Robert Jean LATEULADE (1919-1945)

Ancien élève de l'Ecole polytechnique (promotion 1937, sorti major), et de l'Ecole des mines de Paris (arrêté octroyant le diplome du 3 septembre 1942, classé 5). Corps des mines (titularisé ingénieur de 3eme classe par arrêté du 25 aout 1942).

Dès 1940 il s'oppose à l'occupant en rédigeant un journal polycopié et participe activement à un réseau du Bureau central de renseignements et d'action (BCRA) de Londres, coordonnant les informations susceptibles d'aider les Alliés. Il est arrêté par le service du contre-espionnage allemand le 5 octobre 1943 puis interné à Auschwitz puis à Mauthausen où il meurt d'une péritonite le 25 mars 1945.


Publié dans Annales des Carburants, III, 1947 :

Robert LATEULADE, par P. LAFAY, Inspecteur général des mines

Citation à l'ordre de la Nation

Le Président du Gouvernement provisoire de la République cite à l'Ordre de la Nation :

Robert LATEULADE, Ingénieur des Mines à l'Arrondissement Minéralogique de Paris, pour les motifs suivants : membre actif de la Résistance depuis le début de l'occupation. Arrêté par les Allemands et déporté en Allemagne, a organisé au camp d'Auschwitz-Birkenau un centre de résistance qui a fait l'admiration de ses camarades, a su communiquer à ses compagnons de captivité son inébranlable foi en la victoire finale, a toujours fait preuve d'une grandeur d'âme et de qualités exceptionnelles. Est décédé au camp de Mathausen où il avait été transféré.

Le 5 octobre 1943, vers la fin de l'après-midi, Robert LATEULADE, ingénieur des Mines chargé de l'un des sous-arrondissements minéralogiques de Paris, était arrêté par des militaires allemands du contre-espionnage, alors qu'il revenait en automobile vers les bureaux de son service. Après avoir subi les interrogatoires et violences que l'on imagine, il était emprisonné à Fresnes, puis envoyé au camp de Compiègne, antichambre de la déportation. Il devait devenir le prisonnier 185.853 au camp tristement célèbre d'Auschwitz pour être transféré, en janvier 1945, en raison de la libération de la Pologne, vers celui de Mauthausen, en Autriche. Une péritonite aiguë l'emportait en quelques heures, au matin du dimanche des Hameaux, le 25 mars 1945, le médecin S S du camp ayant formellement refusé l'usage de la salle d'opération pour une intervention chirurgicale qui l'aurait sauvé.

Il venait d'avoir vingt-six ans.

Il était, en effet, né le 23 mars 1919 à Bordeaux où devait s'écouler toute sa jeunesse. Ses études, au lycée Michel-Montaigne, lui valurent les succès scolaires les plus flatteurs. Après avoir été lauréat du Concours Général en 1935, il était, à dix-huit ans, reçu à la fois à l'École Normale Supérieure et à l'Ecole Polytechnique. Il optait pour cette dernière dont il devait sortir major de promotion. En cette qualité, pendant son séjour à l'École, il fut appelé à l'honneur de déposer, au monument aux morts de Verdun, une palme en souvenir du sacrifice de tant de ses aînés, parmi lesquels deux élèves-ingénieurs des Mines, Pierre WILLEMET, sous-lieutenant à l'une des batteries du 13e régiment d'artillerie de campagne, frappé par un éclat d'obus aux lisières du bois de Malancourt le 16 septembre 1914 et Jean MUTEL, capitaine commandant l'escadrille F19, abattu dans la forêt de Hesse le 17 août 1917. Il devait garder de cette cérémonie une profonde impression.

Une grave maladie le tint tout d'abord à l'écart de la mobilisation générale de 1939, mais, de Fontainebleau où il se trouve comme sous-lieutenant d'artillerie en mai 1940, jusque dans le Poitou, il ressent l'amertume d'une retraite qui ouvre à l'envahisseur la plus grande partie du territoire métropolitain. Quelques mois dans un groupement des chantiers de jeunesse devaient affermir sa volonté de consacrer ses efforts au redressement et à la libération du pays. Il est l'animateur du journal quotidien qui entretient chez les jeunes de son groupement le feu sacré du désintéressement, de l'enthousiasme et du devoir patriotique. Il est profondément pénétré du désir de servir la France; n'a-t-il pas été élevé par ses parents, tous deux fonctionnaires, dans le culte du devoir, et n'a-t-il pas reçu d'eux l'exemple permanent d'un dévouement obstiné au service de l'État, c'est-à-dire de la nation ? Il écrit : « Si tu es capable de donner ton amitié sans calcul, d'être généreux sans arrière-pensée, si tu cherches à briser l'habitude, à vaincre, à créer, si tu es passionné dans tes idées, téméraire pour les réaliser, alors vraiment tu seras un jeune » ; en dessinant ces quelques traits c'est inconsciemment son propre portrait qu'il esquisse.

Il ne quitte qu'à regret son chantier de jeunesse pour venir achever ses études à l'École Nationale Supérieure des Mines, dans cette zone occupée où la présence de l'Allemand heurte si vivement sa sensibilité et avive son désir d'agir. Il devient l'un des auxiliaires actifs du Bureau central français de renseignement et d'action, qui groupe et coordonne à Londres les informations de toute nature susceptibles d'aider militairement les alliés.

Son affectation à l'Arrondissement Minéralogique de Paris allait lui permettre de consacrer une grande partie de son temps à cette activité clandestine; il y trouve des sources d'information, des moyens et des facilités de déplacement qui accroissent son efficience; il y trouve aussi cette atmosphère de confiante camaraderie et de fervente complicité qui fortifie sa détermination.

Le premier il s'était procuré une des feuilles de cette carte d'Europe au millionième de l'Institut géographique national, qui devait par la suite intéresser tant de Français, et sur laquelle nous suivions jour par jour le développement des combats qui avaient marqué, aux abords de la Volga, le revirement tant attendu de la fortune des armes. Au lendemain de son arrestation, un de ses camarades du service visitait la chambre qu'il occupait en ville avant toute intervention policière étrangère, et les dossiers compromettants que recelait son bureau trouvaient un asile sûr et insoupçonné jusqu'à la Libération.

Sans doute fut-il trahi par un document qu'il venait de recevoir des mains d'un autre résistant, à l'un de ces rendez-vous secrets, quelque part dans le seizième arrondissement où gîtaient précisément les services allemands du contre-espionnage. La surveillance était sérieuse et témoigne du prix que la Gestapo attachait à l'affaire, puisque Robert LATEULADE était filé en automobile. Il semble bien cependant que les Allemands ne parvinrent jamais à connaître le rôle qu'il jouait.

Ils l'avaient mis au secret, et tandis qu'un de ses collaborateurs du service parvenait jusqu'à celui des policiers qui possédait son dossier et que nous tentions sans succès de l'approcher dans la prison de Fresnes où il était détenu, le Préfet de police, alerté dès sa disparition, nous informait confidentiellement qu'il avait été « vainement recherché par ses services ». Beaucoup plus tard, comme suite aux démarches pressantes et renouvelées faites dès l'origine auprès de la Délégation générale du gouvernement de Vichy en zone occupée, la Direction des Mines fut brièvement avisée qu'il avait été arrêté pour activité anti-allemande. Ainsi s'affirmait à deux échelons particulièrement élevés de l'Administration de l'époque l'impuissance totale devant la police de sûreté de l'occupant.

Il avait été un adolescent gracieux et fragile, passionné par l'étude, aussi bien littéraire que scientifique; la guerre, la vie de camp, les exercices sportifs avaient endurci son corps, mûri son jugement et armé sa volonté. Une grande élégance naturelle était chez lui comme l'incarnation de l'élégance des sentiments et de la pensée: il était bordelais mais tenait de ses ascendances béarnaise, basque et poitevine la finesse, l'équilibre et la modestie; il éveillait la sympathie par sa spontanéité et son enjouement. Dans les camps de déportation où il vécut ses derniers mois il était électricien et devait à cette affectation de circuler plus aisément et d'être à la réception des informations radiodiffusées. Il connut ainsi les étapes de la victoire alliée à laquelle la France était présente et pour laquelle il s'était engagé sans réserve. En dépit des terribles conditions physiques dans lesquelles vivaient les déportés, il avait su conserver cette ardente conviction dont il communiquait la flamme autour de lui. L'un de ses compagnons de captivité survivant a noté « cette force latente » et ce « charme secret » qui émanaient de lui et qui, jusqu'au dernier jour de sa vie, ont entretenu chez ceux qui l'entouraient une confiance invincible dans le destin de la patrie.

... Le père DIEUZAYDE, de Bordeaux, qui l'avait bien connu, dans un hommage rendu à sa mémoire, disait : « de telle âmes, peur exceptionnelles qu'elles soient, relèvent étrangement le niveau moral d'un peuple qui a pu apparaître, à des observateurs inattentifs, puéril, médiocre ou embourgeoisé ». Nous rapprocherons ces mots de ce qu'écrivit, à propos de la disparition de l'ingénieur en chef MALAVOY, également mort pour la France au camp de Gusen, un écrivain et critique : « Les meilleurs se sont voués à la lutte nécessaire, y ont exposé leurs dons et leurs ressources, s'y sont perdus corps et biens. Si l'économie humaine était calculée selon des lois toutes positives, ce serait là le dénouement d'une folie héroïque et déraisonnable, comme celle qui a fait couler plus d'une fois le sang de la France, à Crécy, à Fontenoy ou à Waterloo. Nous avons jeté au feu de la guerre des valeurs irremplaçables, dont l'équivalent ne se retrouvera pas avant une génération au moins. A la vérité, ce sacrifice de la France n'est concevable que si l'on croît à son âme ».