Pierre Lucien Marie FAURRE (1942-2001)


Pierre Faurre était : fils de Lucien Marie FAURRE (1905-1967, X 1925) ; frère de Louis Jean Lucien FAURRE (né en 1933 ; X 1955), ancien directeur dans le groupe SAGEM, PDG de Sagem-SAT-Service de 1983 à 1995, administrateur de Lectra ; époux de Pierrette MÔME ; père de Pierre et de Sylvie.

Ancien élève de l'Ecole polytechnique (major de sortie de la promotion 1960), et de l'Ecole des mines de Paris (entré en 1963 après l'année militaire ; diplômé par arrêté du 10 novembre 1966, classé 2ème sur 9). Corps des mines (titularisé à compter du 1/4/1966 par arrêté du 30/6/1966). Ph.D., Stanford University. Docteur es Sciences.


Pierre FAURRE a été envoyé, à l'initiative de Pierre LAFFITTE, faire une thèse de Ph.D. à l'Université de Stanford chez le professeur Rudolf KALMAN. A son retour, il prend la direction du centre de recherches en automatique de l'Ecole des mines de Paris à Fontainebleau, tout en dirigeant un groupe de chercheurs à l'INRIA (Rocquencourt). Il exerce également dès cette époque des fonctions de consultant à temps partiel à SAGEM (1967-1972). Grâce au soutien indefectible de Pierre LAFFITTE, Rudolf KALMAN, alors en crise ouverte avec les autorités de Stanford, vient périodiquement à Fontainebleau (1969-1972) et amène aux Mines un autre de ses plus brillants élèves, Yves ROUCHALEAU.

Ayant épousé la deuxième fille du président fondateur de SAGEM, Marcel MÔME (décédé en 1962), Pierre FAURRE entre dans cette société en février 1972. Son beau-frère, Robert LABARRE, en assurait la présidence, tandis que Pierre FAURRE était secrétaire général.

Pendant cette période, Pierre FAURRE a notamment réussi un rachat de l'entreprise par ses salariés. SAGEM faisant partie d'un groupe de 3 sociétés, avec la SAT et la CSEE, dont l'une détenait la minorité de blocage dans la deuxième, et ainsi de suite, permettant un auto-contrôle compatible avec la législation en vigueur. Les difficultés financières de la SAT amenèrent une rupture de la boucle, SAGEM prenant le contrôle total de SAT et la CSEE prenant son indépendance.

Il est devenu directeur général de SAGEM en 1983, puis a pris la succession de Robert LABARRE comme PDG en avril 1989. Il réoriente les activités de SAGEM en passant de l'électromécanique à l'électronique, en développant une activité de composants électroniques pour les militaires, en développant le fax puis le téléphone mobile, en tentant même une diversification dans les serveurs de bases de données (avec moins de succès il est vrai que Intertechnique 10 ans plus tôt).

Parallèlement, Pierre FAURRE continuait à participer à des colloques scientifiques et à enseigner dans diverses institutions : Ecole Supérieure d'Electricité, Ecole nationale supérieure de l'Aéronautique, Ecole polytechnique. Il accède en 1993 à la présidence du conseil d'administration de Polytechnique, où son principal apport sera de créer une nouvelle voie d'accueil d'étudiants étrangers (après son décès, ce poste sera attribué à Y. d'ESCATHA). Il siège de nombreuses années au Conseil de perfectionnement de l'Ecole des Mines de Paris.

Il fit partie de différents conseils d'administration : Saint-Gobain (dont le patron, Jean-Louis Beffa, est aussi X 1960 corps des mines), Suez, Schlumberger.

Il fut élu membre de l'Académie des Sciences en 1985, où il rejoignait son ancien patron et ami Jacques-Louis LIONS (1928-2001, membre de l'Institut depuis 1973, patron du LABORIA (IRIA) puis président de l'INRIA à partir de 1980 puis du CNES, professeur au Collège de France). Il était membre de l'Académie des Technologies, de l'Academia Europaea et de l'International Academy of Astronautics.

Il fut promu commandeur de la Légion d'Honneur peu avant sa mort.

 

Citation de Jean-Louis BEFFA (Revue des Ingénieurs, mai/juin 2001) : "La leçon professionnelle que nous laisse Pierre Faurre est cette capacité, très rare, de gérer le passionnant compromis entre vision du long terme et action immédiate".

Citation de Michel VOLLE :
"Pierre Faurre est décédé le 6 février. Cette nouvelle m'a fait beaucoup de peine.
Pierre était le major de ma promotion de l'X (X60). C'était le garçon le plus gentil, le plus modeste, le plus serviable qui soit. Son visage ne montrait aucun signe d'intelligence, et son regard noyé derrière d'épais verres d'hypermétrope semblait éternellement distrait ; mais cette impression s'effaçait dès qu'il parlait, dans un français limpide, avec le vocabulaire précis et pur de La Fontaine ou de Racine. Il avait l'esprit très clair ; on aurait dit que ses idées étaient bien classées et qu'il n'avait qu'à ouvrir un tiroir pour les trouver toutes prêtes à être communiquées.
Nous le savions disponible mais, par respect, nous hésitions à le déranger. Lorsque nous nous y résolvions la réponse à nos questions venait, toujours aimable, obligeante, précise, accompagnée d'un bon sourire amical. Les chercheurs qui ont travaillé avec lui ont fait la même expérience.
Il n'a pas apprécié le chahut monstre par lequel nous avons reçu les saint-cyriens en 1962. Je le revois traverser la cour, portant le drapeau de l'École, et trébucher sur un "tétraèdre" qui avait servi de bombe à eau. Il nous a bien engueulés, mais nous ne lui en avons pas voulu.
Certains de ses collaborateurs m'ont parlé de lui en ces termes : "Nous le voyons peu souvent parce qu'il a des occupations très diverses. Il nous reçoit quand nous avons des problèmes. Il nous écoute posément, puis il nous répond par une décision. Nous comprenons ensuite que sa décision est la bonne." Que demander de plus, et de mieux, à un dirigeant ?
Des dirigeants de cette sorte, nous n'en avons pas de trop en France. Ce n'est donc pas seulement le camarade que je regrette en Pierre Faurre, ni l'ami, mais l'entrepreneur et le citoyen. "


Prix Pierre Faurre

Publié dans La Jaune et la Rouge, mars 2003 :

Pour honorer la mémoire de Pierre FAURRE disparu en 2001, qui fut membre de l'Académie des sciences et président du Conseil d'administration de l'École polytechnique, plusieurs grandes entreprises membres de la Fondation ont constitué un fonds permettant de décerner annuellement un prix Pierre Faurre destiné à distinguer un jeune polytechnicien dont le début de carrière dans l'industrie apparaît particulièrement prometteur.

Il a été remis pour la première fois en novembre 2002 à Stéphane JEANNETEAU (X 96), Groupe Vallourec.
En novembre 2003, il fut attribué à Thomas LE DIOURON (X 94) du groupe FREYSSINET.
En novembre 2004, il fut attribué à David HENRY (X 94) du groupe SAMSUNG.

Fin 2009, le récipiendaire est Simona Cristea-Floris (X 96), 35 ans, de nationalité roumaine, physicienne, directrice des programmes internationaux de recrutement du groupe Air Liquide.

1. Les bénéficiaires potentiels doivent être :
- ingénieurs diplômés de l'École polytechnique et entrés dans la vie professionnelle depuis moins de cinq ans,
- engagés dans une carrière industrielle au sein d'une entreprise dont l'activité s'exerce dans un domaine à fort contenu technologique,
- exposés à un environnement international,
- motivés à contribuer au rayonnement de l'École.

2. Les candidatures doivent être adressées par la direction de l'entreprise, à la Fondation avant la fin du mois de juin 2003.
Elles devront comporter une description des fonctions actuelles et des réalisations professionnelles du candidat présenté ainsi qu'une lettre exposant les raisons de la recommandation de la direction de l'entreprise.

3. Le Jury, présidé par le président de la Fondation, évaluera les candidatures et choisira le lauréat.

4. Les critères d'appréciation prendront en particulier en compte les qualités de leadership et d'innovation, la réussite de percées technologiques ou de conquête de marchés et les expériences acquises dans la dimension internationale de l'entreprise.

5. Le prix, d'un montant de 10000 Euros, sera remis au cours d'une cérémonie à l'École dans le courant de l'automne 2003 qui contribuera à la notoriété de l'entreprise concernée.


 

Le texte qui suit est tiré de Discours et Notices biographiques, Académie des Sciences de l'Institut de France, tome V, 2002 avec l'autorisation de son auteur, M. Alain Bensoussan (né en 1940, X 1960, docteur d'Etat en mathématiques, ancien président de l'INRIA et du CNES, ancien président du conseil de l'ESA, membre de l'Académie des Sciences et professeur à l'Université de Paris-Dauphine)

La vie et l'oeuvre scientifique de Pierre Faurre,
Membre de l'Académie des Sciences
15 janvier 1942 - 6 février 2001
par Alain Bensoussan, Correspondant de l'Académie

Pierre Faurre est né le 15 janvier 1942, à Paris. Son père était polytechnicien, ingénieur général.

Il fait sa scolarité au Lycée Buffon, puis sa préparation aux grandes écoles à Louis le Grand. Reçu major à l'X en 1960 à 18 ans, il en sort également major, avec une moyenne générale de 16,56, ce qui est sans doute un record.

Il épouse Pierrette Môme, fille cadette du fondateur de Sagem, le 24 juillet 1962, tout de suite à sa sortie de Polytechnique. Ses deux enfants Pierre et Sylvie sont nés respectivement en 1963 et 1965.

Ayant terminé l'Ecole des mines et sa licence de mathématiques en 1965, il décide de partir aux Etats-Unis à Stanford, à 23 ans avec son épouse et ses deux enfants, dont la seconde est à peine âgée de 4 mois. En 2 ans il obtient son PhD au département "Electrical Engineering", en 1967, sous la direction du professeur Rudolf Emil Kalman.

Comme vous pouvez voir, Pierre Faurre montre très vite à quel point il peut atteindre les objectifs qu'il s'est fixés, de la manière la plus rapide et la plus parfaite possible.

Jacques-Louis Lions avait entendu parler de lui, et lui propose de rejoindre l'équipe qu'il avait montée à l'IRIA. Pierre Faurre accepte sans renoncer à réaliser ses projets de créer un centre d'automatique à l'Ecole des mines et de travailler à la SAGEM pour développer les applications industrielles de l'automatique. Bien entendu il enseigne également, à l'Ecole des mines et à Supaéro.

Sa carrière en France démarre ainsi sur des "chapeaux de roue". Il s'agit en fait de deux carrières : enseignant-chercheur d'une part et ingénieur d'autre part. N'oublions pas qu'il a à peine 25 ans.

Tout va ensuite très vite. Il est nommé en 1972 (à 30 ans) secrétaire général de Sagem, tout en passant sa thèse de doctorat d'Etat en mathématiques, en 1979 (à 37 ans) directeur général, puis président directeur général de Sagem en 1987 (à 45 ans). Il est ainsi le le président de Sagem, société créée en 1925.

S'il a abandonné les laboratoires de recherche pour l'industrie, il poursuit néanmoins en parallèle une carrière de professeur à l'Ecole polytechnique.

Il est élu en 1985, à 43 ans, Membre de l'Académie des sciences, et devient en 1993, à 51 ans, président du Conseil d'administration de l'Ecole polytechnique.

Comme si tout cela ne suffisait pas, Pierre Faurre avait accepté de nombreuses autres responsabilités : administrateur de Saint-Gobain (1988), Schlumberger (1994), Société Générale (1994), Suez-Lyonnaise des Eaux (1997), Pernod-Ricard (1999), Peugeot SA (2000) et d'organismes publics comme l'Institut Pasteur ou le CNES (2000).

Sollicité par le gouvernement, il a présidé la Commission consultative des réseaux et services de télécommunications en 1987, il a fait partie du Conseil de l'emploi, des revenus et de la cohésion sociale, du Conseil consultatif du nouveau marché, du Conseil national de la science, du Conseil scientifique de la défense.

Outre l'Académie des sciences, il était Membre de l'Academia Europae, de l'International Academy of Astronautics et de la Royal Aeronautical Society.

Quand on regarde cet ensemble de réussites et de reconnaissances, on ne peut qu'être émerveillé par une si profonde intelligence. Pierre Faurre apparaît à bien des égards comme un surdoué.

C'était aussi un homme de vision, qui distinguait bien ce qui était important de ce qui était accessoire, dominant vite les sujets qu'il abordait, excellent pédagogue et homme d'influence respecté.

Chacun reconnaissait en lui un homme supérieur, profondément admiré.

Mais il est important de comprendre aussi que Pierre Faurre était guidé par le sens du devoir et des valeurs que représentaient le bien des collectivités humaines dont il avait la charge, et l'intérêt du pays. Cette considération et ce dévouement pour les autres provenaient sans doute d'une rigueur morale très élevée, mais bien sûr son impact étonnant n'a été possible que grâce à ses talents exceptionnels.

Je vais maintenant parler du scientifique Pierre Faurre.

Pierre Faurre a été titulaire de nombreux prix. En 1960, il reçoit le Prix Eugène et Léon Bloch, en 1962 le Prix Laplace, en 1979 le Prix Adrien Constantin de Magny. Tous ces prix sont décernés par l'Académie des sciences. En 1984, il reçoit le prix Science et Défense.

On retrouve toutes les facettes de sa personnalité lorsque l'on analyse son oeuvre scientifique. Certes, le poids de ses responsabilités, notamment industrielles a fait que l'essentiel de cette oeuvre a été réalisé entre 1967 et le début des années 80. Ses écrits ultérieurs ont concerné des réflexions de haut niveau sur la recherche et l'industrie.

Le fait qu'un scientifique aussi doué ait exercé les plus hautes responsabilités au service de l'industrie ou du pays, compense largement le regret que l'on peut avoir à ce qu'il ne se soit pas consacré totalement à la recherche. Pierre Faurre aurait mérité plusieurs vies, quel malheur que sa seule vie se soit terminée à 59 ans.

Homme de vision et homme de devoir sont aussi des qualificatifs qui caractérisent le scientifique Pierre Faurre. Il n'était pas question qu'il se contente de sujets pointus, n'intéressant qu'une petite communauté, même si ceci peut ne pas être incompatible avec une recherche profonde.

Pierre Faurre voulait faire progresser un grand domaine scientifique (homme de vision), mais en même temps le mettre au service des applications et faire progresser son enseignement (homme de devoir).

Innovation de grande ampleur, application et enseignement étaient inséparables pour lui. Certes s'exerce aujourd'hui de plus en plus sur les chercheurs une pression pour aller dans ce sens et ceux-ci comprennent largement cette nécessité, mais chez Pierre Faurre, le processus était naturel à une époque où l'exigence se faisait moins sentir.

De plus, tout le monde n'est pas capable comme lui d'aller aussi loin dans la théorie et les applications et d'enseigner aussi bien les deux.

L'Automatique est une science dont le positionnement n'est pas simple. Longtemps partagée (en France en tout cas) entre la physique (mécanique électronique...) et les mathématiques, bousculée par les progrès fulgurants de l'informatique et de la microélectronique, elle répond néanmoins à des besoins concrets évidents : comment se comporte un système complexe, et surtout comment faire pour qu'il se comporte comme on le souhaite, sans ou avec un minimum d'intervention humaine ?

Dans un article "l'évolution des idées et des réalisations en Automatique", publié en juin 1988, dans l'ouvrage réalisé en l'honneur du Professeur Jacques-Louis Lions, à l'occasion de ses 60 ans, Pierre Faurre explique bien sa vision de cette discipline, même si, comme il le dit lui-même, il ne pouvait faire qu'un exposé limité.

Comprendre une discipline et percevoir son avenir nécessite de bien connaître son histoire. Pierre Faurre avait bien senti cela et connaissait bien l'histoire des sciences et celles de l'Automatique. Quelle leçon quand on lit ce paragraphe tiré de son article : L'Automatique classique, résultat de la fusion de deux courants de pensée (régulateurs et communication), bâtie par des ingénieurs surdoués et des géants de la science comme Norbert Wiener, semblait capable de tout résoudre et avoir atteint un sommet de perfection. Les "classiques" imaginèrent ainsi qu'après eux, plus rien n'était possible. Bode, l'un des pères classiques, se demandait ainsi en 1960 s'il restait vraiment de "bons problèmes" et des outils mathématiques nouveaux pour l'automatique. Pourtant la période "moderne" initiée par les travaux de Richard Bellman, Rudy Kalman et L. Pontryagin était en train de naître".

En 1988, Pierre Faurre concluait sur 2 idées : "La première est que la rencontre de deux mondes qui s'ignorent - ou presque - crée l'événement et permet l'avancée des sciences et des techniques". "La deuxième concerne l'évolution qui semble s'accélérer du matériel vers le logiciel". "Les systèmes modernes sont caractérisés par l'accroissement du volume du traitement de l'information. Avec les progrès en cours de la microélectronique, on peut envisager une étape de plus, en considérant que la génération suivante des systèmes sera d'une échelle de complexité plus élevée dans le logiciel".

Ces prévisions se sont réalisées, et bien au-delà sans doute. Quel avenir pour l'Automatique aujourd'hui ? On aimerait à nouveau écouter Pierre Faurre, 14 ans après, sur le "déferlement" de l'information, une mine d'or à condition de la maîtriser, cet avenir est-il dans les algorithmes génétiques, la fusion des données, la réalité virtuelle ? On peut aussi revenir aux sources de l'Automatique moderne comme semble le montrer l'assimilation des données qu'utilisent les météorologues ou les climatologues. Au contraire, l'Automatique disparaît-elle dans le traitement de l'information, nouvelle science en construction, ou l'analyse des systèmes ?

La vision lumineuse de Pierre Faurre n'est hélas plus disponible.

Les contributions mathématiques essentielles de Pierre Faurre concernent la théorie des systèmes stochastiques. Sa thèse de PhD (1967) s'appelle "Représentation of Stochastic Processes", sa thèse de Doctorat d'Etat, soutenue en 1972 porte le titre "réalisation markovienne de processus stationnaires". De nombreux autres articles développent ses résultats que je vais essayer de décrire brièvement. On peut considérer qu'ils concernent la théorie des processus stochastiques et donc le domaine du calcul des probabilités ou de la statistique. Il auraient pu conduire Pierre Faurre à une carrière de probabiliste de haut niveau, et d'ailleurs ses travaux ont inspiré tout un ensemble de contributions mathématiques et même une branche de la théorie des processus stochastiques appelée "Identification des processus stochastiques". Mais rappelons-nous que Pierre Faurre se place surtout dans le contexte de l'automatique et de ses applications.

C'est pourquoi, sans doute, il développe aussi une théorie mathématique générale pour l'automatique, et publie en 1979, avec ses élèves M. Clerget et F. Germain un livre intitulé "Opérateurs rationnels positifs. Application à l'hyperstabilité et aux processus aléatoires".

Les processus aléatoires apparaissent donc ici comme une application et non plus comme le point focal de son travail. Cette théorie des opérateurs positifs se révèle très importante pour d'autres chapitres de l'automatique, comme la stabilité. C'est aussi un thème de mathématiques très intéressant, faisant partie de l'algèbre et de l'analyse. Elle a donné lieu à des développements très importants et très féconds.

Pierre Faurre est un élève de Rudi Kalman. Celui-ci avait montré en 1960, qu'il existait une formule d'estimation récursive pour l'état d'un système linéaire excité par un "bruit blanc", à partir d'observations dépendant linéairement de l'état, et perturbées aussi par un bruit blanc. Ce faisant, Kalman révolutionnait le problème du filtrage, auquel Norbert Wiener avait apporté une contribution magistrale pendant la 2e Guerre Mondiale (1942), considérée comme classifiée et publiée seulement en 1949.

L'intérêt considérable du filtre de Kalman est sa récursivité (le filtre à l'instant t s'obtient à partir du filtre à l'instant T, T < t, en tenant compte des informations supplémentaires entre T et t). Le filtre de Wiener qui donne dans le cas général le meilleur estimé d'un processus par un autre, n'a pas la propriété de récursivité.

La récursivité est particulièrement adaptée au calcul numérique temps réel, relancé vers la fin des années 50 par la conquête spatiale.

Dans ce contexte, les modèles d'état (de type équations différentielles) étaient disponibles de façon naturelle.

Il était donc dans l'air du temps de chercher à caractériser l'ensemble des processus que l'on pouvait atteindre par une représentation dite à variable d'état.

Dans sa thèse de PhD, Pierre Faurre développe complètement la décomposition canonique des processus gaussiens-markoviens, étudiés depuis longtemps par les probabilistes Doob-Feller, en liaison avec la décomposition des systèmes dynamiques linéaires en partie complètement commandable et non commandable, développée par Kalman.

Pierre Faurre définit le concept de réalisation markovienne d'un processus centré stationnaire gaussien, de fonction de covariance donnée. Il caractérise complètement les fonctions de covariance qui conduisent à cette propriété et c'est ce qui l'a conduit à la théorie des opérateurs rationnels positifs. Par ailleurs, il décrit l'ensemble des réalisations possibles et notamment démontre que le filtre de Kalman est une réalisation particulière.

C'est donc une théorie très riche que Pierre Faurre a développée et qui s'est traduite par toute une école.

Je voudrais maintenant parler des applications et de l'industriel Pierre Faurre.

Pour Pierre Faurre, l'automatique ne pouvait se réduire à des développements mathématiques. Ceux-ci ne pouvaient l'intéresser que si ils contribuaient de manière réelle à résoudre des problèmes concrets et directement applicables dans l'industrie. Il avait vite compris l'importance pratique du filtrage de Kalman, et sans doute déjà aux Etats Unis, à Stanford, pendant ses études de PhD, s'était-il intéressé à son application à la navigation inertielle. En tout cas, dès son retour en France, il s'implique à la SAGEM, avec toute une équipe d'ingénieurs pour mettre au point une approche nouvelle de la navigation inertielle.

Son premier livre n'est pas un ouvrage théorique, mais au contraire un travail qui décrit complètement comment le filtrage statistique intervient dans la navigation inertielle, et plus généralement dans les systèmes de navigation hybride. Cet ouvrage publié en 1971, "Navigation inertielle optimale et filtrage statistique", est réalisé avec toute une équipe d'ingénieurs, mais c'est Pierre Faurre qui fait le lien entre la théorie et la pratique.

C'est l'une des difficultés essentielles des mathématiques appliquées. La réalité physique nécessite tout un travail de "traduction" (ou de modélisation) avant de pouvoir être abordée par la méthode mathématique. Qui dit traduction, dit aussi connaissance des deux langages, celui de l'ingénieur et celui du mathématicien. Là aussi Pierre Faurre excellait et l'avance technologique de la SAGEM dans le domaine de la navigation lui doit beaucoup.

Ce travail d'expertise mené dans l'industrie, quel que soit son impact et son importance, ne se confondait pas avec le travail de recherche appliquée, mené au Centre d'automatique de l'Ecole des mines (qu'il avait créé) et à l'IRIA. C'est ainsi qu'il avait lancé à l'IRIA des travaux sur le traitement des images, considérées par lui comme l'extension naturelle du traitement du signal.

Dans cette optique, il avait recruté Olivier Faugeras, aujourd'hui Membre de l'Académie des sciences, à l'origine des compétences importantes de l'IRIA, puis de l'INRIA, en imagerie et en robotique.

Il rejoint SAGEM en février 1972 comme je l'ai dit. C'est le début d'une grande aventure d'industriel et d'entrepreneur.

Après le succès des premières expérimentations du filtre de Kalman à la SAGEM, Pierre Faurre a beaucoup oeuvré pour la promotion de cette technique au sein de la société. Il a ainsi enseigné les méthodes de filtrage numérique aux ingénieurs d'étude et de développement en charge des futurs systèmes pour les applications terre, air et mer. De même, auprès du management, Pierre Faurre a communiqué son enthousiasme et sa foi dans les techniques modernes de filtrage numérique en expliquant ses avantages par rapport aux méthodes classiques connues à l'époque. Il en a été de même auprès des dirigeants de la DCA qui soutenaient les programmes de développement exploratoire menés à la SAGEM.

Sous son impulsion, les applications du filtrage de Kalman à la SAGEM ont été nombreuses : système Alidade pour les centrales inertielles embarquées sur porte-avions, hybridations inertie-GPS, calibration des centrales à gyro laser, etc...

Si l'oeuvre de Pierre Faurre est mondialement reconnue dans les domaines des mathématiques et de l'automatique, sa contribution à des avancées majeures dans les Télécommunications l'est moins en raison du caractère plus industriel de ces travaux menés essentiellement avec des équipes SAGEM, dans un contexte concurrentiel qui imposait naturellement une certaine discrétion.

Si l'on doit retenir quelques domaines qui ont été marqués de son empreinte, on peut citer la télécopie numérique abordée dès la fin des années 1970 à la naissance d'une normalisation internationale qui est encore aujourd'hui la référence. Son impulsion et sa vision ont ainsi permis à SAGEM, quelques années plus tard de devenir le leader européen de la télécopie et l'un des acteurs mondiaux alors que les prévisionnistes ne voyaient aucun salut en dehors de l'industrie japonaise ...

Cet esprit visionnaire l'a aussi amené à diriger les équipes vers la recherche et l'anticipation des ruptures technologiques permettant la conquête de nouveaux marchés. Ainsi, sous son impulsion, le développement de la télévision numérique a été accéléré par la mise en place d'équipes de haut niveau en France et aux Etats-Unis qui ont permis la sortie des premiers décodeurs de TV numériques au milieu des années 90. A cette époque, Pierre Faurre, Président de SAGEM et assumant la lourde tâche de ce poste, était régulièrement consulté par les équipes de R&D pour avis sur la pertinence de telle méthode ou tel algorithme...

On a pu noter l'importance que Pierre Faurre attachait à la formation des jeunes chercheurs et à l'enseignement.

Même si son activité d'enseignant chercheur a été courte, on lui doit la formation de nombreux et brillants automaticiens, qui ont depuis fait carrière dans la recherche pour l'industrie.

Son cours "Eléments d'automatique" d'abord avec M. Depeyrot, puis avec M. Robin a connu un grand succès et a été réédité à de nombreuses reprises.

Après avoir été longtemps professeur à l'X, il est devenu président du Conseil d'administration de l'Ecole polytechnique en 1993. Il a assuré cette responsabilité avec le plus grand soin et la plus grande réussite. Il venait chaque semaine à l'école pour préparer les réunions du Conseil d'administration ou les présider : il les voulait efficaces et les préparait avec une grande minutie.

Il était aussi présent aux grandes manifestations, aux cérémonies ou lors de la venue de visiteurs illustres.

Il consacrait beaucoup de temps à l'école, soucieux de faire avancer les réformes et était en contact régulier avec le directeur général.

Les réformes ont été son souci constant pendant ses huit années de présidence. Cela a commencé par la finalisation du schéma directeur mis en chantier trois ans avant le début de sa présidence. Il voulait un texte très consensuel, approuvé par le conseil d'administration mais aussi et d'abord par les représentants du corps enseignant et des chercheurs. Cette action a été rapidement conclue en un texte vigoureux et pédagogique qu'il fit approuver début 1994 par le Gouvernement, puis par le Parlement dans la loi sur Polytechnique, votée en juin de cette même année.

C'est à l'Institut qu'il eut l'occasion d'exposer, au cours d'une séance solennelle le 22 mars, le futur de l'Ecole polytechnique.

Comme à son habitude, il commença par rappeler la triple mission de l'Ecole depuis sa création : former des responsables pour les corps civils et militaires de l'Etat, former des savants (des chercheurs), enfin former des hommes et des femmes pour l'entreprise, pour l'industrie. Disposer d'hommes de synthèse, de bon sens, formés aux réalités internationales et ouverts aux réalités humaines, voilà ce qui justifiait le choix, de maintenir une identité polytechnicienne forte.

A partir de là, il déclina les 4 axes stratégiques d'actions :

- une ouverture essentiellement internationale du recrutement,
- une vision renouvelée du processus pédagogique,
- une implication forte dans les formations complémentaires,
- une reconnaissance accrue du potentiel de recherche et de formation par la recherche.

Sa conclusion résumait son ambition pour l'Ecole : "constituer à la fois par ses élèves et par les produits de son activité, l'un des premiers foyers en Europe et dans le monde du rayonnement scientifique et du dynamisme entrepreneurial français".

On mesure l'ampleur du défi qu'il proposait de relever.

Il a immédiatement entrepris plusieurs volets de cette réforme :

- Le premier était la restructuration de l'Ecole pour la mettre en ordre de bataille et notamment le choix des responsables pour la mener : rien n'était laissé au hasard.
- Le second volet fut la réforme pédagogique destinée à favoriser l'initiative des élèves, mais le plus important et le plus novateur fut sans conteste l'internationalisation. On savait que cela prendrait du temps car il fallait nouer des contacts, promouvoir la formation polytechnicienne, conclure des alliances avec des instituts et des universités étrangers, mettre sur pied un nouveau concours, aménager l'enseignement pour tenir compte de ces nouveaux étudiants n'ayant pas été formés par les classes préparatoires et handicapés par la langue. Sur ce dernier point, Pierre Faurre avait donné aux enseignants des consignes fermes d'allégement des programmes du premier semestre, pour que l'intégration réussisse dès la première année.

Les textes étaient souvent arrêtés au ministère de la défense, puis à Bercy. A chaque fois, Pierre Faurre utilisait ses relations pour débloquer la situation. La volonté finit tout de même par l'emporter et tout ceci prit corps en 1996.

Un second train de réformes qui s'achève aujourd'hui, a été entrepris sous la dénomination d'X2000. Il s'agissait de donner une meilleure lisibilité au cursus, de le rendre compatible avec les normes internationales, y compris en matière de diplômes, et de repenser le statut des élèves au moment où était annoncée l'interruption de la conscription. Pierre Faurre a beaucoup appuyé de son autorité, notamment vis à vis de l'extérieur, pour vaincre les réticences au changement.

La direction de l'école polytechnique, son corps enseignant, les élèves étaient unanimes pour se reconnaître en lui. Il a réalisé une transformation vitale pour l'Ecole, que sans doute lui seul était capable de mener à bien.

Que dire en conclusion ? Certainement mettre en avant les qualités humaines de Pierre Faurre. Il était attaché aux hommes, dont il appréciait avec rigueur et sans complaisance la véritable qualité, mais pour lesquels il montrait une très grande disponibilité. Mais c'était aussi un homme modeste et avec ses amis, savait être rempli d'humour.

Quelle tristesse qu'il nous ait quittés si jeune !


Pierre Faurre, élève de Polytechnique
(C) Photo Collections Ecole polytechnique


 

La communication à l'Ecole polytechnique
par Sylvie Faurre, directrice de la communication

Publié dans La Jaune et la Rouge, mars 2003.

INGÉNIEUR DIPLÔMÉE du Polytechnicum de Lausanne, Sylvie Faurre a derrière elle une expérience de près de quinze ans en entreprise privée, d'abord à la direction du développement de Radio Classique et du Monde de la Musique, qui constituaient la filiale média du groupe Sagem, ensuite en tant que directrice de la communication de la cristallerie Daum puis de la Sagem elle-même.

À Polytechnique, elle est chargée d'améliorer la coordination des relations de l'X avec le monde de l'entreprise (élèves, laboratoires, direction de l'École, Fondation et AX ne doivent pas se nuire les uns aux autres) et ultérieurement de développer ces relations. D'autre part, une meilleure connaissance de l'École par ces entreprises est nécessaire. Sylvie Faurre y veillera (même si la collecte de la taxe d'apprentissage reste du ressort de Brigitte Duret).

De façon plus générale, Sylvie Faurre est responsable de la communication externe : la notoriété de Polytechnique ne signifie pas que tout le monde ait une image exacte de l'École.

La Fondation, l'AX et la direction générale de l'X ont rédigé un texte qui résume les grandes idées à faire passer auprès du public.

À partir de ces idées, Sylvie Faurre oeuvrera pour que toutes les entités de l'École parlent d'une même voix et donnent de l'institution une image cohérente.

L'enjeu est particulièrement important dans le cas du public cible que constituent les recruteurs étrangers, auprès de qui la connaissance de Polytechnique doit progresser.





L'École polytechnique a baptisé un de ses amphithéatres "Pierre Faurre", mettant son ancien président du conseil d'administration à l'égal de Henri Poincaré, Henry Le Chatelier, Arago, et quelques autres prestigieux anciens élèves dont les amphis se souviennent des noms. Ci-dessus l'affiche publiée à l'occasion de la journée SIRTA 2009 (29 avril 2009).