François-Michel de ROZIERE (1775-1842)


Rozière, par André Dutertre

Né le 29/9/1775 à Melun (Seine et Marne). Mort le 4/11/1842 à Melun, célibataire. Fils de Antoine-François Derozière, avocat au parlement et notaire du roy au Châtelet. François-Michel avait deux soeurs ; l'aînée se maria à Paris avec un chapelier ; la cadette épousa Bernard de la Fortelle, neveu de M. de Sacy, qui devint le successeur du notaire Derozière, eut lui-même deux filles, et a vendu son étude 100.000 F.


D'après une biographie de ROZIÈRE par Jean-Marc DROUIN, publiée dans "L'expédition d'Egypte, une entreprise des lumières 1798-1801" (publication de l'Académie des Sciences), et d'autres sources :

En dehors de son œuvre égyptienne (voir ci-dessous), François-Marie de Rozière est presque un inconnu. Il fut élève de l'Ecole des mines de la fameuse promotion 1794, et suivit à ce titre les cours de Dolomieu. On voit même, à la Bibliothèque de l'École des mines, « un résumé des leçons de géologie » de ce dernier où apparaît, parmi les noms des étudiants, celui de Rozière.

Au retour d'Egypte, Rozière exerce ses fonctions dans l'est de la France. Nommé ingénieur en chef en 1810, il fait en 1813-1814, lors d'une de ses tournées, une chute de cheval, qui le laisse gravement malade. Ayant reçu une affectation dans le nord de la France, il obtient de rester à Paris pendant un temps pour continuer à travailler à la Description de l'Egypte. Professeur (de chimie et de métallurgie) à l'Ecole des mines de Saint-Etienne de 1820 à 1824, il se montre critique à l'égard des conceptions dominantes au Conseil général des Mines, conceptions qu'il juge trop interventionnistes.

En octobre 1824, Rozière est déchargé de son enseignement à l'Ecole des mineurs de Saint-Etienne, et est chargé de s'occuper exclusivement du 14ème arrondissement minéralogique (Saône et Loire, Nièvre, Allier, Cher). Il contrôle donc les établissements métallurgiques de Fourchambault, Imphy, Guérigny. En 1829, toujours ingénieur en chef des mines de 1re classe à Nevers, il publie un ouvrage « Description et Evaluation des usines d'Imphy ». Nommé chevalier de la Légion d'honneur début 1832, il est mis à la retraite le 27 avril de la même année (retraite de 1000 Ecus), apparemment à son grand regret. Cette mise à la retraite anticipée se produisait en même temps que celle de patrons historiques du corps des mines (Lelièvre, Lefebvre d'Hellancourt, Gillot Duhamel). Dans une lettre du 13 juin 1832, il se décrit lui-même comme accablé d'infirmité et obligé de marcher en béquilles ; il est en effet impotent de la jambe droite, des suites d'une chute de cheval qui lui occasionna une luxation ou déboitement de l'os du fémur. Son dernier grade dans le corps des mines ayant été celui d'ingénieur en chef, on lui accorda pour la retraite l'honorariat du grade supérieur, il put donc terminer ses jours comme "inspecteur divisionnaire honoraire".

Rozière publia 4 mémoires sur l'Egypte dans le Journal des Mines, surtout en 1814-1815 ; il publia 9 autres documents sur le sujet entre 1809 et 1826. Les sujets étaient variés : monuments anciens, mobilier antique, objets modernes, géographie, minéralogie, carrières. Il y eut même un "Mémoire sur l'art de faire éclore les poulets en Egypte au moyen des fours" ! (1809).


François-Michel de ROZIERE et l'expédition d'Egypte

Extraits d'un texte de Jean-Marc DROUIN

Dans la Commission des sciences et des arts, la botanique était représentée par Coquebert de Montbret, Nectoux et Raffeneau-Delile, la minéralogie par Cordier, Dolomieu, Dupuis et Rozière. Hypolite Nectoux, jardinier expérimenté et compétent, ne participa pas à la Description de l'Egypte. La contribution posthume de Coquebert de Montbret, pour remarquable qu'elle soit, est restée à l'état de témoignage émouvant d'une œuvre scientifique interrompue aussitôt qu'ébauchée [il est mort de la peste le 7/4/1801, à 20 ans]. La disparition de Dolomieu a privé la minéralogie d'une de ses plus grandes figures. Cordier, l'ayant accompagné dans son départ, n'a publié ensuite dans la Description de l'Egypte qu'un article sur les ruines de l'ancienne Tanis. Dupuis n'a pas laissé de contribution. En définitive, l'essentiel des textes de botanique et de minéralogie sont l'œuvre de Raffeneau-Delile et de Rozière. Or le premier s'en tient, pour classer ses collectes, au système linnéen alors en voie d'être supplanté par la méthode des familles naturelles. Le second souligne lui-même, en rendant compte de ses observations sur la vallée de Qosseyr, qu'il ne les accompagnera pas de « discussions géologiques » comme aurait su le faire Dolomieu, mais qu'il s'en tiendra à « des faits sûrs et fournis immédiatement par l'observation ». Ces timidités contrastent avec l'ambition théorique dont font preuve Geoffroy et Savigny en zoologie. Pourtant, la lecture des mémoires de Delile et de Rozière ne révèle-t-elle pas une conception du travail scientifique plus riche et plus complexe que cet empirisme affiché ne pourrait le laisser penser ?

La mise en forme des observations et des collectes faites en Egypte semble avoir absorbé toute son énergie et l'on ne s'étonne pas de trouver dans son dossier aux Archives nationales une lettre du 20 février 1826, adressée au Directeur général des Ponts et chaussées et des Mines par les membres de la Commission d'Egypte, dans laquelle ils expriment leur crainte que le temps que Rozière a passé à travailler pour la Description de l'Egypte n'ait nui à son avancement.

En tout état de cause, par le nombre et l'intérêt de ses textes - quatre dans la partie Antiquités, un dans la partie État moderne (ou deux en comptant une petite notice), trois dans la partie Histoire naturelle - Rozière est un des contributeurs majeurs de la Description de l'Egypte, ce que confirme la qualité des planches de minéralogie réalisées sous sa direction avec un soin qu'il justifie par la difficulté de discerner les roches de composition voisine.

Cette importante production éditoriale est à la mesure de son activité en Egypte. Dès l'été 1798, on le voit participer à une reconnaissance du cirque, ou hippodrome, d'Alexandrie ; quelques mois plus tard, en janvier 1799, on le retrouve au Fayoum ; au printemps 1799, il fait partie de la commission Girard en Haute-Egypte. Se trouvant à Keneh au moment où se prépare l'attaque des troupes du général Belliard contre Qosseyr, il en profite pour réaliser ce qu'il considère comme « un des plus intéressans voyages qu'on ait à faire pour la minéralogie en Egypte ». En décembre 1799-janvier 1800, alors qu'il accompagne Girard du Caire à Suez par la Vallée de l'Egarement, il découvre un monument d'époque perse. Le 8 novembre 1800, avec son collègue Coutelle, deux interprètes, l'un grec et l'autre égyptien, et deux domestiques égyptiens, il quitte le Caire pour Tor, dans la péninsule du Sinaï, en se joignant à une grande caravane où leur présence est d'ailleurs bien acceptée. En janvier 1801, Menou l'envoie avec Regnault étudier les lacs de natron. Bien qu'il ne soit pas membre de l'Institut d'Egypte, son nom revient plusieurs fois dans le compte rendu des séances. Le 10 novembre et le 2 décembre 1799, il lit sa « Description minéralogique de la vallée de Qosseyr », que publie ensuite La Décade égyptienne et dont la plus grande part constituera l'un des mémoires de la Description de l'Egypte. Le 23 octobre 1800, il présente un « Mémoire sur divers points de la mer Rouge » enfin, le 22 décembre 1800, Coutelle et lui rendent compte de leur voyage au Sinaï avec la caravane de Tor. Enfin, il rapporte de nombreux spécimens qui entrent dans les collections de l'École des mines.

De tous ces travaux et publications, il est possible de dégager quelques traits qui caractérisent son style scientifique.

Tout d'abord, Rozière se montre aussi habile à peindre les paysages qu'infatigable à les parcourir et toujours soucieux d'en tirer le plus d'informations possible. Voici par exemple comment il décrit l'entrée dans la vallée de Qosseyr :

L'endroit par lequel on entre dans la vallée est une gorge resserrée entre des monticules recouverts et peut-être entièrement formés de fragmens de pierres calcaires de diverses variétés, et de silex d'un tissu grossier [...] On s'avance dans la vallée, en se dirigeant vers l'est-sud-est [...] : la gorge par laquelle on était entré s'élargit bientôt ; les monticules qui la resserraient disparaissent entièrement [...]. Mais Rozière ne voyage pas seul : dans la tradition du voyage savant, il semble accompagné de l'ensemble des voyageurs qui ont déjà décrit le terrain qu'il a sous les yeux ou qui auraient pu le décrire. Ce sont parfois ses collègues de la Commission : ainsi, à propos de montagnes dont la nature granitique, que ne décèle pas leur « aspect extérieur », ne se révèle que lorsque « le hasard conduit à en briser quelques blocs », il s'appuie sur ce qu'ont observé Descotils et Dupuis « dans un voyage fait à une époque différente ». C'est aussi son maître Dolomieu, dont il écrit dans une lettre qu'il adresse aux membres du Conseil des mines :

Toutes ces courses m'ont fait regretter beaucoup ainsi que les précédentes l'absence du Citoyen Dolomieu, outre l'avantage qu'elles fussent décrites par lui, il y aurait fait par lui-même beaucoup d'observations intéressantes qui touchent de près les plus importantes opinions qu'il a cherché à établir en Géologie.

Ce peut être encore d'autres voyageurs, tels que James Bruce ou William George Browne, dont il critique la tendance à voir dans les montagnes du désert le lieu d'où auraient été extraits les monuments pharaoniques. Plus généralement il ne manque pas de souligner en quoi ses observations affirment ou infirment les connaissances précédentes ; ainsi, à propos de l'actinote trouvée dans des fragments de brèche :

L'identité de cette substance, connue depuis peu d'années, avec la hornblende, a déjà été soupçonnée par quelques naturalistes. Des faits assez nombreux, recueillis dans cette contrée, nous ont démontré la vérité de cette conjecture, ou prouvé du moins que ce sont deux substances extrêmement voisines et susceptibles de se lier l'une à l'autre par des passages gradués.

Ce souci de valoriser le travail de terrain s'accompagne d'une volonté constante de croiser la minéralogie avec d'autres champs disciplinaires. Cette volonté est déjà perceptible dans l'étude sur la vallée de Qosseyr, dont on dirait aujourd'hui qu'elle relève de la géographie (physique et humaine) et pas seulement de la minéralogie stricto sensu, mais elle se manifeste surtout dans les mémoires de la Description de l'Egypte, en particulier dans le plus étendu, intitulé « De la constitution physique de l'Egypte et de ses rapports avec les anciennes institutions de cette contrée » (publié en 1812, 1825 et 1826).

La septième partie de son mémoire est consacrée à la « description de diverses localités de l'Egypte et des déserts voisins, dans lesquelles il existe du natron ou carbonate de soude natif ». Renvoyant le lecteur, pour les lacs de natron qui sont à l'est de Terrâneh, aux mémoires publiés par Berthollet et Andréossy, l'auteur s'attache à des lacs moins importants mais situés dans d'autres régions. Précieux comme ressource locale, ces lacs de natron doivent aussi retenir l'attention « sous le rapport de l'histoire naturelle ». Pour décrire l'aspect des plantes aquatiques sur lesquelles le natron se dépose, il les compare aux herbes d'une friche couverte de givre, comparaison dont il note combien elle est insolite pour les Égyptiens, et il souligne que « cette circonstance assez indifférente en apparence, est une de celles qui contribuent principalement à la formation du natron, en soustrayant ce sel, à mesure qu'il se forme, à la dissolution ainsi qu'au jeu des affinités, que sa présence auroit ralenti ».

L'approche géographique et minéralogique du naturaliste vient ici confirmer l'explication du chimiste :

Si [...] on vient à considérer que l'on n'a jamais rencontré de nation dans une localité dépourvue de muriate [= chlorure] de soude ou de carbonate de chaux, ainsi que le démontrent et les observations connues jusqu'à présent, et toutes celles qui sont rapportées dans la seconde section de cette partie, l'explication d'ailleurs si concluante de la formation de ce sel, donnée par M. Berthollet, paroîtra sans doute établie sur un concours de raisons chimiques et d'observations minéralogiques assez multipliées pour qu'elle ne puisse comporter aucune objection.

Pour nombreux que soient les liens entre chimie et minéralogie, c'est cependant à l'histoire ancienne que Rozière apporte le plus souvent les lumières de sa discipline, qu'il s'agisse des « carrières qui ont fourni les monuments anciens » ou de la « géographie comparée et de l'ancien état des côtes de la mer Rouge, considérés par rapport au commerce des Égyptiens dans les différens âges ». C'est dans le même esprit qu'il aborde l'énigme de ces vases murrhins, dont parlent les auteurs antiques, mais dont il est si difficile de déterminer quel était leur matière ; il pense que ces vases étaient faits en spath fluor parce que les descriptions des auteurs antiques correspondent à la description que les « plus habiles naturalistes modernes » - parmi lesquels il place Haüy et Werner- donnent de ce minéral.

Cette multiplicité des approches, minéralogiques, chimiques, géographiques, historiques, ne relève pas simplement d'une stratégie éditoriale ou d'une reconstruction a posteriori ; on la trouve implicite dans la lettre qu'il écrit d'Alexandrie le 1er mai 1800. Expliquant à ses correspondants que le « natron est beaucoup plus répandu en Egypte qu'on ne le pensait », il note qu'il en a vu « en grande quantité dans la Haute-Egypte », ce qui sous-entend qu'il n'y en pas seulement en Basse-Egypte ; il évoque les deux petits lacs de natron qu'il a vus « au milieu des ruines de l'ancienne Thèbes » et ajoute : « C'est un des avantages particuliers à l'Egypte de réunir ainsi dans les mêmes endroits un grand nombre de choses remarquables dans des genres très différens ».

Dans tous ces travaux, Rozière se montre fidèle à la conception philosophique de la science qu'il énonce dans l'introduction du mémoire sur la constitution physique de l'Egypte :

Sans doute les faits sont indispensables ; mais il ne faut pas oublier cependant que des faits isolés, en quelque nombre qu"ils soient, ne sont pas la science, pas plus que des fragmens ou des molécules de marbre ne sont des statues ; ce qui la constitue, ce sont les rapports des faits entre eux, c'est leur dépendance d'un principe commun.


Une planche de la "Description de l'Egypte" (Bibliothèque de l'Ecole des mines, Paris).
Le coloriage a été effectué "à la poupée", procédé inventé par Pierre-Joseph REDOUTÉ : la plaque de cuivre est encrée avec des petits batonnets de chiffon, appelés poupées. Certaines planches sont ensuite retouchées au pinceau. 59 planches ont été ainsi traitées ; comme l'ouvrage fut imprimé en 600 exemplaires, 16 personnes travaillaient au coloriage, dont 10 ouvrières de l'atelier des époux Allais (d'après un article de Paul-Marie Grinevald).