Bernard de VILLEMÉJANE (1930-2009)

Né le 1er mars 1930 à Marseille. Décédé le 23 octobre 2009. Fils de Pierre de VILLEMÉJANE et de Marie-Thérèse GETTEN. Marié à Françoise BOUCHERONDE. Père de 2 enfants. Beau-frère et camarade de promotion de Pierre-Marie FOURT

Ancien élève de l'Ecole polytechnique (promotion 1949 ; sorti classé 15, corps des mines avec affectation coloniale) et de l'Ecole des mines de Paris (entré en 1952, sorti en 1954 classé 5ème sur 10 corpsards ; voir bulletin de notes). Corps des mines.

D'abord fonctionnaire au Ministère de la France d'outre-mer, il directeur adjoint de la direction des mines et de la géologie de l'A.O.F. à Dakar, de 1955 à 1960 (avec Louis MARVIER). Il est ensuite adjoint au directeur des mines du ministère de l'Industrie, Pierre ALBY, à Paris, en 1960-61. Recruté à Peñarroya en 1961 par Georges Pompidou, il en devient directeur général adjoint en 1963, directeur général en 1967, puis président de 1971 à 1986. A partir de 1971, il est aussi directeur général de Le Nickel (SLN) puis président de cette société jusqu'en 1985. Il dirige Imétal à partir de 1974 et la préside de 1979 à 1993.

Enfin, il est vice-président de Moulinex de 1996 à 2001.

Commandeur de l'Ordre du Mérite et Officier de la Légion d'honneur.

Peñarroya a été créée en 1881 par un autre ingénieur du corps des mines, Charles LEDOUX, qui dirige ou préside la société jusqu'en 1920. Son fils Frédéric LEDOUX, également ancien élève de l'Ecole des mines de Paris, développe ensuite l'activité de l'entreprise dans le Monde entier. Penarroya devint ainsi premier producteur mondial du Zinc et grand producteur d'autres métaux non ferreux.
En 1914, les français étaient devenus, grâce notamment à Peñarroya, les principaux investisseurs mondiaux dans les Mines. Hélas, les premières années de la grande guerre (1914-1915) firent tout pérécliter. Voir à ce sujet l'article de Gilbert Troly dans Réalités industrielles, aout 2008.
Peñarroya fusionna en 1967 avec SLN, société créée après la découverte de nickel en Nouvelle Calédonie par un autre ingénieur civil des mines, Jules Garnier.

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Le texte qui suit a été publié dans LA JAUNE ET LA ROUGE (1974).

UN PDG NON-CONFORMISTE
par Francis Bourcier (X 59)

Comment devient-on P.D.G. ? Y a-t-il des recettes pour de nouveaux Rastignac ? Ce n'est pas Bernard de Villeméjane (49) qui répondra à de telles questions. S'il est aujourd'hui P.D.G. de Penarroya, c'est le fruit d'une succession de hasards, d'opportunités saisies : sa carrière doit sûrement plus à l'ouverture d'esprit qu'à la préméditation. D'ailleurs il n'aime pas ce mot-là : carrière. « Quand je reçois certains candidats à un poste dans notre groupe, je n'aime pas qu'ils me parlent de leur carrière. Je préfère qu'ils parlent en terme de « défi ».

C'est d'ailleurs l'approche qu'avait employé Monsieur Pompidou, alors directeur général de la banque Rothschild, lorsqu'il avait embauché en 1961. « Dans un groupe comme le nôtre, avait-il dit de manière un peu sarcastique, il faut un conseiller d'Etat (c'est moi), un inspecteur des finances, un ingénieur au corps des mines. Nous n'avons pas d'ingénieur au corps des mines. Il nous en faut un. Est-ce que cela vous intéresse ? Alors vous allez me parler de votre carrière. Votre carrière ? C'est à vous de la faire. Vous allez me parlerde salaires. L'Etat vous a payé jusqu'à présent. Notre groupe est prêt à en faire autant et à vous garantir... le S.M.I.G. Maintenant, on va vous donner un bureau, un téléphone, une secrétaire, et... à vous de jouer ! » Il avait réfléchi, puis il avait ajouté : « Peut-être qu'une demi-secrétaire suffira ! »... Et cela avait plu à Villeméjane : ce n'était pas un sillon ouvert devant lui qu'il suffisait de suivre, mais un peu plus une aventure originale.

D'ailleurs le non conformisme il y avait déjà un peu goûté. Au corps des Mines ? Est-ce possible ? Il avait en tous cas essayé, à l'issue de l'Ecole des Mines, en obtenant l'autorisation de se faire embaucher pour un an comme mineur de fond au Canada ou aux Etats-Unis, la bénédiction de son patron et... 72 $ par mois. D'abord chez Falconbridge (prémonition ?). il avait été jugé indigne de faire des visées dans l'équipe des géomètres mais parfaitement apte à tenir le fil à plomb... « On sait la vanité des titres quand on a essayé d'expliquer ce qu'est le Corps des Mines en canadien, au fond d'une mine ». Pourquoi cette expérience ? « Pour me rendre compte des conditions concrètes, du climat humain qui règne dans la mine, pour percevoir les données industrielles, et cela en dehors du comportement national ».

L'expérience qu'il acquiert ensuite à Dakar entre 1955 et 1960 est double : technique (il anime un groupe de géologues) et administrative (il prépare les conventions d'établissement des sociétés minières qui se constituent à ce moment-là). « L'administration était beaucoup plus libre, plus décontractée qu'à Paris. Là-bas, on ne se posait pas de question de préséance avant d'aborder un problème; on décrochait son téléphone ou on y allait ». Il a vécu successivement la loi cadre de 1955, la création de la Communauté en 1958 et son éclatement en 1959/1960 : c'est dans ce contexte qu'il apprend ce que peuvent être des réflexes administratifs. « L'administration permet d'acquérir la perfection dans l'expression de la pensée écrite ».

De retour à Paris en 1960 (après un long voyage de cinq mois « de Téhéran à Tokyo pour voir une culture différente, pour me rendre compte »), c'est l'administration française (il faudrait dire parisienne) qu'il découvre. Et puis, à la banque Rothschild, il acquiert un autre langage, une autre attitude : « celle du banquier devant une demande de crédit ».

En 1963, Guy de Rothschild devient président de Penarroya. Il demande à Villeméjane de le suivre. Voilà à nouveau quelque chose qu'il n'avait pas prévu. Ce fut apparemment un succès puisqu'il assume la responsabilité de président depuis 1971 et qu'il vient d'être nommé président de la nouvelle Société Métallurgique Le Nickel - S.L.N.

Qu'est-ce qui lui plaît dans ce métier ? « Les hommes tout d'abord. Le mineur a un profil particulier, c'est un homme rude, au style direct, éventuellement brutal. Pour lui, demain n'est pas comme hier. Un front de taille change continuellement... Et l'ambiance est toujours chaleureuse du bas en haut de la hiérarchie ! Et puis, dans ce groupe on trouve un carrefour d'éléments internationaux, méditerranéens et anglo-saxons; il y a une atmosphère non provinciale. Ce qui m'intéresse aussi beaucoup, c'est la complexité du problème; l'essence des marchés des métaux est d'être en déséquilibre, l'équilibre entre l'offre et la demande n'ayant lieu qu'un instant de raison. La normale c'est le déséquilibre. C'est épuisant pour le gestionnaire. Mais, en même temps, c'est passionnant : il s'agit d'assurer la pérennité de l'entreprise dans ce déséquilibre ambiant. Enfin, c'est le fait d'avoir structuré notre groupe minier et métallurgique, d'en avoir fait un tout cohérent et d'essayer de le faire vivre de la manière la plus dynamique possible ».

Le rythme de travail ? Intense pendant cinq jours par semaine. Mais jamais un dossier à la maison le soir ou durant le week-end. Les loisirs ? Classiques : le sport, tennis et ski, la marche à pied. Il consacre beaucoup de temps à ses amis : des gens très divers, à tousles niveaux, pas du tout un club « professionnaliste ». Le milieu polytechnicien ? Il ne le connaît pas particulièrement, n'a guère d'opinion. Oui, il y a un certain nombre d'X dans le groupe et qui occupent avec compétence des postes de responsabilités, mais il faut de la variété. D'ailleurs il n'aime pas l'esprit de clocher. Ce que l'X lui a apporté ? « Un mélange d'amitié dans un milieu fermé et d'obligation de culture, sans respect excessif des professeurs : une ambiance de qualité ».

Et après ? A 44 ans, au niveau de la direction générale depuis une dizaine d'années (« les titres, c'est l'aspect juridique des choses »), il a, comme un certain nombre d'hommes de sa génération, quinze à vingt ans d'avance sur ses aînés qui atteignaient jadis ce type de poste vers 55ans. Cela pose un problème nouveau. Il est évident qu'à un certain moment dans la vie il y a un choix à faire : ou l'homme se renouvelle et alors il se perpétue, ou il n'apporte plus rien de neuf et il doit changer de rôle. Ce moment n'est pas encore venu pour lui, mais il sait qu'un jour il faudra qu'il sache se remettre en question. L'essentiel c'est que l'avenir demeure ouvert.

En me quittant, il me recommande de regarder la cocotte en zinc qui trône dans le hall d'entrée : « C'est pour montrer que le zinc, ça se plie, mais surtout pour nous rappeler qu'il ne faut jamais se prendre trop au sérieux ».

Francis Bourcier (X 59)