Jean-François-Emile GUEYMARD (1788-1869)


Collection Muséum d'histoire naturelle de la Ville de Grenoble.
Reproduction soumise à autorisation.

Fils de Jean-Charles GUEYMARD, négociant, juge de paix et maire de Corps (Isère). Né le 29/2/1788 à Corps, mort le 31/12/1869.
Jean-François-Emile GUEYMARD est le frère de Victor Auguste GUEYMARD (1793-1863), juriste éminent qui eut une double activité d'avocat au barreau de Grenoble dont il fut bâtonnier, et de professeur de droit : une chaire fut créée pour lui en 1832 et il l'occupa jusqu'en 1862 ; son fils Alfred (1833-1908) reprit la chaire de droit commercial du père en 1863.

Jean François Emile GUEYMARD épouse le 27/7/1814 Hélène FRIER (1788-Grenoble 1878).
Ils ont un fils, Eugène (Grenoble 16/4/1815 - 8/4/1850), agent immobilier, qui épouse Honorine VILLARS (1827 - Paris 100 rue du Bac, 19/3/1909).
Ces derniers ont deux filles :

Jean François Emile GUEYMARD est ancien élève de l'Ecole polytechnique (promotion 1806 ; sorti classé 40 et premier dans le corps des mines) et de l'Ecole des mines de Paris. Corps des mines. Il termine sa carrière du corps des mines avec le grade d'ingénieur en chef directeur (23 mars 1848), et sa carrière académique comme professeur doyen de la faculté des sciences de Grenoble.


 

D'après un texte publié dans le LIVRE DU CENTENAIRE (Ecole Polytechnique), 1897, Gauthier-Villars et fils, TOME III p. 130 :

GUEYMARD (promotion de 1806 de Polytechnique), est né à Corps (Isère), le 29 février 1788, et mort à Grenoble, le 31 décembre 1869, retraité comme Ingénieur en chef le 22 mars 1848, et le 7 octobre 1849 comme doyen de la Faculté des Sciences, où il professait l'Histoire naturelle. Gueymard peut être cité comme un des meilleurs types de ces Ingénieurs d'autrefois, satisfaits de vivre dans leur province, entourés du bon renom d'une vieille famille, de la notoriété personnellement acquise par des travaux sérieux et désintéressés, et de la juste considération due à de tels services, refusant de venir à Paris soit au début de la carrière, en 1816, pour prendre la chaire de Docimasie de l'Ecole des Mines, qui échut ainsi à Berthier, soit en 1840, pour entrer au Conseil général des mines.

Nommé à Grenoble en 1824, il y obtint la chaire d'histoire naturelle à la faculté des sciences. Il ouvre un cours d'arithmétique et de technologie pour les enfants et les ouvriers. L'année suivante, il crée un laboratoire départemental de chimie à Grenoble, où il fait gratuitement des analyses (4 à 5 heures par jour).

Gueymard étudia à fond son cher Dauphiné; il s'est prodigué pour en faire connaître les ressources, et fournir à tous le concours de ses connaissances et de son expérience. Il a donné, avec cartes, en avance sur presque tous les autres comme pour les laboratoires, les statistiques géologiques et minéralogiques des Hautes-Alpes (1820) et de l'Isère (1831). Il a travaillé personnellement quatre à cinq heures par jour à son laboratoire, où il a exécuté, de 1825 à sa mort, 11500 analyses, dont 3000 de chaux hydrauliques et ciments, et 4000 de terres végétales. Il a amélioré le captage des eaux minérales d'Uriage et d'Allevard, et créé, en 1828, la première distribution d'eau douce de Grenoble; il en établit ensuite dans diverses villes du Dauphiné, puis à Nîmes dans le Gard, et enfin à Chambéry, sur la demande du roi de Piémont, et partout à titre complètement désintéressé.

Candidat malheureux à la députation (1848), il est mis en retraite (1849) et manque de perdre la direction de son laboratoire départemental. Sa chaire universitaire revient à un autre amoureux du Dauphiné, Charles LORY.


Voir aussi la biographie de Jean-Godefroy SCHREIBER, qui fut le professeur et l'ami de Gueymard.


Les notices et travaux ci-après nous ont été transmis en 2006 par M. Xavier MARTIN, ingénieur général du génie rural, des eaux et des forêts à l'inspection générale de l'environnement du Ministère de l'écologie et du développement durable :


 

NOTICE BIOGRAPHIQUE
concernant Gueymard
publiée en 1873 chez Maisonville et fils, rue du Quai à Grenoble

Gueymard ( Jean-François-Émile), ingénieur en chef directeur des mines et doyen de la faculté des sciences de Grenoble, commandeur de la Légion d'honneur, naquit à Corps (Isère), le 29 février 1788, et mourut à Grenoble le 31 décembre 1869. — Savant d'un ordre élevé, chimiste et géologue, d'une instruction variée, aussi modeste que méthodique, très-laborieux, il est l'auteur d'un grand nombre d'ouvrages et de découvertes qui ont imprimé le progrès à l'agriculture et à la plupart des industries du Dauphiné. Inébranlablement attaché à son pays natal, il refusa les offres réitérées d'une grande position à Paris que lui faisait le gouvernement, et voulut consacrer exclusivement sa vie au service de ses concitoyens (On lui avait offert les fonctions d'inspecteur général des mines. Déjà en 1810, peu après ses débuts dans sa carrière, il avait refusé l'unique chaire de docimasie qui soit en France, celle de l'École des mines, que l'on donna alors à Berthier. En 1840, le grade d'inspecteur divisionnaire des mines lui fut conféré, mais ne le décida point à s'éloigner des Alpes.)

La famille Gueymard est originaire du Trièves. En 1745, Claude Gueymard, bisaïeul de l'ingénieur, était bourgeois de Charlon, dans la paroisse de Clelles, et eut pour fils ainé Jean Gueymard, qui fut juge de paix du canton de Clelles. Jean eut cinq fils, dont trois furent tués sous le drapeau dans les guerres de la République, et dont l'aîné, Jean-Charles, fut trois fois maire de Corps, de l'an III à l'année 1830, et mourut juge de paix de ce canton. — Jean-Charles out lui-même six enfants, parmi lesquels Emile, qui nous occupe, et Victor-Auguste, avocat à Grenoble, plusieurs fois bâtonnier de l'ordre, chevalier de la Légion d'honneur, professeur de droit commercial à la faculté de cette ville, jurisconsulte renommé et qui s'est fait d'illustres amitiés dans l'exercice de sa profession.

Quoique Fils et petit-fils de magistrats, Émile laissa la carrière du droit à son frère et préféra celle des sciences dans laquelle ses débuts furent des plus brillants. — Admis à l'École polytechnique le 24 octobre 1806, il entra à celle des mines deux ans après, le premier de sa promotion, et fut nommé ingénieur de deuxième classe dès 1810, sans avoir passé par les grades obligés d'élève ingénieur, élève hors concours, aspirant, laissant derrière lui toute la promotion sortie de l'École polytechnique un an auparavant. C'est le seul exemple que l'on puisse citer d'un avancement aussi rapide dans le corps des mines depuis sa création.

L'État ne tarda pas à utiliser des facultés ainsi révélées. Le 8 mai 1811, le nouvel ingénieur fut envoyé dans le département du Simplon qui venait d'être réuni à la France, avec mission d'en faire connaître les richesses minéralogiques, et son autorité fut ensuite étendue sur le département du Léman, avec résidence à Genève. Gueymard entreprit dès lors, dans les Alpes de la Lombardie, du Piémont, de la Suisse et successivement du Dauphiné, les courses et les études qui n'ont eu d'autre terme que celui de sa longue carrière, et commença son oeuvre féconde, d'une part, par la publication de mémoires pratiques dont le premier traite de la minéralogie et de la géologie du département du Simplon, d'autre part, par la création d'industries qui relèvent de la science des mines, dont la première fut, à Genève, chez MM. Dumas et Raisin, une fabrique de diamants, rubis, émeraudes, saphirs et améthystes factices. — Déjà en 1809, il était parvenu à fondre le fer, jusqu'alors regardé comme infusible, et il avait trouvé du titane dans un fer rouvrain de la Dourgogne. En 1812, il découvrit le titane géniculé et le molybdène dans les montagnes du Simplon, et retrouva le filon perdu de la mine d'or de Gondo. En 1820, après une séance orageuse de la Chambre des députés, dans laquelle le ministère, mis en demeure de témoigner à la Corse les sympathies de la France, justifiait ses retards par la difficulté d'exercer une enquête scientifique dans une île infestée de plus de mille bandits, Gueymard reçut l'ordre de se transporter en Corse et d'explorer les montagnes de cette île. Muni d'amples pouvoirs , nécessaires à sa sécurité, le jeune savant s'embarqua, plein d'espoir de remplir entièrement son mandat. A peine arrivé, il traita avec les bandits eux-mêmes, se fit garder par eux dans toutes ses courses, étudia à fond les roches de la Corse pendant huit mois, et rapporta en France des notes et des cartes avec lesquelles il a écrit, en deux volumes, son Voyage géologique et minéralogique en Corse.

Ces premiers travaux eurent leur récompense en 1824, époque à laquelle notre ingénieur, dont toute l'ambition était de rentrer à Grenoble, se vit appelé à une vaste inspection des huit départements de l'Isère, de la Drôme, des Hautes-Alpes, de Vaucluse, des Bouches-du-Rhône, des Basses-Alpes, du Var et de la Corse. Il est intéressant de lire dans la préface d'un de ses livres, publié en 1831, les impressions qui l'agitaient à son retour en Dauphiné. « Habiter, écrivait-il, la terre qui donna naissance aux Dolomieu, aux Condillac, aux Mably et à la liberté, appartenir à la ville qui vit naître l'auteur du fluteur automate, de ce célèbre Vaucanson, resté insensible à la fortune offerte par le grand Frédéric, était à mes yeux le plus grand succès que je pusse obtenir. J'étais appelé à parcourir la terre promise de la minéralogie, cette terre classique saluée par tous les savants de l'Europe. Un vaste champ se présentait devant moi, et je l'abordai avec le feu sacré de l'amour de la science. O mon pays, combien tu présentes de charmes à tous les hommes laborieux ! Les richesses de ton sol pourraient suffire à l'étude et aux méditations d'une vie entière. »

Les passions généreuses qui l'animaient se firent jour promptement. Il ouvrit un cours d'arithmétique et de technologie au profit de la jeunesse des écoles et des ouvriers de Grenoble, et le soutint pendant cinq années. En 1824, il professa l'histoire naturelle à la faculté des sciences, dont il devint plus tard le doyen, et les hommes qui l'ont entendu dans sa chaire se rappellent la clarté de ses expositions et l'attrait de son enseignement. Il complétait ses leçons par l'exemple, en conduisant ses élèves dans les carrières et autres lieux propices, et la jeunesse s'empressait à ces courses, non moins charmée de sa gaie familiarité qu'avide de profiter de ses discours.

C'est à lui que revient le premier honneur de la création du laboratoire départemental de chimie à Grenoble. En 1825, il sollicita cette fondation auprès du conseil général de l'Isère, en prenant l'engagement de faire lui-même, pendant toute sa vie, sans honoraires et sans frais, pour tous les habitants de l'Isère, les analyses et les essais qui feraient demandés. Les réactifs devaient être fournis par l'administration, et la faculté des sciences se chargeait de ménager un local. La proposition fut accueillie, le laboratoire se fonda, et Gueymard a tenu sa promesse en consacrant gratuitement, jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans, une moyenne de quatre à cinq heures de travail par jour à cet établissement. Le nombre de ses analyses s'est élevé à 11,500, soigneusement enregistrées par lui, parmi lesquelles sont 3,000 analyses sur les chaux hydrauliques et les ciments , et près de 4,000 sur les terres végétales. Leur dépense aurait absorbé dans les laboratoires particuliers de Paris ou de Lyon une dépense d'environ 500,000 fr., et il est fort douteux qu'on eût voulu la faire, tandis que nul département ne possède, même aujourd'hui, autant d'éléments chimiques agricoles que celui de l'Isère. Le laboratoire de Grenoble a été le lieu d'origine d'à peu près tous les établissements nouveaux et des améliorations industrielles dont le Dauphiné s'est enrichi depuis 1825. A cette date, un seul laboratoire public existait dans le royaume, celui de l'École des mines ; quelques années plus tard, le ministre des travaux publics, frappé des résultats obtenus à Grenoble, en cita l'exemple à tous les conseils généraux, et aujourd'hui trente laboratoires publics fonctionnent en France, mais sur une moindre échelle (Notons que M. Achille Chaper, notre concitoyen, établit bientôt, à l'imitation de celui de Grenoble, des laboratoires départementaux de chimie dans deux des préfectures qu'il a brillamment occupées, l'une à Dijon, l'autre à Nantes. Il plaça à la tête de celui de Nantes M. Audibert, alors jeune ingénieur des mines, mort, il y a peu de jours, Directeur général des Chemins de fer de Paris à la Méditerranée). Tel est l'important service que Gueymard a rendu.

A cette fondation il voulut en joindre une autre qui n'aurait pas été moins utile, celle d'une école d'application pour les élèves ingénieurs des mines. Il demanda qu'une succursale de l'Ecole de Paris fût créée dans l'Oisans , où abondent les échantillons des espèces minéralogiques les plus variées, depuis l'or pur jusqu'aux cuivres argentifères, depuis le marbre coloré à toutes les nuances de la gamme, jusqu'aux calcaires les plus divers. Le préfet de l'Isère appuya énergiquement ce projet qui obtint encore la sanction ministérielle ; mais des nécessités budgétaires la firent très-malheureusement ajourner et aucune influence suffisante ne l'a repris à ce jour (Il est bien à désirer que l'on revienne à ce projet, et l'administrateur qui le réalisera dans l'Isère servira bien à la fois la France et notre département. Nul ne peut douter de l'influence puissante qu'un milieu favorable exerce sur le succès des études spéciales , et l'on citerait en preuve le soin avec lequel les divers gouvernements qui se sont succédé à la tête de notre pays ont entretenu à Rome l'école des Beaux-Arts, à Athènes celle des lettres, et celle de la marine dans les ports. Napoléon avait transféré l'école des Mines à Moutiers (Savoie), où elle est restée jusqu'à la dislocation de l'empire, et c'est là que Gueymard avait acquis, sous la direction de Schreiber, en suivant les travaux des mines de plomb argentifère de Pesey, l'instruction pratique qui a produit en lui l'ingénieur essentiellement utile que nous louons. Gueymard demandait que la succursale fut établie à la fonderie même d'Allemont, au cœur des Alpes dauphinoises, où la science des filons pourrait être pratiquaient enseignée au milieu de riches gisements, et où l'on fonderait aisément une école de manipulations, comme il en existe chez les nations voisines. La dépense d'une telle création serait productive, et sans doute les contribuables la critiqueraient moins que certaines autres qui figurent parfois au budget de l'État. En faisant l'éloge de nos anciens, sachons profiter de leurs bons conseils.)

C'est également à Gueymard qu'est due l'exécution des premières fontaines de Grenoble. La ville, désireuse d'amener dans ses murs des sources d'enu vive récemment captées dans la banlieue, avait voté à cet effet, en 1823, une somme de 400,000 fr. Notre ingénieur fut chargé de l'emploi de cette somme avec ordre d'établir 45 fontaines et 10 robinets, La distança à parcourir était de 3,200 mètres et la hauteur du château-d'eau de 5 m. 67. — Après des études préliminaires suivies dans les chantiers les plus accrédités de Paris et auprès des illustrations compétentes de l'époque, il adopta le système des tuyaux cylindriques de fonte douce, reliés par emboîtement au moyen d'un mastic de son invention, d'un diamètre de 0,275, et munis de regards, de ventouses et d'assemblages compensateurs également de son invention. L'œuvre eut un plein succès; le projet, qui portait le flux des fontaines à 900 litres à la minute, fut dépassé jusqu'à 1,400 litres, et Grenoble resta doté d'un service de fontaines que les villes environnantes voulurent imiter à l'envi. Les municipalités de St-Marcellin, la Côte-St-André, Vizille, la Mure, Corps, dans l'Isère, et de Nîmes dans le Gard, appelèrent successivement Gueymard à diriger la construction de leurs fontaines, et il établit encore celles de Chambéry et de Montmélian à la prière du roi de Piémont. Tous ces travaux furent accomplis gratuitement. Mais il devint nécessaire de les compléter par une autre invention à laquelle aboutirent les efforts combinés de notre savant et de l'illustre ingénieur Vicat, son ami. Dans les années qui suivirent l'érection des fontaines de Grenoble, le niveau des eaux baissa et l'on remarqua que des tubercules ferrugineux tapissaient les tuvaux de fonte de la canalisation et en diminuaient progressivement la capacité. De nombreux essais tendant à réduire ces concrétions furent pratiqués pendant deux années, et certitude fut enfin acquise qu'un bain de ciment à l'état liquide, ou une légère couche de lait de ciment appliquée à la brosse, prévient le développement et même la formation des excroissances métalliques.

En 1828, il présida, sous l'administration du baron d'Haussez, préfet de l'Isère, et du marquis de Lavalette, maire de Grenoble, à la restauration des bains romains d'Uriage, et à la création de la magnifique station de bains qui existe aujourd'hui sur leur emplacement et dont la réputation est européenne. L'œuvre fut d'abord départementale, et c'est par délibération du conseil général de l'Isère que Gueymard en reçut la direction. Les ruines et le sol appartenaient à Jeanne de Langon, marquise de Gautheron, et ont passé par héritage aux mains du comte de St-Ferriol. Gueymard procéda aux travaux intérieurs de recherche et de captage des eaux minérales, à la construction des premiers bains et du premier hôtel, et quand l'entreprise devint stable, le département la remit au propriétaire du sol, qui a su en assurer la prospérité on y consacrant une grande fortune, une belle intelligence et un cœur charitable.

Notre savant avait inventé pour le chauffage des eaux d'Uriage, des appareils qui procuraient le calorique nécessaire sans dégager les gaz médicaux. Il n'hésita pas à publier son procédé et rédigea, sur le chauffage des liquides par la vapeur d'eau, une notice accompagnée de planches, qui fut insérée au tome V des Annales des mines.

Les établissements thermaux d'Allevard et de la Motte dans l'Isère, et celui des Camoins dans les Bouches-du-Rhône, purent ainsi en profiter et utiliser sans retard un système couronné par le succès. Gueymard a fait de même pour toutes ses découvertes, s'empressant de livrer au public le résultat de ses études et de vulgariser les bonnes méthodes, sans autre ambition que de contribuer de toute ses forces à l'intérêt général.

En 1830, il fît paraître la Statistique minéralogique et géologique du département des Hautes-Alpes (un volume de 141 pages avec cartes), ouvrage très-intéressant, dans lequel l'auteur a décrit, canton par canton, la nature du sol de tout le département, et indiqué avec précision les gîtes de combustibles divers, tourbes et anthracites, et ceux de métaux précieux qu'il a vérifiés ou découverts, ainsi que les carrières d'ardoises, de marnes et de plâtres, et les sources minérales qui peuvent être utilisées. La valeur probable des filons et des tourbes y est notée, et l'ingénieur, faisant place à l'agronome, n'oublie point de signaler, quand il traverse chaque commune, les améliorations qu'il serait facile d'obtenir, le moyen de les opérer, et les irrigations qu'il faudrait pratiquer afin de tripler le revenu des champs arides. Il relève notamment le projet de percer une galerie, longue de 3,200 mètres, dans la montagne de Mence qui sépare la vallée du Drac du bassin de Gap, et d'amener les eaux les plus abondantes sur un vaste territoire jusqu'alors en proie à la sécheresse. Aujourd'hui la galerie existe et les eaux coulent; Gueymard avait constaté dans son livre que le percement serait d'exécution ordinaire à travers des schistes à lucines, et avait prédit que ce travail, d'une bienfaisance exceptionnelle, donnerait la célébrité à ses auteurs. A la fin de ce volume on trouve les hauteurs, déterminées au baromètre, de la plupart des sommets des Alpes et des environs de Grenoble.

Après la Statistique des Hautes-Alpes parut celle de l'Isère (1831, 1 vol. de 219 p. avec carte), additionnée d'une troisième partie consacrée à la métallurgie. L'ouvrage ne devait être que l'un des éléments d'une statistique générale du département, projetée par une réunion de Dauphinois distingués : Augustin Perier, Champollion-Figeac, Rigaud de l'Isle, Bérenger, Berriat Saint-Prix, Champollion-le-Jeune, Breton, Gueymard, etc. ; mais la révolution de 1830 dispersa la pléiade, et le volume relatif à l'histoire naturelle fut d'abord seul imprimé.

Son plan est le même que celui du précédent, et sa clarté est parfaite. On y trouve l'histoire des progrès de l'industrie des métaux dans l'Isère accomplis depuis 1814 et notamment depuis l'administration de l'auteur. Grâce à la substitution des forges catalanes aux forges à la bergamasque (L'introduction des forges catalanes causa des pertes. Certaines mines donnaient une gangue siliceuse, tandis que la gangue du minerai pyrènéen est calcaire, et, par suite, un laitier visqueux s'attachait à la fonte. On remédia d'abord à ce vice par une addition de manganese ; mais le procédé était trop coûteux, et l'on arriva aux souffleries puissantes des hauts-fourneaux qui élèvent l'air chaud jusqu'à 4.400 degrés auxquels rien ne résiste), d'autre part à la réduction et à l'élévation des fours à griller le minerai, et surtout aux analyses de laitiers que les maîtres de forges avaient pris l'habitude de suivre dans l'établissement docimastique de Grenoble, la fabrication des aciers et celle des fers, presque en décadence en 1814, avait pris un essor considérable. Sa consommation en combustible avait baissé pour les fontes en acier de 300 % à 125, avec une économie des deux tiers, et les hauts-fourneaux de St-Vincent, d'Allevard, de Pinsot, de St-Hugon, de la Grande-Chartreuse, de Rioupéroux, les forges de Fourvoirie, les aciéries des arrondissements de Grenoble, de St-Marcellin et de la Tour-du-Pin, au nombre de 24 feux, les taillanderies de Rives et de la Fure, les fonderies de fer de Vienne, étaient arrivés à un point de prospérité qu'ils n'ont point dépassé (Aujourd'hui beaucoup de ces feux sont éteints. L'industrie a souffert de l'invasion des systèmes anglais, du puddlage, des fours à réverbère et des traités de commerce. Mais les fourneaux qui restent en action sont admirables de bonne tenue et d'énergie dans la lutte.). Les méthodes de fabrication en usage dans ces diverses usines, leurs dépenses et leur rapport sont notés avec soin, et le livre contient avec détails les renseignements nécessaires à la pratique du commerce, aussi bien que les documents utiles aux sciences théoriques et à l'histoire du pays.

Cependant, telle est la variété inépuisable des richesses déposées au sein des Alpes, et telles ont été rapides dans ce siècle les découvertes des physiciens et des chimistes, la statistique de 1831 a vieilli en peu d'années et Gueymard l'a refondue en 1844 dans un livre nouveau, gros de mille pages, où sont recueillis tous les résultats de la carrière déjà bien avancée de cet ingénieur. A cette date, il a parcouru pas à pas les montagnes et les plaines de l'Isère, et il en connaît bien la composition. Il décrit chaque localité, fait l'histoire des usines, des mines et des carrières exploitées ou délaissées, donne la coupe des roches, analyse les minerais et les scories, les anthracites et les houilles, les chaux et les plâtres, résume l'opinion des savants qui ont étudié avant lui cette contrée qu'il dit être sans rivale, et commence sur les détritus et sur leur emploi des observations agricoles qui ont absorbé la fin de sa vie laborieuse. C'est un ouvrage précieux et qui a été couronné d'un prix Monthyon par l'Académie des sciences. Le surplus de la Statistique générale de l'Isère a été rédigé à la même date par les plumes savantes et élégantes à la fois de MM. Alexandre Charvet, Albin Gras et Pilot, archiviste.

Les publications d'Emile Gueymard sont nombreuses et se composent principalement de mémoires et d'opuscules. Les unes out été imprimées aux frais du département de l'Isère et sont annexées aux procès-verbaux annuels des délibérations du conseil général; d'autres font partie de la collection des Annales des mines depuis l'année 1828 jusqu'en 1864 ; d'autres encore se retrouvent dans la collection du Sud-Est. journal mensuel agricole des plus utiles, fondé en 1855 par Prudhomme, éditeur à Grenoble, dont Gueymard fut le collaborateur assidu ; d'autres enfin, qui sont sans attache, attendent une édition uniforme. Nous en donnons par ordre de date la liste que nous avons pu dresser, mais nous la croyons incomplète :

1° Sur la conduite des eaux dans des tuyaux métalliques de forme cylindrique.................. 1828

2° Sur le chauffage des liquides par la vapeur d'eau.............................. 1829

3° Sur la minéralogie et la géologie du Simplon................................... 1829

4° Sur la minéralogie et la géologie de la Corse.................................. 1820

5° Sur la minéralogie et la géologie des Hautes-Alpes............................ 1830

6° Sur la minéralogie, la géologie et la métallurgie de l'Isère......................... 1831

7° Sur la statistique minéralogique, géologique et métallurgique de l'Isère............ 1844

8° Sur la conduite des fourneaux à l'air chaud.................................. 1832

9° Sur le grillage des minerais de fer dans le département de l'Isère.................... Id.

10° Analyses des eaux minérales d'Allevard et de la Motte.............................. 1835

11° Sur les enduits propres à prévenir le développement des tubercules ferrugineux dans les tuyaux de fonte, par MM. Vicat et Gueymard.... 1836

12° Sur les magnaneries................. 1843

13° Sur la conservation des bois par le procédé Boucherie.......................... 1843

14° Sur les fers d'Allevard produits avec les minerais de fer carbonaté.................. 1845

15° Sur des essais de traitement de cuivre gris argentifère, par voie humide........... Id.

16° Sur l'agriculture du département de l'Isère.................................. 1848

17° Sur les variolites du Drac............. 1850

18° Recherches analytiques de platine et d'or dans les Alpes françaises, cinq mémoires, de...1851 à 1855

19° Sur le drainage..................... 1854

20° Sur trois gîtes de nickel dans le département de l'Isère.......................... 1865

21° Sur les inondations du Drac et de la Romanche................................. 1855

22° Sur la conservation des bois à l'écobuage. 1857

23° Sur la nutrition des arbres forestiers, des arbres de construction et fruitiers........... Id.

24° Sur les causes des inondations et les moyens d'en prévenir le retour(deux mémoires).... 1868et 1860

25° Sur l'incrustation dans les conduites de fonte de fer, de terre vernissée et de ciment.... 1859

26° Recueil de procédés de jaugeage de tous les cours d'eau........................... 1862

27° Sur la silicatisation et la sulfatisation des pierres de construction employées à Grenoble. 1862

28° Essais glucométriques de 23 espèces de raisin.................................. 1863

29° Sur l'appauvrissement des terres végétales................................... 1863

30° Sur le percement des roches.......... 1864

31° Sur les assolements. ................ 1866

32° Sur le soufrage de la vigne.......... 4857

33° Sur l'agriculture, analyses de terres végétales, analyse des engrais divers calcaires, os et cornes, feuilles et plantes, etc., douze mémoires................................. 1850 à 1858

La ville de Grenoble a acquis et déposé à son muséum d'histoire naturelle une fort belle collection minéralogique et géologique que notre savant s'était formée et qui avait du renom même à l'étranger. C'est la plus belle collection de ce genre qui existe en province ; on en avait offert à son auteur une somme de 30,000 francs lors de l'exposition de Londres, dite du palais de Cristal.

Le titre seul des ouvrages de Gueymard apprend l'intérêt profond que leur auteur apportait aux progrès de l'agriculture de l'Isère, ce fertile pays où les hommes laborieux ont leur prompte récompense. Il a beaucoup contribué à l'organisation et au développement de nos sociétés d'agriculture, de même qu'il a été le promoteur principal de la Société de statistique de l'Isère, assemblé distinguée d'hommes intelligents qui apportent à un foyer commun, pour les vulgariser ensuite, toutes les lumières patiemment acquises dans leurs recherches scientifiques et dans leurs expériences particulières. La part qu'il a prise à cette fondation, sous l'administration de M. le préfet Pellenc, est encore un de ses titres à notre reconnaissant souvenir.

Gueymard ne s'est point mêlé aux agitations de la politique, quoique ses sentiments patriotiques fussent aussi fermes que chaleureux. Il appartenait au grand parti qui a pour principes inséparables le maintien de l'ordre et le respect des libertés, et en fit preuve, au début de la révolution de 1848, en acceptant une candidature à la députation que ce parti lui assignait. La liste de 12 noms parmi lesquels le sien avait été inscrit ne passa point, Gueymard put rester à ses études ; mais les vainqeurs résolurent de le punir de son dévouement et le dépouillèrent de ses fonctions d'ingénieur. Ils voulurent aussi lui enlever la direction du laboratoire départemental, sa fondation la plus chère. Le conseil général de l'Isère résista à la pression du moment; 41 voix sur 45 conservèrent le savant chimiste à la tête de ce laboratoire, et Gueymard n'a pas cessé d'en activer les fourneaux jusqu'à sa mort. C'est là que sa dernière promotion dans l'ordre de la Légion d'honneur est venue couronner sa vieillesse et réjouir son âme très-ambitieuse de l'estime de ses concitoyens.


 

ÉLOGE
DE
Emile GUEYMARD
1897

(Discours prononcé à la séance de rentrée de l'Université de Grenoble, par M. F. Raoult, doyen de la Faculté des sciences, correspondant de l'Institut).

Monsieur le Recteur, Mesdames, Messieurs,

Il est des hommes, en petit nombre, à qui il a été donné de servir les intérêts de l'humanité tout entière ; les nations à l'envi célèbrent leur gloire, et c'est justice. Mais il en est d'autres dont on ne parle pas assez; ce sont ceux qui ont simplement mis une grande intelligence et un grand dévouement au service de leurs concitoyens et dont la renommée n'a guère dépassé les limites de la province où ils ont vécu. C'est à leurs compatriotes qu'il appartient, quand l'occasion s'en présente, de rappeler leurs noms avec leurs titres à la reconnaissance publique.

Emile Gueymard, né à Corps (Isère), le 28 février 1788, a été un de ces hommes ; et son nom mérite d'autant plus d'être rappelé aujourd'hui, qu'il a été l'un des premiers professeurs de notre Université.

Lorsque j'ai été attaché à la Faculté des Sciences de Grenoble, il y a de cela juste 30 ans, j'ai eu le bonheur de le rencontrer au laboratoire et de travailler à côté de lui. C'était alors un vieillard de 80 ans, causeur charmant, accueillant à tous et comme imprégné de science et de bonté. Chaque jour, pendant près de deux ans, j'ai eu avec lui de longues conversations qui ont été pour moi autant de leçons; et c'est de sa propre bouche que j'ai recueilli la plupart des renseignements que je vais donner sur sa vie.

Au commencement de ce siècle, la petite ville de Corps était entièrement dépourvue d'école et, pour en trouver une, il fallait aller jusqu'à Mens, à quelques lieues de là ; mais il y avait chez le curé et chez le juge de paix quelques vieux livres de classe. Emile Gueymard et son frère Victor-Auguste les empruntèrent, les lurent, les comprirent, et ils y puisèrent, outre une sérieuse instruction élémentaire, un goût passionné pour l'étude et cette légitime confiance en soi qui fait les hommes forts. Ils voulurent aller plus avant, mais, tout d'abord, ils rencontrèrent une difficulté qui, pour être très ordinaire n'en est pas moins grave : le manque d'argent. Pour achever leurs études il leur fallait aller a Grenoble ; mais comment y vivre à deux, quand les ressources paternelles, fort limitées, auraient à peine suffi pour un seul ?

Les deux frères résolurent ce difficile problème, grâce à des prodiges d'énergie et de sagesse. Ils louèrent, rue Barnave, une petite chambre, au-dessus du four d'un boulanger, ce qui les dispensait de faire du feu en hiver. Cette chambre n'avait qu'un lit et comme ce lit était trop étroit pour les contenir commodément tous les deux en même temps, ils en profitaient a tour de rôle, l'un travaillant pendant que l'autre dormait. Emile, qui avait déjà du goût pour la chimie, faisait la cuisine sur un petit réchaud.

Ces deux jeunes gens devaient, dans des voies différentes, illustrer l'Université de Grenoble.

L'un, Victor-Auguste Gueymard, devint avocat distingué, plusieurs fois bâtonnier de l'Ordre, professeur à la Faculté de Droit, Doyen de cette Faculté, et, pour comble de bonheur, il eut un fils digne de lui. Ce fils n'est autre que le Doyen honoraire de la Faculté de Droit, M. Alfred Gueymard, l'éminent et sympathique collègue que j'ai le plaisir de voir au milieu de nous, et dont, par un rare et heureux privilège, la brillante carrière a été pour ainsi dire calquée sur celle de son père.

L'autre, Emile Gueymard, celui qui doit nous occuper aujourd'hui, fut ingénieur en chef directeur des mines, professeur d'histoire naturelle et enfin Doyen de la Faculté des Sciences de Grenoble.

Après des études élémentaires faites dans des conditions aussi difficiles, mais où son énergie s'était toujours montrée supérieure aux obstacles, Emile Gueymard, armé d'un savoir d'autant plus solide qu'il avait été plus péniblement acquis, se présenta à l'Ecole polytechnique. Il fut reçu le premier, après des examens brillants. Il avait alors 18 ans. A 20 ans, il entra à l'école des mines et resta constamment le premier de sa promotion ; enfin, a 22 ans, il fut nommé ingénieur de 2e classe.

Ses aptitudes exceptionnelles le firent immédiatement remarquer de ses chefs et, un an après, il fut envoyé à Genève avec mission d'explorer les richesses minéralogiques des départements du Simplon et du Léman. Marcheur infatigable, comme ceux de son pays, il visite à pied les mines et les usines ; il ne néglige aucun point. Chimiste exercé autant que minéralogiste et géologue, il analyse les eaux et les roches qu'il rencontre sur son chemin; il recueille des échantillons, il prend des notes sur tout. Avec ses notes, il compose son important mémoire sur la minéralogie et la géologie du Simplon. Avec ses échantillons, il commence une collection minéralogique, qu'il devait continuellement accroître pendant 45 ans de course à travers les Alpes. Cette collection, la plus belle, peut-être, qui existe en province, appartient aujourd'hui au Muséum d'histoire naturelle de Grenoble, où tout le monde peut l'admirer.

En 1820, la Corse appauvrie, infestée de plus de mille bandits, se plaignait amèrement de l'abandon où on la laissait et demandait qu'on voulût bien s'occuper d'elle, puisqu'aussi bien, les traités de 1815 l'avaient laissée française. Le gouvernement, pour faire preuve de bonne volonté, résolut d'y envoyer un ingénieur avec mission de faire une enquête sur ses richesses minérales; mais, vu l'état d'insécurité de l'île, cet ingénieur ne fut pas facile à trouyer. Gueymard, informé de cette difficulté, se mit spontanément à la disposition du ministre.

Arrivé en Corse, Gueymard ne chercha point à éviter les bandits ; au contraire, il se fit présenter à leurs chefs, et il sut si bien s'arranger avec eux que, sous la garde des bandits, il put, dans la plus parfaite sécurité, étudier les roches de la Corse pendant huit mois. Il en parlait avec plus d'éloges que des hôteliers du pays dont il avait conservé, semble-t-il, un souvenir moins avantageux.

Enfin, en 1824, Emile Gueymard eut la joie d'être nommé ingénieur des mines du 14e arrondissement, avec résidence à Grenoble. C'était la réalisation de son rêve le plus cher, ainsi qu'en témoignent les lignes suivantes qu'il a écrites dans la préface de son important ouvrage sur la minéralogie du département de l'Isère, en 1831 : « ... Habiter la terre qui donna naissance aux Dolomieu, aux Çondillac, aux Mably et à la Liberté, était a mes yeux le plus grand succes que je pusse obtenir. J'étais appelé à parcourir la terre promise de la mineralogie, cette terre classique, saluée par tous les savants de, l'Europe. Un vaste champ se présentait devant moi, et je l'abordai avec le feu sacré de l'amour de la science».

A peine était-il arrivé à Grenoble, qu'une chaire d'histoire naturelle, fut créée à la Faculté des Sciences. Il la demanda; et, bien qu'ingénieur en activité de service, il l'obtint sans difficulté le 31 août 1824.

A cette époque, beaucoup de professeurs de Faculté cherchaient, dans des occupations accessoires, une amélioration de leur situation matérielle. A vrai dire, même, le plus souvent c'était la fonction à la Faculté qui constituait l'accessoire. Par exemple, en 1825, et après la nomination d'Emile Gueymard, sur les quatre professeurs que possédait la Faculté des Sciences, il y avait un ingénieur des mines (c'était lui), et deux médecins praticiens : le docteur Bilon et le docteur Joseph Breton. Mais l'administration d'alors n'y voyait pas d'inconvénients, estimant que la qualité d'avocat, de médecin ou d'ingénieur, était plutôt de nature à augmenter l'autorité du professeur devant le public et à l'intéresser aux besoins locaux.

Les fonctions multiples d'ingénieur des mines et de professeur d'histoire naturelle à la Faculté des Sciences auraient largement suffi à une activité ordinaire, mais Gueymard ne s'en contenta point. Passionné pour la chimie, et surtout pour la docimasie, il eut la pensées de fonder un laboratoire d'essais et d'analyses chimiques gratuites, Pour cela, il fallait trois choses essentielles : premièrement, un directeur bénévole, ce serait lui; secondement, un local, ce serait le laboratoire même de la Faculté des Sciences; troisièmement, des réactifs. Comment se les procurer? Gueymard les demanda au Conseil général du département, s'engageant, si le Conseil voulait bien en faire les frais, à exécuter lui-même, pendant toute sa vie, sans honoraires, ni indemnité d'aucune sorte, pour tous les habitants du département, les analyses et les essais qui lui seraient demandés. Le Conseil général agréa sa proposition et promit de payer, sur facture, les produits chimiques employés. Cela pouvait monter à 1,000 fr. par an, tout au plus. Il ne se ruinait donc pas. Mais, si faible que fut son concours, il était alors précieux, eu égard à l'excessive modicité des crédits alloués à Faculté, pour dépenses de cours et de laboratoire. C'est ainsi que Gueymard devint le fondateur et le premier directeur du Laboratoire départemental d'essais et analyses chimiques, qui a rendu tant de services dans le pays.

Capable de tous les efforts, il n'a faibli dans l'accomplissement d'aucun des nombreux devoirs qu'il avait acceptés, et il s'est montré supérieur à toutes les tâches. Comme ingénieur, il a exécuté des travaux importants, dont plusieurs sont encore debout, comme par exemple l'ancien pont suspendu du Drac, l'un des premiers qui aient été construits en France, et qui est d'un type très rare. C'est lui qui, le premier, a amené des eaux de source dans la ville de Grenoble.

En 1823, le Conseil municipal de Grenoble se préoccupa sérieusement de fournir aux habitants une eau de bonne qualité. Jusqu'à cette époque, la ville, à l'exception du quartier Saint-Laurent, n'avait bu que de l'eau de puits, provenant généralement d'une première nappe, située à une profondeur de 2 à 3 mètres, et souillée par l'infiltration des eaux de surface. Beaucoup de médecins attribuaient à cette circonstance malheureuse les épidémies de peste et de fièvre typhoïde qui, à diverses reprises, avaient désolé la ville pendant les quatre derniers siècles; mais où trouver de l'eau plus pure et plus salubre? Gueymard fut d'avis qu'on la trouverait facilement et en abondance dans une seconde nappe d'eau, qui s'étend à une quinzaine de mètres de profondeur, dans toute la vallée de l'Isère; mais, en même temps, il déclara que l'eau de certaines sources, placées à proximité de Grenoble, serait encore bien préférable. Il désigna, en particulier, comme pouvant fournir l'eau nécessaire, les sources Darène et Lesage, situées dans la plaine du Rondeau, et il fit le devis des dépenses qu'exigerait leur adduction. Ses plans furent adoptés. Un an après, le marquis de Lavalette, maire de Grenoble, lui donnait l'ordre de commencer les travaux; en 1826, tout était terminé et la population de la ville était, pour la première fois, dotée d'une eau pure et salubre.

La justesse de vues de Gueymard sur la salubrité des eaux a été pleinement confirmée par les récents progrès de l'hydrologie, et son heureuse initiative a eu pour effet de faire renoncer complètement à l'usage de l'eau de puits, au grand profit de la santé publique.

Frappées d'un si beau résultat, d'autres villes du département voulurent aussi se procurer de l'eau de source, et elles trouvèrent tout naturel de s'adresser également à l'expérience de Gueymard. Celui-ci ne se fit pas prier.

Il dirigea successivement la construction des conduites et des fontaines de Nîmes, de Chambéry, de Montmélian, de Saint-Marcellin, de la Côte-Saint-André, de Vizille, de La Mure, de Corps, et, nulle part, il ne voulut accepter d'honoraires.

En 1828, à la prière de Mme de Gautheron, il entreprit la restauration des bains d'Uriage, dont les eaux, utilisées par les Romains, étaient depuis longtemps perdues. Guidé par de nombreuses analyses chimiques, il retrouva et capta ces précieuses eaux minérales, et créa, enfin, cette charmante station thermale d'Uriage, dont la réputation est aujourd'hui européenne.

Comme professeur d'histoire naturelle à la Faculté des Sciences, Gueymard aurait 'dû enseigner la Zoologie, la Botanique, la Géologie et la Minéralogie. C'était beaucoup pour un seul professeur. Il lui parut même que c'était trop, et il se borna sagement à y enseigner ces deux dernières sciences. Il le fit d'ailleurs avec une grande distinction. De temps à autre, en été, il parlait bien un peu de Botanique, mais jamais il ne touchait à la Zoologie. Un jour, l'Administration crut devoir l'inviter à ne pas négliger ainsi complètement cette partie importante de son enseignement. Gueymard, qui aurait pu donner d'excellentes raisons, se contenta de lui opposer la force d'inertie. Cette résistance passive, respectueuse, mais insurmontable , eut un heureux résultat, celui de faire créer, en 1838, une chaire spéciale de Zoologie, dont le docteur Alexandre Charvet, de respectable mémoire, fut le premier titulaire, et qui a été si honorablement occupée après lui.

A cette époque, les Facultés des Sciences ouvraient toutes leurs portes à qui voulait seulement se donner la pleine de les franchir. Tous les cours étant publics, le succès des professeurs, excepté pourtant dans les chaires de mathématiques, se mesurait au nombre des assistants. Les maîtres étaient donc obligés d'être intéressants, avant tout, et pour ne pas rebuter leurs auditeurs, ils en arrivaient fatalement à écarter systématiquement toutes les explications arides et techniques. Gueymard comprenait, mieux que personne, que l'enseignement scientifique, donné dans ces conditions, ne pouvait pas être suffisant; aussi avait-il soin de le compléter par des conférences bénévoles. Après chaque cours, et lorsque le public avait quitté la salle, les élèves les plus sérieux s'approchaient du maître et celui-ci, dans une causerie familière, sans jamais compter ni son temps, ni sa peine, leur donnait toutes les explications dont ils pouvaient avoir besoin. Il réussissait ainsi à atteindre deux résultats presque incompatibles, vulgariser la science et l'enseigner toute entière.

En 1844, Gueymard remarqua parmi ses disciples un jeune professeur du Lycée, âgé de 21 ans à peine, et qui montrait pour la géologie et la minéralogie des aptitudes exceptionnelles. Il s'appelait Charles Lory. Gueymard l'apprécia de suite à sa valeur, en fit son élève favori, lui prêta ses livres, lui prodigua ses conseils et le guida si bien qu'en 1847, ce jeune homme était reçu docteur es sciences naturelles. Deux ans plus tard, en 1849, Gueymard prit sa retraite, et il eut la satisfaction de se voir remplacer dans sa chaire par ce même Charles Lory, qu'il savait si bien capable de continuer son œuvre. Les brillants succès de Lory le réjouirent comme ceux d'un fils et nul n'y applaudit plus sincèrement et avec plus d'ardeur.

En demandant sa mise à la retraite, Gueymard avait exprimé le désir de rester attaché à la Faculté des Sciences comme directeur du Laboratoire départemental d'essais et analyses chimiques, qu'il avait créé. Son bonheur, disait-il, serait de conserver ce poste, où il pourrait encore faire profiter ses compatriotes de la somme des progrès scientifiques et industriels laborieusement accumulés pendant sa longue carrière et, jusqu'à la fin de sa vie, de servir la science en faisant du bien pour elle et par elle. Malgré le mauvais vouloir de l'Administration, motivé par des raisons politiques, le Conseil général du département fit droit à la noble requête du savant, et celui-ci eut la satisfaction de conserver, jusqu'à sa mort, la direction de ce Laboratoire qui était la plus chère de ses fondations.

Pendant les 45 ans qu'il amassés dans ce Laboratoire, Gueymard a exécuté gratuitement 11,500 analyses chimiques, portant sur les matières les plus diverses, eaux, terres, engrais, minéraux de toutes sortes, et rendu ainsi des services immenses à l'industrie et à l'agriculture.

Gueymard laissait à d'autres le soin d'étendre le domaine de la science pure ; et, dans sa modestie, il se se bornait à la faire apprécier en en montrant le côté utile. Ce grand savant, dont l'esprit avait exploré les régions les plus élevées de la connaissance, se plaisait aux applications les plus humbles. La vie matérielle, celle de tous les jours : le boire, le manger, le vêtir ; la distribution de l'air, de l'eau, de la chaleur; tout ce qui tient aux douceurs de l'existence, voilà l'objet constant de ses préoccupations, de ses travaux, de sa propagande. Il s'y donnait tout entier.

La métallurgie du fer, la pénétration et la conservation des bois, la silicatisation des pierres, l'écobuage, le soufrage de la vigne, la composition et le choix des amendements et des engrais, les assolements, le drainage, le regazonnement, l'ont tour à tour occupé ; mais c'est incontestablement l'industrie des chaux hydrauliques et des ciments qui lui doit le plus. Il a été, en effet, le collaborateur et le continuateur de Louis-Joseph Vicat, l'illustre ingénieur grenoblois, à qui l'on doit la découverte, précieuse entre toutes, des chaux hydrauliques et des ciments artificiels. [Louis Joseph VICAT (1786-1861 ; X 1804, corps des ponts et chaussées) découvrit le ciment et devint un spécialiste des matériaux de construction. Son fils Joseph Bertrand VICAT (1821-1902 ; X 1841) fut un industriel du ciment].

Bien avant Vicat, on avait reconnu que certains calcaires donnaient, par la cuisson, des chaux hydrauliques et des ciments, mais personne n'avait défini les conditions chimiques auxquelles les calcaires devaient satisfaire pour donner ces sortes de produits, et c'est à Vicat qu'appartient l'honneur de l'avoir fait avec autant de simplicité que de précision. Il aurait pu s'assurer, par un brevet, la propriété de sa découverte et acquérir ainsi une fortune colossale, mais il aima mieux la mettre à la disposition de tous. Un tel homme et Emile Gueymard étaient faits pour se comprendre; ils furent amis, et ensemble, dans le Laboratoire de la Faculté des Sciences, en vue de préciser les localités du département de l'Isère où l'on pourrait trouver des calcaires à chaux hydraulique et à ciment, ils se livrèrent à une longue et fastidieuse série d'analyses chimiques. Grâce à cette collaboration féconde, la fabrication des chaux hydrauliques et surtout celle des ciments naturels et artificiels a pris, dans les environs de Grenoble, une importance considérable et constitue aujourd'hui une des principales industries de la région.

Le mérite de ces travaux est encore rehaussé par la difficulté des circonstances au milieu desquelles ils se sont accomplis. On le comprendra mieux quand j'aurai fait la description du pauvre Laboratoire de l'ancienne Faculté des Sciences, où Emile Gueymard a passé plus de la moitié de son existence et d'où sont sorties tant de richesses.

A la fin de 1867, lorsque j'eus l'honneur d'être envoyé à Grenoble en qualité de professeur de chimie, je trouvai les Facultés installées à l'angle de la place et de la rue de la Halle, dans un ancien couvent de Dominicains.

La Faculté des Sciences n'avait qu'une seule salle de cours. Elle était basse et sombre et n'avait d'autre ornement que le souvenir des maîtres qui y avaient enseigné; mais cela suffisait pour la rendre imposante et fort belle à mes yeux. Il n'y avait également, pour tous les professeurs de la Faculté des Sciences et pour le directeur du Laboratoire départemental, qu'un seul laboratoire, et ce laboratoire servait en même temps d'habitation à la concierge. Le professeur de physique, M. Seguin, y arrangeait ses instruments. Le professeur de zoologie, le docteur Charvet, y disséquait des lapins et y nourrissait des pigeons; le professeur de minéralogie, M. Lory, y cassait des cailloux et y débourbait des fossiles. Les deux préparateurs et l'unique garçon de laboratoire, sans doute pour éviter l'encombrement, n'y faisaient que des apparitions discrètes ; mais, par contre, depuis le matin jusqu'au soir, et à la meilleure place, la vieille concierge de la Faculté, la mère Debon, cousait ses sacs, faisait sa cuisine et donnait audience à ses amies. Au milieu de ce désordre, Emile Gueymard travaillait tranquillement.

A ceux qui se plaignaient, non sans raison, de manquer des choses indispensables à leurs travaux, il montrait, par son exemple, qu'on peut faire quelque chose avec rien; qu'il est beau d'y réussir, sans aide, sans encouragement, malgré tout et malgré tous; et qu'on peut même trouver à cela un plaisir très réel.

Il n'avait pas d'aide. Il cassait, pilait et tamisait lui-même les minéraux à analyser. Il nettoyait ses ustensiles de ses propres mains.

Comme réactifs, il employait les produits du commerce qu'il purifiait lui-même, par économie.

Son matériel scientifique se composait de quelques fourneaux en terre et d'un trébuchet de poche, qui lui servait de balance.

Son mobilier se réduisait à un tabouret de bois et à un ancien comptoir d'épicier, acheté 11 francs dans une vente publique, qui lui servait de table. On y voyait encore, sur le dessus, les deux trous ménagés pour enfiler dans des tiroirs séparés les sous et les pièces blanches. C'était, malgré tout, l'un des plus beaux meubles du laboratoire. Avec un outillage aussi simple, il faisait ses analyses avec une précision et une rapidité étonnantes. Le plus souvent, il en menait six de front.

C'est là que, tout en filtrant, tout en pesant, Gueymard donnait ses consultations, ne faisant jamais asseoir personne, pas plus qu'il ne s'asseyait lui-même. Il parlait exactement de la même manière à tout le monde, aux grands personnages comme aux simples paysans. C'était, pour tous ceux qui avaient besoin de ses avis, la même simplicité, là même complaisance, la même urbanité.

Avec sa mémoire prodigieuse, son esprit d'analyste, sa finesse native, son goût pour la causerie, il instruisait constamment et sans y songer ; et c'est ainsi que, dans des entretiens pleins de charmes, il m'a appris ce que la chimie locale présente de particulier, d'intéressant, de spécialement digne d'étude. Je n'oublierai jamais tout ce que je dois à son affabilité et à sa science inépuisable.

Les publications de Gueymard comme ses travaux de laboratoire ont eu constamment un caractère pratique. Les unes, ont été imprimées aux frais du département de l'Isère et annexées aux procès-verbaux annuels des délibérations du Conseil général du département, d'autres font partie de la collection des Annales des Mines ; d'autres encore se retrouvent dans la collection du journal agricole le Sud-Est. Mais son principal ouvrage est un traité en deux volumes, intitulé : Statistique minéralogique, géologique, métallurgique et mineralogique du département de l'Isère, publication précieuse, où les documents de toutes sortes abondent, et qui n'a pas été remplacée.

Sachant que cet ouvrage ne tarderait pas à présenter des lacunes, Gueymard provoqua la fondation d'une société savante dont la principale mission devait être de recueillir les matériaux destinés à le compléter. C'est la Société de Statistique, sciences et arts industriels de l'Isère, que tous les lettrés de Grenoble connaissent et qui, aujourd'hui encore, est en pleine prospérité.

Au milieu de ces occupations, Emile Gueymard s'est avancé dans la vieillesse avec sérénité. Commandeur de la Légion d'honneur dès 1865, Doyen honoraire de la Faculté des Sciences, président de toutes les sociétés dont il faisait partie, heureux de tous ces honneurs, mais toujours modeste et simple ; entouré de l'estime et des sympathies de toute la population; non exempt de peines, mais consolé par ses œuvres et content, après tout, de sa part dans la vie, il s'est éteint à l'âge de 82 ans, le 31 décembre 1869. La mort clémente, en se hâtant un peu, lui a épargné les angoisses de cette année néfaste et rien n'a troublé sa fin.

Nous devions cet hommage au professeur qui a, l'un des premiers, honoré notre Université, au Dauphinois, qui s'est dévoué à son pays, à l'homme dont la vie entière a été un exemple, et qui a montré à la jeunesse comment, avec de l'intelligence, de l'initiative et le désir d'être utile, on peut arriver à un degré d'estime très haut, et qui équivaut presque à de la gloire.

Complément :

« Ni l'offre de la chaire de docimasie à l'Ecole des mines de Paris qui lui fut proposée en 1816, et sur son refus donnée à Berthier, ni le grade d'Inspecteur divisionnaire qui lui fut conféré en 1840, ne purent le décider à s'éloigner des Alpes centre préféré de ses études, pays auquel il avait voué toutes ses affections. » (Extrait du Discours de M. Baudinot sur sa tombe).

C'est encore lui qui, à la prière de Fourier, organisa le captage des sources et la construction de la machine élévatoire des eaux de La Motte.

Ses travaux sur le regazonnement, très remarqués par Napoléon III, lui ont valu, en septembre 1865, d'être élevé au grade de commandeur de la Légion d'honneur.

Sur l'initiative de M. Edouard Rey, maire, la Ville de Grenoble a donné en 1883 à une de ses rues le nom d'Emile Gueymard. (n. d. l. r.)



Emile GUEYMARD
Collection Muséum d'histoire naturelle de la Ville de Grenoble
Reproduction soumise à autorisation.


 

NOTES
Sur le
REBOISEMENT ET LE GAZONNEMENT
PAR
M. Émile Gueymard (1865).

Les notes que je livre aux habitants de la grande chaîne occidentale des Alpes , ont pour but de relever quelques erreurs dans les écrits de M. le docteur Eymard et de vulgariser particulièrement le gazonnement. Je vais examiner les influences astronomiques sur les causes des inondations , le rôle important des forêts et les grands effets qu'on doit attendre du gazonnement.

I. — Examen des influences astronomiques sur les causes des inondations.

En présence des deux lois si attendues, promulguées en 1860 et 1864, on ne peut laisser circuler quelques citations inexactes, qui pourraient avoir leur mauvais côté.

Je dirai avant tout que je suis né au milieu des Alpes; que j'ai su résister à toutes les tentations pour ne les quitter jamais ; que mes fonctions actives ont duré 40 ans comme ingénieur dans toute la grande chaîne occidentale ; que j'ai fait 1000 lieues par exercice (la lieue de montagne est d'une heure de marche), ce qui fait bien quatre fois la longueur du grand cercle de la terre. Je devais ces quelques mots , parce que j'ai la prétention de faire du gazonnement un vrai théorème de géométrie , qui doit être accepté comme les trois angles d'un triangle égaux a deux droits , comme le carré de l'hypoténuse, etc., etc.

M. Eymard attribue à l'obliquité de l'axe de la terre une influence considérable dans les inondations ; les climats se transforment, les mers changent de place, etc., etc.

Disciple ou élève des plus grands astronomes du commencement de ce siècle (Laplace , Lagrange, Monge, Lalande, Fourier, Biot , Poisson, Arago, Ampère, etc.), j'avoue que les citations de M. Eymard m'ont étrangement surpris. Si les grands princes de la science se taisent là-dessus, on ne peut accepter de pareils paradoxes.

Parcourons l'astronomie ancienne (2 vol. in 4e, Bailly), transportons-nous chez les plus anciens peuples de l'Orient, les Indiens, les Perses , les Chaldéens , etc., etc., et nous trouvons le globe, 2800 ans avant Jésus Christ, dans le même état qu'aujourd'hui, et chose inouïe à cette époque , l'astronomie était très avancée , on connaissait parfaitement les cinq grandes planètes, Mars, Mercure, Jupiter, Vénus, Saturne. On calculait tous les mouvements, les éclipses , etc., etc. Si, pendant plus de 4600 ans, nous n'avons pas vu les mers envahir les continents, et réciproquement, il me semble que nous pouvons dormir paisiblement sur l'obliquité de l'axe de notre planète.

A notre époque, des hommes qui ont un nom dans l'histoire : Burnet en 1601, Voodward en 1702, Scheuchzer en 1708, le célèbre, Wiston en 1708, Descartes, Leibnitz, Demaillet, Buffon, Patrin, Delametherie, Hutton , Playfer , Lamanon , Dolomieu notre compatriote, et Bertrand, ont fait des théories sur notre planète ; elles sont curieuses, quelques-unes excentriques ; celle de Wiston pourrait effrayer les hommes crédules ou prédisposés au merveilleux. Pendant que je professais la géologie à la Faculté des sciences, j'avais fait un fidèle recueil de tous ces systèmes, que j'avais nommés le Roman de la géologie. Le jour de cette leçon, l'amphithéâtre était toujours plein , car on venait chercher des émotions.

L'astrologie, presque aussi ancienne que l'astronomie, en raison du son élasticité, a été souvent l'arme de l'impossible ; il y a plus de 4000 ans qu'elle avait beaucoup d'adeptes. Les fées du moyen âge ne sont que des astrologues sous d'autres formes; les nôtres sont des faiseurs d'almanachs.

Nostradamus, né en 1503 à Saint-Rémi en Provence, publia un recueil de prédictions qui obtint un grand succès. Catherine de Médicis voulut voir l'astrologue et le combla de grands présents. Charles IX le nomma son médecin ordinaire. Le duc de Savoie fit un voyage à Salon pour le voir. Il n'en fallait pas davantage pour lui donner de la célébrité. Son fils Michel voulut hériter de la réputation de son père; les événements démentent ses prophéties; il annonce néanmoins la destruction de la petite ville du Pousin, près de Privas. La destruction se faisant trop attendre , il y mit le feu lui-même. Il fut surpris et tué en 1574.

Matthieu Laensberg, de Liège, a été l'auteur d'un almanach rempli de pronostications et de prophéties pour tous les mois de l'année. Il serait né à Liege en 1600. On ne parle plus de lui.

Il a été remplacé par Mathieu (de la Drôme) qui n'est qu'un illuminé de bonne foi. J'ai lu deux fois son mémoire adressé au Congrès des Académies , session de 1864. L'auteur déclare que son système est tout entier dans les marées de l'atmosphère admises par Laplace et Arago. Il déclare encore avoir un profond respect pour ces deux illustres savants, mais ce respect ne va pas jusqu'au fétichisme. Il ne croit pas à l'infaillibilité de ces deux grands astronomes, et il trouve le foyer de ses prédictions là où ils n'ont rien vu. Tous les hommes de science s'inclinent respectueusement en lisant les ouvrages de Laplace et d'Arago.

Hier les tables tournantes; aujourd'hui il n'est question que de conversations mystiques avec les esprits. Que nous est-il réservé pour demain ?

Si la science et l'histoire n'admettent pas les citations de M. Eymard, la vraie philosophie les repousse victorieusement. Si d'un œil calme on regarde cet immense univers , ces milliards de soleils qui doivent avoir leurs satellites , cet ordre immuable dans leurs révolutions , il ne reste plus qu'à nous incliner. — Supposer que le grand Créateur qui gouverne l'empire des mondes, veuille s'amuser à intervertir la position des axes pour amener des bouleversements, ce serait méconnaître sa haute sagesse.

M. Eymard indique que dans tous les temps, il y a eu des inondations , quand les continents étaient couverts de forêts; qu'il y en a PÉRIODIQUEMENT en Amérique, en Asie, en Afrique , en Russie, en Allemagne, dans tous les pays du monde les plus boisés ; qu'en France, il y en a souvent eu avant que ses forêts fussent détruites.

J'aurais mieux aimé moins de généralités et trouver les localités dévastées, les dates des événements, et si c'est possible, la quantité d'eau tombée à chaque sinistre. De semblables citations n'ont pas de valeur pour les hommes sérieux.

J'interroge mes souvenirs. Pallas dans la Russie, Humbold dans l'Amérique , et plus tard , Boussingault, Léopold de Buch dans la Suède et la Norwége , de Saussure dans les Alpes, n'ont pas dit un seul mot d'inondations périodiques. Ces grands naturalistes et météorologistes n'auraient pas manqué de narrer les événements dont il s'agit. L'histoire parle, il est vrai, d'inondations anciennes , mais dont l'intensité devait être en raison inverse de l'étendue des forêts , nous le prouverons plus loin, nous dirons seulement à présent que l'on a souvent confondu une trombe d'eau avec les grands phénomènes diluviens.

Une trombe d'eau n'occupe jamais qu'un petit espace, qu'un espace circonscrit comme la grêle. Les eaux tombent comme par torrents, emportant tout , écrasant tout. Ces chutes sont de courte durée, c'est le sauve qui peut. Nous n'y pouvons rien. Une pluie diluvienne, au contraire, est continue, fine, occupant une grande surface; les montagnes sont invisibles et on éprouve les sentiments les plus pénibles. Ces pluies durent un jour, deux jours, rarement davantage. Dans l'ouvrage de M. Pilot sur les inondations, dans les tableaux annuels de M. Demarchi , dans ma statistique de 1844, 1000 pages, in 8°, on trouvera les époques, les lieux de sinistres et la quantité d'enu mesurée dans le pluviomètre. Si M. Eymard les avait consultés, il n'y aurait pas de discussion et nous serions d'accord.

II. — Examen du rôle important des forêts contre les inondations.

La hache révolutionnaire de 93, l'incendie de plusieurs forêts, ont joué un grand rôle dans les inondations.

Une partie des forêts ayant subi le sort qu'amène souvent l'ivresse d'une grande révolution, quelques années plus tard tous les citoyens redemandaient ce qu'ils avaient perdu. Les besoins du bois sont de tous les instants : il en faut pour le chauffage de tous les habitants, de leurs constructions ; la vigne en fait des consommations énormes. Un navire dont la durée moyenne est de dix ans , consomme une grosse fraction de forêt ; la seule métallurgie du fer exige des masses fabuleuses de charbon de bois, remplacées, il est vrai, depuis quelques années, par les combustibles fossiles que l'on exploite sans s'occuper de l'avenir de nos neveux. Mais les combustibles fossiles auront une fin qui est plus rapprochée qu'on ne pense. La position sociale de l'homme n'a jamais été aussi brillante qu'a présent; il ne manque de rien, il regorge de tout. Ce bien-être roule sur deux substances, les houilles et le fer. Que l'on se donne la peine de les supprimer par la pensée pendant quelques instants et on verra la fin de l'homme dans son bien-être. Tous les gouvernements l'ont compris et sans grande publicité, ils ont fait faire le bilan de toutes les concessions, de tous les terrains pouvant encore contenir les combustibles fossiles. Dans le temps, j'ai fait ce bilan pour mes huit départements. Je pose carrément la question aux hommes qui ne voient que le présent : que deviendront nos neveux quand il n'y aura plus de houille ? Nous n'aurons que les forêts qui fourniront à peine du bois pour nos besoins domestiques et une petite quantité de charbon pour faire péniblement du fer pour nos socs de charrue.

La loi de 1860 a pour but de créer des forêts, mais, déjà, par de fausses interprétations, on lui fait dire ce que n'a jamais pensé la chambre législative qui l'a votée à l'unanimité.

On a entendu planter ou semer là où il y avait assez de terre, là ou la température permettait de voir le succès. Ou n'a pas eu la pensée de faire des travaux ridicules, chers et onéreux à la nation, aux propriétaires.

Ces travaux sont confiés à une administration appartenant tout entière à une école spéciale où l'instruction théorique et pratique ne laisse rien à désirer. Avec des hommes de cœur, l'amour-propre de leurs actions doit nous inspirer la plus grande confiance.

Les forêts sont donc une richesse matérielle, à tous. Tous aussi doivent y contribuer pour leur part. En dehors de cette richesse, les forêts jouent-elles un rôle, au sujet des inondations? nous allons en dire quelques mots.

Tous les ouvrages sur la météorologie de notre époque posent comme axiome , comme principe incontesté, incontestable, les faits suivants :

Les forêts ont la propriété de condenser l'humidité de l'air et une partie de l'eau des nuages qui les enveloppent.

L'espace occupé par les bois , par les forêts , est toujours riche en sources, tandis que les localités dénudées n'ont que des sources passagères au moment des pluies.

Dans les pays boisés, la différence des volumes dans les sources varie peu pendant les quatre saisons , quand les surfaces sont considérables.

Les grandes averses , les trombes d'eau et les pluies y sont moins fortes que dans les montagnes nues.

On trouve encore dans les ouvrages de météorologie quelques détails curieux qu'il convient peut être de rapporter comme preuves.

Un savant ingénieur, M. Conte Grandchamps, expose que certaines sources dans la Loire qui avaient cessé de couler à la suite des déboisements , avaient reparu avec la végétation; il ajoute encore qu'au milieu des montagnes du Pila, les brouillards produisaient de véritables pluies dans les forêts de sapin et laissaient à peine quelques traces d'humidité sur les terrains dénudés.

Il termine son excellent mémoire en affirmant que les sources les plus abondantes de l'Ubaye et du Verdon (Basses Alpes) descendent des terrains boisés et gazonnés.

M. l'ingénieur en chef Graeff, sur une échelle moindre , donne des résultats semblables. [Michel Ignace Auguste GRAËFF (1812-1884 ; X 1832, corps des ponts et chaussées) devint célèbre en construisant le barrage de Furens, destiné à protéger Saint-Etienne contre les crues et à l'alimenter en eau potable ; il devint par la suite ministre des travaux publics (1877) et vice-président du conseil général des ponts et chaussées]

Trois inspecteurs des forêts, MM. Jeandel, Cautegril et Belland, ont fait des expériences sur des terrains boisés et non boisés des bassins de la Zorn (Meurthe) et arrivent toujours à des résultats qui ne différent pas de ceux que nous venons d'exposer. Dans les forêts, l'eau et la fraîcheur se maintiennent à cause d'une basse température. Les feuilles tombées et passées à l'état d'humus jouent un grand rôle, car leur puissance d'hygroscopicité est très grande par rapport à la terre végétale. L'humus eut une véritable éponge qui retient l'eau longtemps.

Le maréchal Vaillant a présenté à l'Académie des sciences un rapport sur les études faites par M. Vallée, ingénieur en chef des ponts et chaussées.
[Jean Baptiste Philibert VAILLANT (1790-1872 ; X 1807) fut nommé maréchal de France en 1851 après avoir commandé le génie en 1849 lors du siège de Rome ; il fut nommé comte, sénateur, grand maréchal du palais de l'empereur Napoléon III, ministre de la guerre en 1854 ; il fut élu à l'Académie des sciences en 1853.
Louis Léger VALLÉE (né en 1784 ; X 1800) fut insp. gén. des P. et C. ; son fils Eugène Adolphe (né en 1819 ; X 1837) devient également insp. gén. des P. et C.
]
Rapportons quelques chiffres.

En France l'épaisseur moyenne de la tranche de pluie qui tombe annuellement est de 0m,699 sur le versant océanique et de 0m,801 sur le versant méditerranéen.

En France, lorsqu'une pluie dure de deux à trois jours , quelle embrasse une grande surface, si la tranche s'élève à 0,07 ou 0,08 d'eau, de fortes inondations sont à craindre.

Les expériences indiquent que l'eau qui retourne dans l'atmosphère après la pluie, est de 0m,114 et celle qui passe dans les végétaux correspond à une tranche de 0,055.

Total, 0,169.

Sur le versant océanique nous avons dit que la tranche moyenne annuelle était de 0,699. Si nous ôtons 0,169, il reste pour l'eau qui coule 0,530.

Sur le versant méditerranéen on a 0m,801 — 0m,169 = 0,632.

La conséquence de ces expériences , c'est de faire couler le plus lentement les deux tranches 0m,530 et 0m,632. On a proposé plusieurs systèmes de barrages dans les montagnes , des canaux pratiqués sur les flancs, avec de légères pentes pour amener les eaux dans les lits les plus voisins des ruisseaux, des torrents ; on a proposé le reboisement, et je crois être, par mes écrits de 1860 et par mes éludes qui ont commencé en 1811 , le grand promoteur du gazonnement.

M. Babinet [Jacques BABINET (1794-1872 ; X 1812), vulgarisateur remarquable, membre de l'académie des sciences] expose qu'en Egypte quelques plantations n'ayant que 25 ans d'âge , ont modifié le climat. Le vent du nord qui traversait la contrée n'abandonnait pas l'humidité prise dans la Méditerranée. Aujourd'hui les arbres arrêtent les nuages qui laissent échapper des pluies bienfaisantes.

L'illustre voyageur des deux Amériques, le célèbre M. de Humbold, a fait des calculs sur les organes foliacés d'un arbre présentant une surface de plusieurs milliers de fois plus étendue que la projection horizontale de cet arbre. De là , la conséquence naturelle que le feuillage retient une quantité d'eau prodigieuse.

Ne quittons pas encore les faits que M. de Humbold invoque sur l'utilité des forêts. Lorsqu'il parcourait la vallée d'Aragua, où se trouve un lac de ce nom (Venezuela), les paysans lui firent connaître l'abaissement annuel des eaux de ce lac. Le célèbre voyageur attribua cette cause aux défrichements qui avaient lieu depuis un demi siècle dans la vallée. « En abattant les arbres qui couvrent la cime et les flancs des montagnes, les hommes, sous tous les climats, préparent aux générations futures deux calamités à la fois, un manque de combustible et une dizette d'eau. » C'est un grand homme, l'ami sincère de Gay Lussac, que mes contemporains et moi avions beaucoup connu, et ses paroles sont sacramentelles pour nous tous.

Vingt-deux ans plus tard, le disciple de M. de Humbold , Boussingault, se trouvait au milieu de la valle d'Aragua. Venezuela avait proclamé son indépendance. Des luttes sanglantes avaient eu lieu et les grandes cultures avaient été abandonnées. Les forêts si envahissantes sous les tropiques avaient reparu et avec elles les eaux du lac s'étaient élevées. Est ce concluant ?

Je pourrais citer d'autres preuves en faveur du reboisement ; mais peut-être la plus forte est celle de 1860, une loi votée à l'unanimité, après de sérieuses discussions. Tous les hommes les plus éminents, les hommes spéciaux ont été entendus.

III. — Exposé des grands effets qu'on doit attendre du gazonnement.

Je passe au gazonnement qui sera l'arme la plus forte pour prévenir les inondations.

De 1808 jusqu'à la fin de 1813 , j'avais mission d'étudier la grande chaîne occidentale des Alpes. J'ai , à cette époque , parcouru dans tous ses plis et replis les montagnes de la Savoie , de la Suisse, du Piémont et de la Lombardie. Déjà dans la région pastorale , la végétation était la plus belle, là où les animaux étaient en moindre quantité.

En 1816 , je fis une tournée dans le département des Hautes-Alpes avec M. le Préfet , pour rechercher des anthracites. Ce magistrat promettait des récompenses pécuniaires à ceux qui voudraient ouvrir des galeries , et moi je traçais sur le terrain les travaux d'exploration. A cette époque il n'y avait qu'un gîte de connu, presque abandonné, celui du Grand-Villard. Les entre preneurs du chauffage pour les places fortes , MM. Mercanton et Laurençon , venaient, chose inouïe , acheter des bois près de Grenoble. Le conseil général approuva les mesures proposées par M. le Préfet et par moi, et dans moins de cinq ans , l'arrondissement de Briançon produisait plus d'anthracite qu'il n'en fallait pour les habitants et les places fortes des arrondissements de Briançon et d'Embrun.

Notre première course fut dans le Dévoluy , arrondissement de Gap. Ce canton, composé de quatre communes, est à 1261 mètres d'élévation au-dessus de la mer. La vallée est longue, avec peu de largeur. Le flanc des montagnes est très élevé (le Mont-Auroux ou Pic-de-Bure est de 2713 mètres); il n'y a pas un seul arbre et pas de combustibles fossiles.

Le vallon du Dévoluy était couvert autrefois , et les vieillards se le rappelaient encore , de pâturages et de forêts; les flancs des montagnes sont aujourd'hui sillonnés dans tous les sens par des ravins très-rapprochés. Dire que les flancs représentent le squelette d'un animal vertébré , c'est faire une image fidèle de ce malheureux pays , dont la population diminue tous les ans. Les habitants n'ayant pas de combustible , passent l'hiver dans les écuries , et le bois pour préparer les aliments nécessaires à la vie leur coûte seize heures de marche pour avoir une charge de mulet, pesant 100 kilogrammes de bois vert. L'état physique de ces montagnes est dû à la dent de la race ovine , ayant mangé jusqu'à la racine des plantes. Il n'y a presque plus de terre , le reboisement est impossible , et il n'y a que le gazonnement qui puisse ramener le Dévoluy à un état supportable.

Parlant du Dévoluy avec la pensée qu'il fallait faire des études sur toutes les montagnes des Hautes Alpes, nous en visitâmes un grand nombre en 1816. On put déjà conclure qu'il y aurait trois divisions à faire : pour les montagnes qui seraient dans un état de ruine complète , comme celles du Dévoluy, il fallait supprimer jusqu'à nouvel ordre le pacage ; pour les montagnes à moitié ruinées , il fallait diminuer le nombre des moutons; celles qui étaient dans un état ordinaire de presque conservation , il fallait les réglementer pour les maintenir dans leur état. Oue la Suisse nous serve d'exemple ; la végétation s'y conserve , parce que les animaux sont toujours en rapport avec les produits de la végétation.

Tous les ans et pendant quarante exercices , je faisais de nouvelles observations sur l'état des montagnes et sur l'augmentation du nombre des moutons. J'avais le cœur navré de voir leur décadence, et plus j'étudiais, plus j'étais convaincu qu'il fallait gazonner.

Mais comment faire le gnzonnement? fallait il semer et quelles plantes? fallait il abandonner aux soins de la nature les moyens de reconstituer les pâturages? J'avais aperçu sur plusieurs points isolés, d'une faible contenance, que les végétaux se reproduisaient sans l'intervention de l'homme , en même temps que j'avais suivi ce qui s'était passé à Aspres les Corps, arrondissement de Gap, et à Chorges entre Gap et Embrun. Les deux gros villages , ayant près d'un kilomètre de longueur, étaient menacés d'être engloutis par les eaux qui descendaient des montagnes dégazonnées. Les habitants se réunissent d'eux-mêmes, ils connaissent les causes de la plaie, suppriment le pacage d'une manière absolue , abandonnent leur terrain aux soins de la nature, et dans moins de dix ans, une forte pelouse d'un vert obscur couvre aujourd'hui ces montagnes, et les habitants dorment en paix pendant les grosses pluies.

Un troisième exemple plus ancien est celui de Presles dans l'arrondissement de Rriançon. Le village courait des dangers à toutes les pluies. Tous les habitants réunis votent comme un seul homme qu'il faut reboiser , qu'il faut gazonner. Ils mettent la main à l'œuvre, et quelques années après, on ne voit au-dessus de Presles qu'une jolie forêt , qu'un gazon parsemé de fleurs dans le mois d'août.

Tous ces travaux exécutés par les hommes de la localité, montrent jusqu'à l'évidence qu'on peut triompher des plus grandes difficultés avec une robuste volonté. Que l'on me permette de dire que dans les arrondissements de Briançon et d'Embrun, il y a 600 canaux d'irrigation; que chaque fraction de commune, de hameau a le sien, fait par les habitants ; que les plantes fourragères sont plus belles que celles de nos plaines les plus fertiles. Les montagnards sont des hommes laborieux, courageux, aimant passionnément le lieu de leur naissance. Ils ont beaucoup étudié, et ils recherchent les hommes qui peuvent augmenter le cercle de leurs connaissances. Ils préfèrent Newton , Laplace aux prédictions de Nostradamus; ils donnent la préférence aux trois fameuses lois de Kepler, aux rêves creux de Wiston , et ce que je dis du département des Hautes-Alpes, je le dis de toutes les populations depuis le Saint Gothard jusqu'au fond de nos Alpes dauphinoises.

Encore un mot sur la puissance du gazon.

Le 1er novembre 1843, le Drac couvrait déjà la digue vers le pont Suspendu , à cinq heures du soir. Les ingénieurs des ponts et chaussées et moi, nous crûmes utiles de prier le préfet, M. Pellenc, de faire sonner le tocsin toute la nuit [Gabriel PELLENC (1790-1872), fut nommé préfet de l'Isère en 1832]. Désertion complète dans toute la plaine des femmes, des enfants et des bestiaux. Cette nuit ressemblait à une de celles du Vésuve lorsque la lave et les gaz délétères chassent une population entière. On se retira sur les monticules d'Echirolles, et il ne resta avec les ingénieurs que des hommes et des soldats pour porter des secours là où les eaux auraient pu entamer les contre-digues.

A six heures du soir, la digue est sous les eaux , les cases sont pleines, la contre-digue est bientôt couverte, et sur une grande partie de sa longueur, elle déverse à minuit une lame d'eau de 0m,25 à 0m,50 de hauteur sur le revers oriental , incliné de 45 degrés.

Le 2 novembre , à 6 heures du matin , le danger avait cessé , et nous pûmes rentrer à Grenoble.

Le 3 novembre, je voulus parcourir le plan incliné qui avait reçu la nappe d'eau. En ma qualité de syndic, je l'avais fait gazonner depuis plusieurs années. J'affirme que les eaux n'avaient pas altéré un seul gazon. Je voulus montrer les bons effets de mes prévisions, et le 4, nous pûmes visiter en nombreuse compagnie et bien nous assurer que sans notre gazonnement, la plaine et la ville de Grenoble auraient couru les plus grands dangers.

J'ai lu quelque part, dans les ouvrages de M. Elie de Beaumont, qu'un gazon ayant 2000 ans d'existence authentique, était dans un état de belle conservation.

Je vais supposer les Alpes occidentales comme elles se trouvaient à l'époque du boisement et du gazonnement , lorsqu'elles n'avaient a redouter que les trombes d'eau et non les inondations par des pluies diluviennes.

On avait la zone destinée pour les travaux agricoles , la zone des forêts , la zone des pâturages et la zone des rochers, rocailles, etc.

La première présente en moyenne de 20 à 30 centimètres d'épaisseur de terre; la seconde , 15 ; la troisième , 10 ; la quatrième est tout à fait stérile et les eaux de pluie qui tombent sur ces rocs pelés ne s'y arrêtent pas et coulent avec la vitesse due aux pentes: elles arrivent promptement dans les ruisseaux , puis dans les rivières.

Quelle est la quantité qui arrive dans les rivières? Si, sur la carte générale de toute la chaîne occidentale, on examine la surface de la projection horizontale des rochers, des rocailles par rapport aux trois zones dont nous avons parlé , on indique une surface qui ne serait que 1 /100e, 2/100e, au plus 3/100e ; je veux éviter l'ombre d'une polémique et je vais la porter à 10/100e. Je vais prendre le chiffre des plus fortes pluies diluviennes de notre époque, 68 millimètres en 60 heures. Si la quatrième zone, qu'aucune puissance humaine ne peut maîtriser, reçoit le dixième de la pluie totale, ce serait donc 0m0068 d'une tranchée d'eau qui arriverait directement dans les rivières ; il restera 0m0612 tombant sur les trois premières zones.

Quelle sera l'absorption de ces trois zones et quelle sera la quantité d'eau qui , n'étant pas absorbée, arrivera dans la rivière? en d'autres termes , quelle est la quantité qu'absorbe un gazon ? Puisque je voulais résoudre un théorème de géométrie, il fallait faire des expériences pour arriver à ces fins.

J'ai fait couper des gazons ordinaires ayant 10 centimètres de hauteur ; j'ai attendu le moment où ils ne contenaient plus que 10 p. % d'eau; alors l'herbe commence à flétrir; j'ai placé mes gazons au dessus d'un vase pour recevoir les premières gouttes d'eau ; ils étaient supportés par de petits bâtons A B; j'ai fait dans mon laboratoire un appareil pour produire une pluie très-fine , capillaire; j'ai fait jouer mon appareil et, après 24 heures, j'ai aperçu quelques goutteleltes g g g et je me suis arrêté ; j'ai mesuré la quantité d'eau que j'avais dépensée et j'ai trouvé que pour une épaisseur de gazon de 0m,10, l'imbibition s'était élevée à 0m,0475. Ce résultat, je l'avoue , m'a surpris agréablement et, craignant quelque erreur qui aurait pu être attribuée à la nuit, j'ai recommencé immédiatement le lendemain une autre série d'expériences et j'ai trouvé 0m047 au lieu de 0m,0475 ; je puis donc garantir l'exactitude de ces chiffres qui font la base de tout le gazonnement. Adoptons aujourd'hui 0m046 , qui est le plus petit chiffre d'imbibition pour un gazon de 0m,10 d'épaisseur.

Faisons nos calculs en les réduisant à la forme la plus simple ; prenons pour unité de superficie 1 hectare ou 10 000 mètres carrés.

Nous avons dit que la surface rocheuse est de 1/10e maximum, soit 1.000 mètres carrés; les trois premières zones les 9/10e, soit 9,000 métres carrés.

Nous avons pris le plus gros chiffre des pluies qui ont fait tant de ravages, 0m,068 en 60 heures.

Il serait donc tombé sur l'hectare 680 mètres cubes d'eau :

Sur les trois zones de 9,000 mètres carrés 612
Sur la zone rocheuse de 1,000 mètres        68
                                           680

Le gazon a retenu 0m,046 d'eau , donc les 9,000 mètres carrés auront absorbé 414 mètres cubes.

L'eau tombée sur les 9,000 mètres carrés non absorbée et s'étant écoulée de suite dans la rivière sera de..... 198
En rajoutant à l'eau de la zone rocheuse ...........................                                            68
  [total]  .................                                                                                   266

Ainsi :

L'eau retenue par le gazon est de... 414 m. c. L'eau arrivant de suite à la rivière.. 266 Ce qui donne le rapport : 60,87 eau retenue par le gazon , 39,13 eau arrivant A la rivière.

En d'autres termes, enfin , avec 0m,068 d'eau. le lit des rivières aurait présente un vide de trois cinquièmes.

Mes calculs sont faits sur une tranche de terre de 0m,10 et on se rappelle que la première zone a de 0m20 à 0m30, et la seconde 0m15; je suis donc resté dans les limites les plus faibles

C'est avec ces résultats que j'ai écrit que lorsque le reboisement et le gazonnement seront arrivés au point où ils étaient autrefois, qu'une inondation est impossible désormais, qu'il sera inutile aussi d'élever les digues et qu'il faudra seulement entretenir les enrochements.

Dans les exemples que j'ai cités de nos intelligents et laborieux habitants des Hautes-Alpes , on voit qu'avec dix ans, en moyenne , le gazonnement se fait naturellement. Si on veut gagner six ans. il faut semer et j'ai indiqué les semonces qui valent le mieux, qui résistant le plus à toutes les intempéries. On trouvera tous ces détails dans mes deux mémoires qui ont joué le principal rôle pour le gazonnement dans les lois de 1860 et 1864.

Mes notes se trouvaient dans mes cartons lorsque le congrès scientifique de France vint à Grenoble en 1857. Président de la première section , je fus invité à préparer quelque sujet intéressant pour trois eents hôtes qui allaient arriver. Je fis deux mémoires sur le gazonnement et un sur ma découverte du platine dans les Alpes. Ils furent lus en assemblée générale et ils eurent beaucoup plus de succès que je n'en devais attendre.

Encouragé par tous ces savants , par mes honorables compatriotes , je fis imprimer mes deux mémoires sur le gazonnement, dans l'espoir de prochaines lois sur la matière. M. le préfet Massy les fit répandre, en 1860 , dans les deux Chambres des sénateurs et des députés et dans tous les ministères. La commission de la Chambre législative se mit en relation avec moi. Son président m'écrivit deux fois. M. Vicaire, directeur général des forêts, plusieurs conservateurs , inspecteurs approuvaient mes expériences et toutes mes observations, sans réplique. Tels sont les faits qui ont précédé la promulgation des deux lois qui ont eu pour but le reboisement et le gazonnement.
[Louis Henry VICAIRE (1802-1865) a été directeur général des forêts de 1860 à sa mort ; selon le livre Des officiers royaux aux ingénieurs d'Etat dans la France rurale 1219-1965, il fut un grand directeur général, on lui doit le reboisement des Alpes, de la Gascogne, etc. Il est le père de Jean-Baptiste Marie Ernest VICAIRE (1836-1855 ; X 1854) et l'oncle de Joseph Marie Hector Eugène VICAIRE]

Je termine en affirmant que je n'ai pas entendu faire une polémique, mais bien proclamer et vulgariser qu'il faut reboiser, qu'il faut gazonner. M. Eymard appartient comme moi aux sciences et en ce moment nous devons être parfaitement d'accord. J'ai lu ses notes deux fois. Au fond, il veut le reboisement et le gazonnement dans les limites possibles; il veut que toutes les questions qui s'y rattachent soient bien étudiées. Il veut une réglementation sérieuse des montagnes pastorales. Je ne veux pas autre chose. Les deux lois n'ont pas d'autre but. La Chambre des députés, mandataire de toute la nation , après les études les plus approfondies, les a proclamées à l'unanimité, ce qui en atteste la haute sagesse.

Emile Gueymard.

Imprimerie J. Baratier .- 6-4-65.


Lettre de 1859 de Elie de Beaumont, secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences, à Gueymard


 


Extrait de la carte géologique de la Savoie par Gueymard. Publiée en 1831, c'est l'une des plus anciennes cartes géologiques départementales en France.
(C) MINES ParisTech


Légende de la carte géologique de Gueymard

 

Mis sur le web par R. Mahl