Félix Adrien Louis LEPRINCE-RINGUET (1873-1958)


Photo prise à l'Ecole des mines, le 10 septembre 1938

Ancien élève de l'Ecole polytechnique (promotion 1892 ; entré classé 34ème, sorti classé 2ème sur 202 élèves) et de l'Ecole des Mines de Paris (entré 2ème en 1894, sorti classé 4ème en 1898). Corps des mines. Voir le bulletin de notes à l'Ecole des mines.

Félix est le fils de Edmond Adrien LEPRINCE-RINGUET (1845-1929), négociant en décoration d'intérieur, et de Marie Anne Michelle PAILLARD (1852-1938). Le grand-père, Auguste (1801-1886) était le fils de Paul LEPRINCE et de Jeanne JARRY ; lorsque sa mère, veuve en 1820, se remaria en 1831 avec Julien RINGUET, Auguste créa le nom de LEPRINCE-RINGUET.

Félix épouse Renée STOURM, fille de René STOURM (1837-1917), inspecteur des finances, cofondateur de l'École libre des sciences politiques, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences morales et politiques, et de son épouse Louise LEFÉBURE de FOURCY, elle-même petite-fille du mathématicien Louis LEFÉBURE de FOURCY (1787-1869 ; X 1803) et nièce de Michel-Eugène LEFÉBURE DE FOURCY (1812-1889 ; X 1829 corps des mines).

Félix est le frère de Henri René André LEPRINCE-RINGUET (1878-1961 ; X 1899 ; ingénieur civil des mines promo 1902, mari de Germaine fille de Léon MUSNIER, lieutenant puis capitaine d'artillerie lourde pendant la 1re guerre, ingénieur en chef à la Compagnie du gaz de Paris).
Il est aussi le frère de Yvonne.
Il est le cousin de Pierre LEPRINCE-RINGUET (1874-1954), célèbre architecte et ingénieur.

Félix Leprince-Ringuet était un grand photographe, et pratiquait la technique de photographie stéréoscopique sur plaques de verre. Il a réalisé des milliers de photos dans sa vie. Ce fonds photographique a été donnné à MINES ParisTech en décembre 2010. Il a été ensuite partiellement mis en ligne sur ce site :

Visitez la photothèque de Félix Leprince-Ringuet


Félix Leprince-Ringuet élève de l' Ecole polytechnique
(C) Photo Ecole Polytechnique

Félix LEPRINCE-RINGUET a eu deux fils polytechniciens et une fille :



Les 3 enfants de Félix LEPRINCE-RINGUET : de gauche à droite, Louis, Renée-Marie et Jean
vers 1970

(C) Archives familiales

Félix Leprince-Ringuet est né le 14 juillet 1873 à Paris. Il fait des études secondaires au collège Stanislas. Il est Lauréat du Concours général.

Après sa sortie de Polytechnique et de l'Ecole des Mines de Paris, il est membre de l'administration territoriale d'inspection des mines, successivement à Alais, Amiens, Arras, Nancy et Paris. Il est cofondateur et premier directeur technique de l'Ecole des mines de Nancy (1919).

Mobilisé en 1914 comme commandant d'artillerie à Toul. Il aurait créé une méthode remarquable de tir sur avions. En 1916, il est directeur du Centre d'approvisionnement du matériel automobile, à Vincennes.

Il est délégué à la Commission arbitrale du Maroc (1919), et s'occupe de l'évaluation des dommages de guerre miniers (1920-1926).

En 1936, il crée le Bureau de Documentation Minière, dont il cède rapidement la direction à Armand Galliot.


Félix Leprince-Ringuet peint par son fils Louis (site ARPLASTIX.POLYTECHNIQUE.ORG)

Directeur de l'Ecole des mines de Paris (1936-1940).

Travaux sur les gaz de houille

Travaux sur la transmission de la chaleur

Travaux sur l'emploi de l'électricité

Travaux sur la sécurité minière et l'ensemble des problèmes économiques au niveau de l'exploitation des mines.

Officier de la Légion d'honneur 1923

Inspecteur général des mines en 1924.

Commandeur de la Légion d'honneur 1953

Lauréat de l'Académie des Sciences.

Principales régions parcourues : Chine (1898 et 1899), Asie russe (1897 et 1911), Afrique (1929).


Félix Leprince-Ringuet en compagnie de son fils Louis Leprince-Ringuet en 1957, à Bercenay-en-Othe (Aube).
(C) Archives familiales. Reproduction interdite sauf autorisation par Bruno Turquet.

Félix LEPRINCE-RINGUET en 1910


Henri René André Leprince-Ringuet (frère de Félix), élève de l' Ecole polytechnique
(C) Photo collections Ecole Polytechnique


Jean Marie Gabriel Leprince-Ringuet, fils de Félix et frère de Louis, élève de Polytechnique
(C) Photo Collections Ecole polytechnique


Félix Leprince-Ringuet était un alpiniste amateur doué et courageux. Le 26 juillet 1899, il réalise l'ascension du Mont Sir Donald au Canada en compagnie du guide suisse d'Interlaken Edouard Feuz, du guide suisse Christian Hasler et de Heinrich Cordes (1866-1927), attaché interprète à l'ambassade d'Allemagne à Pékin. C'était la 2ème fois que cette montagne fut escaladée, la première datant de 1890. Nous reproduisons ci-dessous des documents relatifs à cette ascension.


Le mont Sir Donald, 3297 m
(C) Archives familiales. Reproduction interdite sauf autorisation par Bruno Turquet.


Extrait du Führerbuch d'Edouard Feuz





Renée et Félix

Le texte suivant donne des éléments biographiques concernant Félix LEPRINCE-RINGUET. Il s'agit d'un texte manuscrit rédigé par sa fille, Renée-Marie TURQUET, retranscrit par Bruno TURQUET (le fils de Renée-Marie) qui a fait certaines corrections ou rares additions.

Après son temps d'ingénieur élève à l'École des Mines, Félix apprend que le Crédit Lyonnais recherche un jeune géologue pour faire de la prospection minière et étudier les possibilités ferroviaires en Chine, pays lointain qui ne se laissait pas facilement inspecter. Félix accepte cette mission : son goût du risque, son humeur voyageuse, son caractère optimiste, et sa santé de fer, tout le désignait pour cette aventure. Car c'en était une en 1898 à l'autre bout de l'Asie dans un monde inconnu. Il faut dire que dans le cadre de l'École des Mines de Paris, avant sa dernière année, il avait déjà fait un voyage en Russie (Ouzbékistan, Turkménistan, Arménie etc.) du 13 juillet au 1er novembre 1897, voyage qui lui avait valu une excellente note. En particulier il fit l'ascension du Grand Ararat 5165m, et s’approcha de l'Elbrouz 5642m. Il apprend un peu la langue, compose un code pour correspondre avec sa famille : une combinaison de cinq chiffres seulement permettait d'avoir des nouvelles de tous. [ Il rapporta de ce voyage en Russie (Ouzbékistan, Turkménistan, Arménie etc.) environ 200 plaques photographiques en noir et blanc, toujours bien conservées en 2009.]

Parti vers l'Est par Marseille, c’est au Havre qu'il débarque plus d’un an plus tard, après avoir fait le tour du Monde (moins rapidement que le héros de Jules Vernes).

Félix prit un peu le chemin des écoliers, alla jusqu'au Japon, et revint par l'Amérique du Nord. Au passage dans les montagnes Rocheuses, il crut faire une 'première' avec l'ascension le 26 juillet 1899 au Canada d’une montagne de 3297 mètres : le Mount Sir Donald. En fait, ce n'était que la seconde ascension, un message dans une boîte en zinc au sommet montrant que la première avait été faite neuf ans plus tôt par deux Suisses de Zurich. Un compte rendu de son ascension, qui a duré plus de 20 heures non stop, parut dans le New York Times du 3 août 1899. Félix venait d’avoir 26 ans. Cette prolongation de la durée de son voyage,malgré les conseils de son père, lui valut d'ailleurs d'être accueilli assez fraîchement par le Crédit Lyonnais à son retour. [ De ce voyage en Chine, il rapporta 350 plaques photographiques en noir et blanc, dont une vingtaine en 17x22 cm, également bien conservées en 2009.]

En Chine, Félix avait appris qu'un autre Français, un missionnaire, se trouvait dans une des régions prospectées. De son côté, le Père Gabriel Maurice sut qu'un jeune Français circulait à travers le pays. Ils se cherchèrent réciproquement, et quand ils arrivèrent à se rencontrer, l'émotion fut si grande pour le religieux de revoir un compatriote qu'il pleurait de joie au fur et à mesure que les mots de sa langue maternelle lui revenaient dans sa conversation. Il y avait 35 ans qu'il n'avait pas vu de Français !

Partout, Félix achetait des souvenirs rares : merveilleuses robes brodées, soieries nombreuses, coiffures de Dragon ou de diables, calottes, nattes, grosses potiches en porcelaine bleu de Chine, vases ou émaux cloisonnés, lampadaires en cuivre ajourés, narguilés, nombreux vases ou bibelots en cuivre ou en bronze de l'époque Ming. Et puis toute une série de petits personnages en bois, souvent habillés de tissus aux vives couleurs, comme des poupées, et qui représentaient les indigènes dans la vie et les occupations quotidiennes. Il n'y manquait même pas les tristes supplices chinois. Félix avait aussi rapporté l'aquarelle d'un jeune garçon de Si An Fou qu'il avait fait poser devant lui. Pouvait-il se douter, ce petit Chinois, qu'il serait immortalisé sur un autre continent ? Son portrait est encore en honneur dans le salon de Bercenay.


1899 01 16 Chine Si An Fou petit Chinois en costume d'hiver
Aquarelle de Félix LR

Mais ce qui n'a pu être gardé au-delà du retour, ce furent les fameux « oeufs pourris » tels que les Chinois savaient les conserver. Enveloppés dans une couche de certains feuillages, ils étaient enfouis des mois durant dans la terre humide. Quand on les mangeait, le jaune était devenu verdâtre, et le blanc d'un brun transparent comme de la gelée de viande. Ils étaient comestibles mais sans goût.


Un jour la course au navire

Au fur et à mesure que le voyage avançait, le nombre des bagages augmentait, et lorsque le moment fut arrivé de reprendre un bateau, c'est avec une bonne quarantaine de caisses portées par ses coolies que le jeune voyageur, dévalant la colline en tête de son originale procession, arrive au port d'où le bateau venait de lever l’ancre ! A force de signaux insistants, le commandant se décide à remettre les amarres, à reposer la passerelle. Il pensait sans doute n'en avoir que pour un instant de faire monter le voyageur retardataire.

« C'est que j'ai mes caisses qui me suivent à dos de porteurs... »

Et levant les yeux, le Commandant stupéfait, aperçut la file serpentante qui s'étirait sur la colline. Il fallut être très insistant pour convaincre l'officier d'attendre jusqu’au chargement de la dernière caisse. Ouf!!!

Lorsque le navire se fût éloigné du rivage, Félix L.R. apprit que le bateau suivant ne devait faire escale que trois semaines plus tard.

1906-COURRIÈRES !

Cette heureuse vie d'Arras fut subitement endeuillée par la terrible catastrophe de Courrières : un coup de poussière au fond de la mine, et c'est subitement un millier de mineurs ensevelis, des survivants possible que l'on cherchait à tout prix à sauver !

Article du journal « Le temps ». 27 mars 1906
La catastrophe de Courrières et la grève des Mineurs.

VOYAGE AUTOUR DU FEU. (de notre envoyé spécial)
Billy-Montigny, Jeudi soir.

Il est difficile de se faire une idée, même approximative, de la lutte que les sauveteurs soutiennent depuis quatre jours avec une courageuse ténacité contre le feu, si l'on n'a pas vu ces gens à l'oeuvre.

A la faveur de permissions spéciales, quelques visiteurs -très rares d'ailleurs- étaient descendus dans la fosse n° 2. Mais incommodés par une chaleur suffocante et découragés par les éboulements, ils s'étaient arrêtés à 250 mètres de l'incendie, et pour le surplus s'étaient contentés des narrations des Pompiers.

Hier, à midi, le Directeur des travaux de sauvetage, l’Inspecteur Général Delafond, m’informait par téléphone que le moment était favorable pour l’exploration :

« Vous m'avez demandé de voir la manoeuvre de près, me disait-il. Eh bien l'instant est propice ».

Et une heure après, équipé en mineur, uniquement vêtu du large pantalon et du long sarreau de toile bleu, le crâne enveloppé dans le « béguin » (bonnet) avec la barrette (chapeau de cuir bouilli) pardessus, muni de la lampe 14050, je prenais place dans le cage.

« Je vous confie à Mr Leprince-Ringuet » m'avait dit Mr Delafond, "c'est un jeune et intelligent ingénieur du contrôle, qui depuis le catastrophe s'est montré d'un dévouement à toute épreuve, d’une activité dévorante et parfois d'une témérité imprudente. C'est lui, notamment, qui, avec un ingénieur de la Compagnie, s'est approché par les galeries de l'étage supérieur du puits n° 3. Je vous recommande à lui."

On referme la cage. Un bruit de ferraille. Un grincement. Et nous plongeons dans le gouffre à la vitesse de cinq mètres à la seconde.

A la hauteur de 250 mètres, il pleut : L'ingénieur m'explique : « C'est la bâche, (réservoir grâce auquel on peut arroser le feu) qui est trop pleine et dont l'eau suinte le long des parois. »

Un déclanchement, et la cage stoppe. Nous sommes à l'accrochage. Un mineur nous délivre, et séance tenante, derrière Mr Leprince-Ringuet, je m'enfonce dans le noir. A notre gauche, l’air chassé par le ventilateur s'engouffre en tempête. Mais la porte de la galerie refermée, on n'entend plus rien.

Nous sommes en pleine nuit et un lourd silence pèse sur nous : un silence de tombe.

D'abord, nous traversons les barrages de briques cimentées qu'on a crevés pour aller combattre l'incendie. Dans la galerie haute et large jalonnée de soixante en soixante mètres par de petites lampes électriques, nous marchons d'un pas accéléré. Au passage, l’ingénieur note des souvenirs ou des détails topographiques :

« Ici nous traversons le rocher. C'est pourquoi la catastrophe n'a produit à cet endroit aucun éboulement. Là au contraire, nous sommes en pleine veine de houille, et voyez lez dégâts. »

Effectivement, l'armature de fer qui revêtait le tunnel de cintres successifs a été arrachée de la paroi qu'elle consolidait, et disloquée ou projetée en morceaux épars. D'énormes blocs se sont détachés qu'on a rangés d'un côté de la voie. Voici des berlines culbutées ou démolies; voilà des rails tordus. A cinq cents mètres de l'accrochage, la galerie tourne brusquement à gauche. Au coude, l'ingénieur me jette ce simple avertissement :

« Courbez-vous et bouchez vos narines. »

J'avoue que j'ai oublié de prendre la seconde précaution tant la gymnastique à laquelle on me conviait au milieu des quartiers de houille accumulés est difficile pour un profane. Et j'en ai souffert. Il nous faut en effet franchir à quatre pattes un éboulement considérable et qui ne s’étend pas sur moins de vingt cinq mètres de long. Une odeur épouvantable me prend à la gorge : il y a des cadavres sous un tas noirâtre. Combien ? On ne sait. Probablement plusieurs, étant donné le point de l'éboulement; c’est presqu’à l'entrée d'un chantier.

L'obstacle franchi, nous prenons l'allure pour sortir le plus vite possible de la zone empuantée.

Mais la voie se resserre et il faut se faufiler dans la forêt des étais.

« Silence », crie une voix dans le lointain.

En marchant à pas de loup nous arrivons à la station téléphonique installée par les sauveteurs allemands. C'est le point où ont échoué jusqu'à présent toutes les tentatives d'exploration de tous ceux qui ont obtenu de descendre dans la mine. Il parait qu'une ventilation plus active et l'amélioration du boisage permettront maintenant sans trop de péril d'aller jusqu'au feu.

"Nous allons donner de nos nouvelles à l'accrochage », me dit l'ingénieur.

Et il s'approche de l'appareil téléphonique installé sur deux étais. Il est légèrement détraqué et pour actionner la sonnerie, il faut se servir d'un petit caillou qu'on replace soigneusement dans une boite, dès que la réponse est arrivée.

"Tout va bien », me dit Mr Leprince-Ringuet, nous poursuivons notre route vers l'incendie, et nous repartons.

Maintenant la galerie s'étrangle. Il faut se baisser, ramper, s'aplatir. Mr Leprince-Ringuet pose 1e pied sur un bloc qui chavire, et s'étale. Un peu après, moins expérimenté, je heurte un étai et laisse choir ma lampe.

« Faites attention », me dit obligeamment l'ingénieur.

A un nouveau détour de la galerie, nous tombons au milieu d'une équipe d'ouvriers qui creusent une excavation dans la paroi. Que fait-on là ?

On me montre une masse blanche à quatre pas, une masse d'où se dégage une odeur caractéristique. C'est un cheval qu'on a recouvert de chaux, et sur lequel on a projeté une solution indiquée par le Dr Calmette : hypochlorite de chaux, sulfate de fer, charbon.

On tirera le cheval dans la caverne, on murera l'ouverture et tout sera dit.

Passons. Cinquante mètres plus loin je constate, non sans inquiétude, que la température s'élève.

Nous approchons de l'incendie. Par instant des bouffées de chaleur arrivent qui me suffoquent.

L'ingénieur, sans pitié, file comme un renard entre les étais, sur les éboulis, grimpe, s'accroche, se couche, se redresse. Je le suis péniblement à travers ce dédale tortueux.

Halte, nous sommes à dix mètres d'un « beurtia », c’est-à-dire d'un puits intérieur qui communique avec l'étage au-dessus.

"Par là, me dit Mr Leprince-Ringuet, on peut aller jusqu'au puits numéro 3 »

Vous êtes allé jusque là ?

« Oui, quarante huit heures après la catastrophe. »

Et qu'est-ce que vous avez vu ?

« Un charnier, ils sont entassés pêle-mêle ».

Nous repartons. Encore dix minutes de gymnastique, et nous voilà sur la ligne de feu, tout ruisselants de sueur, congestionnés. Les oreilles bourdonnent et le sang bat aux tempes. J'éprouve un malaise indéfinissable.

Devant nous, c’est un amoncellement de décombres qui s'élève presque jusqu'à la voûte. Quatre mineurs, quatre ingénieurs, deux pompiers de Paris et un sauveteur allemand sont là, accroupis, les yeux brillants, la sueur coulant sur leur visage : c’est l'équipe de protection.

« Couchez-vous, me dit Mr Leprince-Ringuet, et rampez. »

J'obéis. Nous franchissons ainsi une douzaine de mètres, et nous voilà devant le feu. Imaginez une salle de bains de vapeur.

A une distance que je ne puis apprécier (peut-être six mètres, peut-être quinze mètres) la voûte de la galerie apparaît toute rouge. La lance, accotée contre deux blocs de charbon, asperge le brasier qui pétille et qui parfois gronde sourdement. Un peu en arrière, un pompier et un sauveteur allemand muni de ses deux besaces d'air surveillent l'arrosage.

Le pompier, un jeune homme blond et mince, accroupi derrière un bloc, s'essuie le visage.

L'Allemand, appuyé contre un étai ne bronche pas. On dirait une statue à quelques mètres de ce four.

Cinq minutes s'écoulent.

"En arrière", fait un ingénieur.

Il faut battre en retraite. On vient de gagner un peu de terrain. Il va falloir avancer la lance. C'est le moment où les retours de fumée et d'acide carbonique sont à craindre. Tout le monde recule et va s'embusquer dans un recoin voisin. Cinq minutes après, la lance ayant été déplacée, les deux sauveteurs qui se trouvaient à l'avancée viennent nous rejoindre : deux vont les relayer et l'équipe se reporte vers l'incendie pour boiser la partie conquise.

Il reste six mètres à gagner pour arriver au sommet du palier du haut duquel on pourra peut-être déterminer le foyer et l'étendue de l'incendie.

Je suis en nage, mais je respire plus facilement qu'à l'arrivée. Évidemment, on finit par s'acclimater. Mais Mr Leprince-Ringuet m'entraîne : Il faut qu'il soit remonté à cinq heures pour déposer devant le Juge d'Instruction.

Enfin nous sommes rendus au jour, à la lumière...

Félix, qui était arrivé aussitôt sur les lieux dès le début de la catastrophe, s'acharna sans répit des jours et des nuits durant à dégager des survivants éventuels, et à donner une issue aux emmurés.
Quelques rares rescapés reviendront au jour plusieurs semaines après !
Après ce choc et ce surmenage, Félix commença à perdre le sommeil.

NANCY, ET VOYAGE EN TRANSBAÏKALIE 30 juin - 25 août 1911

Après le poste d'Arras, ce fut à Nancy, au centre du bassin de Lorraine, que Félix fut nommé avec le titre d'ingénieur en chef. Il devait contribuer à fonder dans cette ville l'Institut minéralogique et minier juste avant la guerre de 1914.

Mais entre Arras et Nancy; le chemin passe par…...Vladivostok !

C'est jusque-là que Félix se rendit au court de l'été 1911, en Transbaïkalie à la frontière chinoise, par le Transsibérien qui traverse pendant plusieurs jours consécutifs la steppe russe, si monotone et écrasante de chaleur. Il circula aussi en bateau, et beaucoup à cheval. Il ramena de ce voyage une centaine de plaques photographiques en verre, dont une dizaine en couleurs. [Par le procédé autochrome commercialisé en 1900. Couleur de bonne qualité, et encore très bien conservée en 2009.]

Félix devait faire une étude sur les gisements du sous-sol de ces lointaines contrés. De ce voyage il rapporta les connaissances minéralogiques qui lui permirent d'écrire à la fin de sa vie, en 1951, le livre : « L’avenir de l'Asie russe. »
[Chez Flammarion. Dans ce livre il relate sa rencontre fortuite avec le dalaï-lama de l'époque, voyageant incognito accompagné seulement de trois lamas et d'un interprète, qui déjà avait dû fuir le Tibet et se réfugier en Mongolie pour ne pas être prisonnier des Chinois. Il lui rendit visite dans son campement, et il reçut de lui une « carte de visite » consistant en une écharpe de soie bleue sur laquelle le dalaï-lama avait écrit un mot spécialement pour lui. Le Dalaï-lama lui rendit sa visite, et ils passèrent l’après midi ensemble. Il en fit un croquis aux crayons de couleurs. La conversation se déroula par l'intermédiaire de deux interprètes : Français-Russe, et Russe-Tibétain (notes de ses carnets).]


1911 07 Transbaïkalie- en mission- déjeuner à Tcherlovaïa-Gora Félix Leprince-Ringuet

1940-DEPART DE L'ECOLE DES MINES

Il était inéluctable : il fut douloureux et précipité.

Mon père n'avait pas tout à fait atteint sa retraite, au moment où il assura la rentrée de l'École des mines en Octobre 1939.

Normalement il devait au moins terminer avec ses élèves et ses professeurs l'année scolaire qu'il venait de réorganiser dans les difficiles conditions de l'heure.

Il ne doutait pas un instant d'ailleurs de cette continuité et de cette logique.

Fin Janvier 1940, c’est-à-dire au cours du deuxième trimestre scolaire, brusquement il apprend qu'il doit partir. Et dès le 15 Février. C'est un véritable coup de massue, une mesure tellement injustifiée, que mon père en est comme tout étourdi. Il est ému, bouleversé, et vient immédiatement en parler à ma mère, tout aussi suffoquée que lui d'un tel procédé. Il demande des explications : rien à faire, le ministre est buté contre lui d'une façon inexplicable depuis l'affaire de l'Ouenza, là où précisément il a cherché à agir avec toute la probité et l'efficacité de son tempérament. Et à l'École des Mines, il avait vraiment réussi, et avait contribué à la prospérité de l'École. Il y avait fait des améliorations, il avait notamment assuré la réorganisation des laboratoires des élèves.

……………….

"En en parlant le moins possible". C'est tellement vrai que leurs propres enfants ne se sont pas doutés du procédé dont on avait usé pour faire cesser brusquement les fonctions de leur père. Plus de trente ans après, j’en parlais à l'un de mes frères : il fut très étonné d'apprendre comment les choses s'étaient passées.

Après 45 ans d'une carrière où il a servi l'État avec une compétence, une conscience et un désintéressement sans faille, on ne le nomme pas Commandeur de la Légion d'Honneur, ce qui est une chose unique dans la suite des Directeurs de l'École des Mines.

Plusieurs sont révoltés. Parmi eux, Jules Aubrun, et il ne se contente pas de s'indigner : il fait une démarche auprès du Ministère des Travaux publics, demandant pour son vieil ami et collègue du Corps des Mines qu'on répare "l'oubli" de sa promotion dans la Légion d'Honneur. Non sans inconscience, le Ministère répond que Mr Leprince-Ringuet ne l'intéresse plus, puisqu’il est maintenant à la retraite. Alors Mr Aubrun va frapper à la porte de la Grande Chancellerie pour expliquer la chose. Et c'est à ce titre qu'un jour mon père fut nommé Commandeur de la Légion d'Honneur, distinction que sa modestie n'aurait pas recherché, mais qu'il sut apprécier et qui pour plus d'une raison lui fit un vrai plaisir.

PRINCIPAUX VOYAGES DE FÉLIX LEPRINCE-RINGUET


Merv, en Turkménistan, est la plus ancienne et la mieux préservée des cités-oasis le long de la Route de la soie en Asie centrale. Les vestiges de cette vaste oasis couvrent quatre milliers d'années d'histoire humaine, et un certain nombre de monuments, particulièrement des deux derniers millénaires, restent visibles.
Photo par Félix Leprince-Ringuet, 1897. Commentaires par Bruno Turquet.


Félix Leprince-Ringuet en 1955
Archives familiales. Don de Bruno Turquet à MINES ParisTech

Quelques publications de Félix Leprince-Ringuet