Raymond Jules CHERADAME (1906-1993)


Cheradame, élève de Polytechnique
(C) Photo Collections Ecole polytechnique

Né le 29 juillet 1906 à Paris 1er. Fils de Pierre Alphonse CHERADAME, comptable, et de Georgette Pauline COLIN. Sa mère meurt le 11/2/1935.

Gendre de Étienne Joseph HIBON (X 1892 ; 1872-1949) dont il avait épousé en 1ères noces la fille Antoinette en 1931. Remarié en 1978 à Mme RAGNEAU. Père de Jacqueline qui épouse le 26/7/1955 Jean-Pierre Georges MAGNEN (né en 1934 ; X 1953) et de Hervé qui épouse le 22/12/1961 Françoise MARABOUT.

Ancien élève de l'Ecole polytechnique (promotion 1925) et de l'Ecole des mines de Paris. Corps des mines (il termine sa carrière comme ingénieur général).

Ingénieur ordinaire à Metz en 1930. Chargé du sous-arrondissement minéralogique d'Arras-Est en 1933.
Adjoint d'Aimé Lepercq (X 1909) au Comité d'organisation des Houillères en 1939. À la fin des années 40, il devient directeur général du Centre d'études et de recherche des charbonnages (Cerchar), jusqu'en 1970. En juin 1957, Cheradame est nommé directeur des études à l'École polytechnique (jusqu'en 1968). Président de la Commission des 400 chargée "de définir les conditions dans lesquelles les promotions pourraient portées à 400 élèves", qui retiendra la solution du transfert de l'École dans un site proche de Paris. Cofondateur et président (1956-1961) de l'Association nationale de la recherche technique (ANRT).


Raymond CHERADAME, ingénieur général des mines (1906-1993)

L'auteur de cette biographie est inconnu

De brillantes études au Collège Chaptal, ponctuées de quelques nominations au concours général, permettant à Raymond CHERADAME d'entrer sans problème à l'Ecole Polytechnique en 1925. Sorti second, il choisit le Corps des Mines.

Il commence sa carrière de façon classique par un passage en service ordinaire dans deux arrondissements miniers, à Metz (1930-1933) puis à Béthune (1933-1934).

Il est appelé en 1934 par le Comité des Houillères de France à seconder Etienne AUDIBERT dans la conduite de la station d'Essais de Montluçon. Celle-ci avait été créée en 1920 (en remplacement de celle de Liévin détruite par la guerre) pour y poursuivre l'étude des dangers provoqués, dans les mines de charbon, par la présence de grisou et de poussières inflammables.

Au cours des années 1934 à 1939 où Raymond CHERADAME dirige la station, les travaux de celle-ci portent principalement sur la recherche de nouveaux explosifs de sûreté, utilisables en mines grisouteuses et sur les moyens de lutte contre la propagation des coups de poussière. En outre, Raymond CHERADAME développe la fabrication et le contrôle de divers matériels de sécurité tels que grisoumètres, masques à gaz ... Cette activité, de caractère semi-industriel, permet d'établir des contacts plus concrets avec les exploitations minières.

En 1939, Raymond CHERADAME est mobilisé à l'arrondissement minéralogique de DOUAI, puis affecté quelques mois à Limoges, après la débâcle de 1940.

En entrant, en janvier 1941 au Comité d'Organisation des Houillères, Raymond CHERADAME est adjoint directement au Président Aimé Lepercq, et, au contact de ce patron dont il est apprécié et auquel il vouera une grande admiration, il se découvre et cultive des talents d'organisateur et d'administrateur, qu'il développera tout au long de sa carrière. Il conserve son poste au Comité des Houillères jusqu 'à la nationalisation des Houillères en mai 1946.

La création en 1947 du Cerchar (Centre d'Etudes et Recherches des Charbonnages) fournit à Raymond CHERADAME la possibilité d'exercer pleinement ses talents d'organisateur et d'administrateur. Les Charbonnages de France chargent le Cerchar "de diriger, développer, coordonner les recherches techniques et scientifiques susceptibles d'être effectuées dans les différents domaines de leur activité". C'est une vaste mission. Grâce au poids d'Etienne AUDIBERT, chargé de la direction du Cerchar, et porté depuis son retour de déportation en mars 1945 à de hautes et multiples fonctions, dont la Présidence des Charbonnages en 1948, les moyens financiers nécessaires à la réalisation de cette mission lui sont accordés assez généreusement. Reste à les mettre en oeuvre et là, le rôle de Raymond CHERADAME est capital.

La réalisation la plus spectaculaire est la construction des laboratoires de Verneuil, inaugurés en mai 1950. Conciliant les exigences fonctionnelles et l'esthétique, c'est une belle réussite, unanimement appréciée tant des chercheurs que des visiteurs. Mais ce n'était pas le plus difficile.

Pour les problèmes d'administration de la recherche sur lesquels Raymond CHERADAME veilla plus particulièrement, citons :

Ce n'est plus une idée originale. Elle l'était en 1955.

L'expérience acquise par Raymond CHERADAME lui permet de jouer un rôle très important dans une Association dont il est d'ailleurs l'un des cofondateur, l'ANRT (Association Nationale de la Recherche Technique). Elle groupe tous les centres de recherche professionnels importants. Elle a pour but l'étude de problèmes communs à ces centres, soit de nature technique, soit de nature juridique, administrative ou sociale. Son action s'exerce principalement par des Commissions, où les représentants des différents centres échangent leurs expériences et leur avis.

Raymond CHERADAME assure déjà en 1952-1953 le Secrétariat du Comité de liaison qui précède la création de l'ANRT en 1954. Il en assure la présidence de 1956 à 1961. Cette association a rendu et rend encore de grands services à l'ensemble des centres de recherche technique.

Le Cerchar étant convenablement lancé sur ses rails, Raymond CHERADAME peut s'adonner simultanément à d'autres activités. Tout en conservant son poste de directeur général au Cerchar jusqu'à sa retraite en 1970, il est nommé directeur des études de l'Ecole Polytechnique en juin 1957. Il y reste jusqu'à décembre 1968.

Dès son arrivée à l'Ecole, Raymond CHERADAME s'attelle à la mise en place de la Réforme décidée en 1956 par le gouvernement. Elle porte à la fois sur le contenu des enseignements et sur les méthodes d'enseignement.

L'enseignement de l'Ecole avait peu évolué depuis plusieurs décennies. Pour faire face à l'enrichissement continuel des programmes proposés par la plupart des enseignants, certains préconisaient l'allongement de la durée de la scolarité. Les responsables de la réforme et parmi eux, tout particulièrement Raymond CHERADAME, sont hostiles à cette solution. Il faut donc réduire les programmes tout en maintenant le niveau de l'enseignement.

Raymond CHERADAME est conduit à exercer un arbitrage permanent afin de réaliser un dosage harmonieux entre les disciplines scientifiques de base et les spécialisations toujours plus nombreuses et attrayantes. Compte tenu de la personnalité des enseignants, il doit déployer beaucoup de diplomatie et manifester fermeté et ténacité.

En ce qui concerne les méthodes, la principale réforme consiste à généraliser l'enseignement par petites classes, ce qui entraîne la réduction des emplois magistraux et exige le recrutement de nombreux maîtres de conférences alliant le niveau scientifique et les aptitudes pédagogiques. Là aussi, beaucoup de doigté et de ténacité sont nécessaires. Parallèlement, Raymond CHERADAME porte une attention exigeante à la qualité des classes préparatoires et suit dans le détail l'organisation du concours d'entrée.

La construction de la nouvelle Ecole de Palaiseau est pour lui l'occasion de mener des réflexions approfondies sur l'Ecole et le contenu de son enseignement. Animateur omniprésent des commissions constituées dans ce but, il en dégage, quelques mois avant l'explosion de mai 1968, un projet qui ne subira par la suite que des modifications mineures. Les événements de 1968 ont accéléré l'évolution en gestation à l'Ecole, sans l'infléchir profondément.

Les tâches multiples auxquelles s'est adonné avec succès Raymond CHERADAME, révèlent une capacité de travail peu commune. Elle repose avant tout sur une vivacité d'esprit et une rapidité d'analyse au service d'une ardeur infatigable. Il avait en outre un sens aigu du devoir, qui le poussait en toute circonstance à "faire ce que doit, advienne que pourra ", sans se soucier de plaire à chacun.

Dans les associations variées dont il a été membre, il apportait toujours une contribution active grâce à son talent d'organisateur et à son inlassable dévouement ; cela le conduisait presque toujours à en assurer la présidence. C'est ainsi qu'il devint président de la FRIF (Fondation de Recherches Internationales sur les Flammes, 1966-1978) ou de la Société de l'Industrie minière (1972-1978).

Mais les associations auxquelles il est resté le plus attaché jusqu'à la fin de sa vie sont certainement l'Association Défense de la langue française (président d'honneur du cercle Blaise Pascal) et l'Association d'Entraide de la promotion X 25 dont il fut un délégué exceptionnel.


Relations de Raymond Cheradame avec Jacques Attali (X 63)

par Robert Mahl (X 63)

Jacques Attali est sorti major de la promotion 1963 de l'Ecole polytechnique, mais ce ne fut pas sans difficultés. Je relate ici certains problèmes qu'il a rencontrés.

L'Ecole polytechnique soumettait ses élèves à un classement général permanent pendant toute leur scolarité. Le rang d'un élève variait ainsi pendant 2 ans en temps quasi-réel, ce qui soumettait certains élèves à fortes contraintes. En effet, si l'objectif pour certains était de ne pas se trouver dans les derniers qui risquaient l'exclusion, pour la plupart c'était d'être parmi les premiers qui étaient admis dans un corps de l'Etat. Ainsi, le corps des mines, le plus demandé de tous, admettait 10 élèves dans la promotion entrée en 1963 et sortie en 1965.

Jacques Attali était entré en 3/2 (après 2 années de préparation) classé 43ème à Polytechnique dans une promotion qui comptait 300 élèves français (dont 93 en 3/2 et 207 en 5/2), auxquels s'ajoutaient 11 étrangers également soumis au classement mais exclus des corps de l'Etat. Il souhaitait dès l'origine devenir un homme d'Etat, ce qui l'a conduit par la suite à se placer dans le proche entourage de François Mitterrand. Au prix d'un dur labeur, Jacques Attali réussit ainsi à être major de promotion à la fin de la première année. [Le major d'entrée, Paul Voyer, avait alors dégringolé dans le classement et entra dans corps des Télécommunications.] Toutefois, Attali craignait de perdre des places dans le classement au cours de la 2ème année ; il s'en ouvrit auprès de Cheradame, se plaignant du caractère bruyant et dissipé de ses 8 camarades de casert (chambrée), et du temps qu'il perdait lui-même en qualité de crotale (chef de chambrée) à maintenir l'ordre. Cheradame lui accorda alors le privilège d'avoir une chambre personnelle, dans l'infirmerie de l'Ecole, pendant toute la 2ème année.


Jacques Attali, élève de Polytechnique de 1963 à 1965, sorti classé 1er (major, prix Henri Poincaré)
(C) Collections Ecole polytechnique

Vers le mois d'avril de la 2ème année, chaque élève devait choisir l'ordre de préférence des corps qu'il souhaitait intégrer en fonction de son classement final (dit classement de sortie). Deux élèves pouvaient ainsi intégrer l'ENA, à condition toutefois d'être classés dans les 100 premiers, en vertu d'une disposition que certains attribuent à la sortie de Polytechnique de Valéry Giscard d'Estaing, dont Jacques Attali souhaitait peut-être suivre la voie. Toujours est-il qu'il y aurait alors eu, d'après Attali, des rapports conflictuels entre lui et Cheradame : ce dernier lui aurait dit que le major de sortie de Polytechnique devait obligatoirement entrer au corps des mines, et l'aurait menacé de biaiser le classement afin qu'il ne soit pas major s'il persistait à vouloir entrer directement à l'ENA ! Attali aurait alors cédé sous la pression tout en obtenant l'assurance que l'Ecole des mines lui assurerait une grande liberté.

En septembre 1966, Jacques Attali arrive à l'Ecole des mines et demande au directeur, Raymond Fischesser, et au sous-directeur responsable de la formation des corpsards, Pierre Laffitte, de le dispenser de suivre les cours de l'Ecole. Laffitte, après avoir essayé sans succès de le dissuader de préparer l'ENA, lui demande avec une très grande fermeté de suivre le 1er semestre de cours de la 1ère année, après quoi il serait envoyé en stage, selon son souhait, pendant les 2 ans et demi restant de la scolarité. Laffitte promet même à Attali qu'il obtiendra le diplôme d'ingénieur des mines s'il suit ce cursus raccourci, promesse qu'il a tenu malgré l'opposition d'une partie du corps enseignant de l'Ecole.

Jacques Attali a toutefois reconnu qu'il était préférable pour lui de ne pas entrer directement à l'ENA par la "passerelle Giscard", et que ses mérites seraient mieux reconnus s'il entrait à l'ENA par la voie du concours après la préparation de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris (Sciences Po).


Voici le témoignage d'un autre camarade de la promotion 1963, celui de Thierry de Montbrial, publié dans le Bulletin de la SABIX, n°59, juin 2016 :

Je fus par accident élève de la promotion de l'X qui a vu le retour de Laurent Schwartz après son éviction du corps enseignant en raison de ses positions sur la guerre d'Algérie. Dans ses Mémoires (Un mathématicien aux prises avec le siècle, Odile Jacob, 1997), il parle de la "fameuse promotion 1963". Par accident, car mon destin a voulu que mon nom soit rayé de la liste des reçus en 1962, le directeur des études, Raymond Cheradame ayant décidé cette année-là, sans préavis, de réactiver une disposition désuète du règlement du Concours autorisant le jury à éliminer tout candidat ayant obtenu moins de 4 sur 20 dans une discipline même secondaire, quelque soit par ailleurs son score total. Or j'avais fait l'impasse sur l'épreuve de dessin industriel, me contentant de tracer quelques lignes au hasard sur une feuille de papier, pour lesquelles le correcteur m'avait gratifié d'un demi-point, soit huit fois moins que le seuil fatidique ... L'incident illustre bien jusqu'où pouvait aller, dès le concours d'entrée, la conception "omnidisciplinaire", incarnée par Cheradame ... Je n'étais pas le seul à juger absurde qu'il fallût absolument avoir fait du dessin industriel (ou du dessin d'architecture) pour devenir un "bon polytechnicien" et pour réussir dans la vie.


Thierry de Montbrial, élève de Polytechnique de 1963 à 1965, sorti classé 3ème
(C) Collections Ecole polytechnique


Dans Bulletin de la SABIX, n°46, 2010, Emmanuel Grison, qui fut professeur de chimie à Polytechnique et par la suite directeur de l'enseignement et de la recherche, analyse l'oeuvre de Cheradame à Polytechnique, et les conditions qui menèrent à son limogeage final.

Selon lui, les premières années de Cheradame permirent la réalisation des réformes indispensables. Par la suite, Cheradame continua à travailler dans son coin sans impliquer suffisamment les professeurs dans le processus de décision. En particulier, Louis Leprince-Ringuet n'appréciait pas Chéradame. Conscient de l'influence, au niveau national, que lui donnaient, outre sa notoriété scientifique, son "quart d'heure"hebdomadaire à la télévision sur la chaîne alors unique de l'ORTF et son élection récente à l'Académie Française, il considérait un peu son directeur des études comme un commis d'administration, auquel il reprochait de s'être mué en dictateur au petit pied régentant des professeurs dont l'autorité, dans leur discipline, était d'un autre ordre que celle de leur « directeur ». Il lui en voulait d'avoir, au Conseil d'Instruction, écarté la candidature de chercheurs de son laboratoire au profit de physiciens dont il contestait les mérites. Souhaitant régner sur un département de physique piloté par son laboratoire, il supportait mal la concurrence du laboratoire de son collègue Vignal ...

Chéradame écrira plus tard : « La fissure apparaît à la fin de 1966. Elle coïncide avec l'entrée de MM. Ullmo et Grison au Conseil ». Chéradame l'interprète comme résultant « du désir du Conseil de s'appuyer beaucoup sur les professeurs », qui en avaient été bannis jusque-là. ...

Survinrent alors les événements de mai 1968, où les professeurs s'affrontèrent entre eux et avec le directeur des études. En quelques semaines, il y eut un nombre considérable de réunions, rapports, documents de toutes sortes qui circulèrent, mais Cheradame ne maîtrisait plus rien.

Le 23 octobre 1968 (Chéradame participait encore à cette séance), le Conseil de Perfectionnement formula son « avis » - un document de 8 pages - sur les propositions du rapport Lhermitte. ... Le Conseil émit un avis largement favorable, ajoutant seulement le souhait qu'on nomme auprès du général « un directeur des études, portant éventuellement un autre titre, chargé en particulier du fonctionnement des études, du classement, des liaisons avec les laboratoires, l'amont et l'aval». ... Accepté par le Ministre (Pierre Messmer, ministre des Armées), le titre retenu fut celui de « directeur général adjoint ». Dès le 13 novembre, Buttner fit savoir « que le Ministre avait proposé lui-même le nom de M. Olmer ». Le Conseil décida incontinent « qu'il appréciait la personnalité proposée et était prêt à l'accepter ».

Cheradame était donc remercié sans ménagement, et remplacé par Philippe Olmer, un normalien qui, au moment des « événements » n'était rien moins que le directeur général des enseignements supérieurs, sous le Ministre de l'Éducation nationale Alain Peyrefitte.

Peu après, le président du conseil d'administration de l'Ecole polytechnique Louis Armand démissionna, le général Ernest Mahieux, commandant l'Ecole polytechnique démissionna à son tour, et Louis Leprince-Ringuet ne fut pas reconduit comme professeur. Les disputes n'avaient fait que des perdants.