'action plus puissants et d'étendre son influence pour favoriser plus efficacement les progrès de la chimie minérale en France. La plupart de ses collaborateurs l'accompagnent, d'autres — accourus de toutes les parties du monde — viennent en grossir les rangs. Il continue avec eux ses recherches sur les composés du fluor, complète le chapitre de la chimie des hautes températures, effectue ses beaux travaux sur les hydrures alcalins et alcalino-terreux, mais un autre problème — non moins caractéristique de son audace — l'occupe déjà : après avoir isolé le fluor, reproduit le diamant, il veut préparer l'ammonium.


Moissan et son four électrique à la Faculté des sciences de Paris

Il fait alors l'étude des métaux ammonium, de l'amalgame d'ammonium, de l'électrolyse des sels dissous dans l'ammoniaque liquide. Il appelle à son secours les basses températures. La neige carbonique, l'air liquide remplacent le four électrique.

Il apporte à cette question, que la mort l'empêche de résoudre, toujours la même ténacité et le même enthousiasme. C'est une idée fixe pour lui : il y pense constamment. Pour en donner une preuve manifeste, qu'il me soit permis de citer ici le passage d'une des lettres qu'il m'écrivait quelques mois avant sa mort. Il était alors en Algérie, et, avant son départ, il m'avait fait la confidence que le prix Nobel lui serait peut-être attribué. Une lettre ou une dépêche de Stockholm devait lui être adressée à son laboratoire de la Sorbonne. Il m'avait prié d'en prendre connaissance et de lui en télégraphier le contenu, quel qu'il fût.

Le fameux télégramme arrive le 15 novembre 1906. Je l'en avise aussitôt par dépêche. Il m'en accuse réception télégraphiquement, puis par une lettre dans laquelle, après m'avoir donné ses impressions sur sa traversée, il ajoute :

« Ainsi que Tartarin l'a raconté, par la plume de Daudet, le bateau est envahi par des hommes à turbans qui viennent chercher et s'arracher les bagages des voyageurs. Bientôt le bateau s'arrête. Nous descendons lentement au milieu des cris des portefaix, des cochers et des Arabes, et je suis reçu par le Recteur et les Directeurs des écoles, qui me souhaitent la bienvenue. Je les remercie par quelques paroles bien senties et, au milieu de cette foule grouillante, des voitures enchevêtrées, de la poussière et sous un soleil brûlant, je reçois d'un garçon de l'hôtel « Excelsior » votre dépêche, et j'ai le double plaisir d'apprendre que j'ai le prix Nobel et de l'apprendre par vous.

« Nous repartons samedi et en route pour Stockholm.

« Et comme il faut sérier les questions, puisque celle-là est terminée, il faut maintenant finir celle de l'ammonium. »

La grande joie que lui cause l'attribution d'une des plus hautes récompenses qui puissent être conférées aux savants ne le détourne pas un seul instant de son but. Sa préoccupation dominante reste entière : travailler. C'est vers l'étude inachevée que va toute sa pensée.

Son œuvre est considérable, et nous n'avons pu l'esquisser ici, même faiblement, car elle embrasse toute la chimie minérale. Elle fait de Moissan un véritable rénovateur de cette science, montrant aux chercheurs du monde entier la fécondité de l'exploration des voies qu'il vient de tracer.

Pour lui, la chimie est restée la science expérimentale par excellence. Il suit le développement des théories nouvelles. Il s'intéresse aux hypothèses les plus hardies, mais sa conviction profonde, fortifiée par son succès, est que rien ne vaut l'observation minutieuse d'une expérience bien conçue.

Le prix Nobel s'ajoute à un ensemble de distinctions et de récompenses, attestant que partout son magnifique effort est hautement apprécié. Membre de l'Académie de Médecine en 1888, puis de l'Académie des Sciences en 1891, il est successivement désigné comme Membre d'Honneur et Lauréat de presque toutes les Académies et Sociétés savantes françaises et étrangères.

Henri Moissan n'est pas seulement un savant, c'est aussi un professeur extraordinaire et un merveilleux éducateur. Dans ses cours, il joint à l'élégance de la forme une exposition claire et précise. Il donne à l'étudiant l'impression qu'apprendre est chose fort agréable, et le laisse impatient d'entendre la leçon suivante.

Dans son laboratoire, il prodigue à tous, conseils et encouragements, et trouve toujours la parole réconfortante pour le disciple dont il voit faiblir l'enthousiasme.

Chargé, lors de la mort de Friedel, de diriger l'Institut de Chimie appliquée, il en perfectionne l'organisation, en complète l'enseignement. Il s'occupe personnellement des élèves et les suit avec bienveillance dans leurs premiers pas vers l'industrie.

Henri Moissan fut très attaché à l'École supérieure de Pharmacie. Il rappelait souvent que c'était grâce à la profession de pharmacien qu'il avait pu poursuivre sa carrière. Il se faisait de cette profession une haute opinion. Fréquemment, dans ses leçons, il insistait auprès des étudiants sur le rôle social important qui leur était dévolu dans le pays et pour lequel il leur fallait acquérir, avec une autorité morale indiscutée, une solide culture scientifique. Il obtint pour eux, après avoir eu à vaincre les pires difficultés, la création d'un Doctorat d'Université, apportant une fois de plus une preuve éclatante de son estime et de son dévouement à la Pharmacie.

Le Corps pharmaceutique, qu'il affectionnait tant, lui a maintes fois manifesté sa reconnaissance. Aujourd'hui, tous ses Membres se trouvent réunis, Professeurs et Praticiens, pour prendre part à l'hommage qui lui est rendu.

L'activité de Moissan ne se limita pas à son œuvre scientifique. Il participa avec ardeur aux travaux de tous les Conseils et Commissions dont il faisait partie. Ses rapports au Comité consultatif des Arts et Manufactures, au Conseil d'Hygiène du département de la Seine, étaient fort appréciés. Il n'hésitait pas à entreprendre, dans son laboratoire, les recherches susceptibles d'étayer les avis qu'il émettait. C'est ainsi qu'il fut conduit à étudier les propriétés de l'aluminium industriel.

Grand savant, grand professeur, grand Français, Henri Moissan fut tout cela. Il eut, en outre, une influence bienfaisante au delà de nos frontières. Par ses qualités personnelles, par son affabilité, par sa fine diplomatie, il représenta dignement la science française aux divers Congrès internationaux de chimie appliquée. Partout il la fit aimer et honorer.

La vie de tels hommes fournit d'utiles enseignements, et leurs contemporains ont le devoir d'en perpétuer le souvenir aux générations futures. Ce devoir est plus impérieux encore lorsqu'il s'agit de savants. L'écrivain, le poète, l'artiste ont souvent laissé dans leurs œuvres une empreinte fidèle de leur personnalité. La découverte scientifique, au contraire, est un flambeau dont la lumière brille pour tous, mais qui ne révèle rien de la main qui lui donna son éclat.

Pour remplir cette mission, à ceux qui ont connu Henri Moissan, à ceux qui ont pu apprécier la beauté et la puissance de son œuvre, se trouve associé le maître Aronson, dont le ciseau fait revivre l'aimable et souriante physionomie de celui qui se place parmi les grands bienfaiteurs de l'humanité.

DISCOURS DE M. O. HÖNIGSCHMID
Professeur a l'Université de Munich,
au nom des Délégués étrangers

La France honore aujourd'hui par un monument un des plus grands de ses fils, Henri Moissan. Qu'il soit permis à l'étranger de prendre part à cette cérémonie, tout particulièrement aux élèves du grand savant et professeur, à tous ceux qui se sentent unis à leurs camarades français dans le même respect pour leur maître vénéré.

On m'a fait l'honneur de me prier de prendre ici la parole au nom des élèves et amis étrangers d'Henri Moissan, ainsi qu'au nom de tous les délégués étrangers.

Permettez-moi d'abord d'évoquer quelques souvenirs personnels.

Aujourd'hui même, presque jour pour jour, il y aura vingt-sept ans que j'eus l'honneur de voir Henri Moissan pour la première fois dans son cabinet de travail à la Sorbonne. C'était le prélude de près de deux années de travail dans son laboratoire. Ce sont là des années que je compte parmi les plus belles et les plus fécondes de ma vie. L'impression que la personnalité du maître fit sur moi, son adepte enthousiaste, se reflète le mieux dans les lettres que j'écrivis alors à mon premier maître et protecteur paternel, le professeur Goldschmiedt, de Prague. Il les avait conservées et elles me revinrent après sa mort. Et maintenant, avant de venir ici, je les ai relues pour la première fois après près de trente ans. Toute cette belle période d'apprentissage dans le laboratoire de Moissan surgissait ainsi à mes yeux plus vivante que jamais. Chacune de ces lettres parle de Moissan, de sa bonté, de son amabilité dans ses rapports avec ses élèves, de sa personnalité fascinante, de son action infaillible sur ses disciples, ne leur permettant pas non plus d'oublier qu'ils avaient affaire à un des grands maîtres de la science. Je me rappelle encore la petite scène qui se déroula dans son laboratoire quand je rencontrai le patron tenant à la main un vieux petit livre qu'il me présenta en disant : « Voilà, mon petit ! Quelles grandes découvertes dans ce petit bouquin de Scheele ! La découverte du chlore, la découverte du manganèse, de l'oxygène et de la baryte ! » Surpris, je ne pus que répondre par cette sotte réflexion : « Oui, Scheele l'avait facile, il pouvait encore découvrir le chlore et le manganèse ! » Mais Moissan m'interrompit vivement et dit : « Ne dis pas cela, mon petit, le plus difficile, c'est de poser la question. » Mais alors j'eus du moins la présence d'esprit de m'acquitter pour cette leçon en disant : « Vous avez raison, maître ; par exemple le fluor. » Je le vois encore disparaissant dans son cabinet de travail en riant cordialement.

Je considère comme un des plus grands bonheurs pour tout disciple dans une science quelconque d'avoir eu pour maître un de ses plus grands représentants. Les impressions qu'on a reçues dans sa jeunesse d'une haute personnalité persistent, immuables, jusque dans la vieillesse et, quand elles trouvent un terrain favorable, créent ce qu'on appelle la tradition scientifique dans le meilleur sens du mot. Henri Moissan était une de ces hautes personnalités, un des princes dans le royaume de la science, richement doué et couronné de succès, un des classiques de notre science. C'est lui qui a fait refleurir la vieille chimie minérale à un moment où le développement impétueux de la chimie organique attirait tous les talents dans son orbite, tandis que l'on considérait sa sœur, la chimie inorganique, comme épuisée. L'œuvre de sa vie entière a prouvé la validité de son affirmation : « De grandes questions restent à résoudre, dit-il, et cette chimie minérale, que l'on croyait épuisée, n'est qu'à son aurore. » Lui-même avait écarté quelques-uns des voiles qui recouvrent les secrets de la nature, et il nous avait frayé à nous autres, ses successeurs, des voies nouvelles.

Henri Moissan était un expérimentateur d'une qualité suprême. Pour lui, pas de difficultés insurmontables. C'était là l'impression que son élève recevrait dans son laboratoire. En lui, la matière avait trouvé son maître. La température, la pression, les récipients, tous les écueils où échouent tant de chimistes dans leurs expériences, perdaient leur caractère redoutable quand on avait travaillé quelque temps avec Moissan. « Une expérience réussit toujours ! » telle était sa maxime, celle qu'il donnait à ses disciples comme viatique pour leur carrière future.

Ses succès, qui le feront toujours paraître dans les temps les plus lointains comme un des pionniers de notre science, les nouvelles méthodes qu'il a imaginées, étaient des éléments d'attraction irrésistibles qui amenaient incessamment des foules, toujours renouvelées, de disciples de tous les pays dans son laboratoire, reconnu comme le centre des recherches inorganiques pour le monde entier.

Je ne puis mieux le caractériser comme maître et comme savant qu'en le citant lui-même, car les mots qu'il avait consacrés à la mémoire d'Adolf-Wilhelm Hofmann s'appliquent aussi à lui exactement : « Brillant dans l'amphithéâtre, dit-il, captivant dans le laboratoire, travailleur infatigable et exigeant du travail autour de lui, il devait naturellement exercer une légitime influence sur le mouvement scientifique de son époque. »

Si, aujourd'hui, quatre élèves d'Henri Moissan enseignent sa science en qualité de professeurs titulaires dans les universités de l'Allemagne, il y a là un succès qui n'a été dévolu qu'à un très petit nombre de maîtres de notre science.

Et si, en commençant, j'ai demandé à la France pour l'étranger le droit de participer à cette fête, je le réclame tout particulièrement pour l'Allemagne, qui a toujours reconnu avec joie le grand maître qu'était Henri Moissan et a accumulé sur lui tous les honneurs que pouvaient accorder ses confrères scientifiques. Les Académies des Sciences de Berlin et de Vienne le comptaient avec fierté au nombre de leurs membres, les sociétés de chimie avaient fait de lui leur membre d'honneur, et lorsqu'en 1903, la Société chimique allemande eut à décerner pour la première fois la médaille d'or A.-W. Hofmann, qui venait d'être créée, c'est Henri Moissan qu'elle choisit comme son premier lauréat.

C'est pourquoi la chimie allemande, représentée par le « Verband deutscher chemischer Vereine », m'a chargé de la représenter à cette cérémonie. La « Deutsche chemische Gesellschaft » ainsi que la « Bunsen Gesellschaft » tiennent tout particulièrement à rendre cet hommage à leur membre d'honneur, mais en même temps tous les délégués étrangers s'associent à moi pour apporter à Henri Moissan ce suprême tribut de souvenir fidèle et de respect.

Mis sur le web par R. Mahl