n°48 - Octobre 2007
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les sciences sociales à l'épreuve de l'environnement |
par
François Valérian
Rédacteur en chef des Annales des
Mines
* * *
DE L’ENVIRONNMENT AU
« DEVELOPPEMENT DURABLE »,
UN APERÇU DES RAPPORTS ENTRE SCIENCES
SOCIALES
ET QUESTIONS ENVIRONNEMENTALES
* * *
LES
ATTENTES DU DELEGUE INTERMINISTERIEL
AU DEVELOPPEMENT DURABLE PAR
RAPPORT AUX
SCIENCES SOCIALES
Quelle peut être la contribution des sciences
sociales au développement durable ? Décisive si
elles savent s’emparer des
questions essentielles ouvertes par ce nouveau concept et surtout
forger les
outils nécessaires pour transformer en profondeur la
société. Sans se laisser
engluer dans de vains débats car ce qui est en jeu ce sont les
paradigmes qui
structurent les couches les plus profondes de nos
sociétés. Bouleversant
les relations humanité/biosphère, effaçant les
frontières entre savant et
profane, sciences dures et molles, connaissances certaines et
incertaines… le
développement durable appelle un changement de civilisation. Peu
étonnant que
les conservatismes mobilisent pour le contrer la plus grande force du
monde : l’inertie intellectuelle.
L’ENVIRONNEMENT, OBJET
GEOGRAPHIQUE ?
par Yvette Veyret
Université de Paris
X-Nanterre, laboratoire Gecko
Loin de l’environnement du
naturaliste qui dit essentiellement la faune et la flore,
l'environnement du
géographe est bien ce tissu de relations et d'interactions qui
lient nature et
société, nature et culture. Un objet qui intègre
données sociales et éléments
« naturels » dans un construit en quelques sorte
« hybride ». Rupture par rapport à la
géographie physique du début du
XXe siècle qui accorde au milieu une place fondamentale,
l'environnement ne rejette pas ces éléments biophysiques
mais les utilise selon
d'autres approches. L'environnement est pour le géographe un
donné, un perçu,
un vécu, un élément géré, un objet
politique. Et s'inscrit tout naturellement
dans les problématiques de développement durable.
QUELLE
HISTOIRE POUR L’ENVIRONNEMENT ?
par
Geneviève
Massard-Guilbaud
Directrice d'études
à l'Ecole des hautes études en sciences sociales
Présidente de l'European
Society for Environmental History (ESEH)
Si
géographes et historiens partagent la même
définition de ce que l’on entend par
environnement, les deux disciplines n’ont pas avancé au
même rythme. L’histoire
a pris en France un retard important, laissant en quelque sorte aux
autres le
soin de considérer la dimension temporelle des choses. Une
situation
regrettable, non pas que les historiens aient le monopole du
passé, mais il
importe qu’ils prennent là aussi, avec leurs méthodes et
leurs problématiques,
toute leur place. Car si, peut-être, l’histoire environnementale
n’a pas
vraiment de terrain qui lui soit particulier, elle a assurément
un regard qui
lui est propre. Il y a heureusement des raisons d’espérer :
les jeunes
chercheurs, de plus en plus nombreux, abordent ce terrain. Mais presque
tout
reste à faire, et nous n’en sommes qu’au début, en France
du moins…
ECONOMIE
DE L'ENVIRONNEMENT OU ECONOMIE ECOLOGIQUE ?
par
Franck-Dominique
Vivien
Université de Reims
Champagne-Ardenne,
Laboratoire "Organisations marchandes
et institutions"
C’est dans les années 1960
que la théorie économique a
vu
l’irruption de la question environnementale. Elle y a répondu
par deux postures
épistémologiques : l’une qui vise à la
construction d’une économie de l’environnement,
l’autre à
celle d’une économie écologique. Pour
la première, la « crise de
l’environnement » apparaît comme une
période de transition, l’environnement est un
objet économique en devenir, encore imparfait,
appelé à être un bien économique comme un
autre. En bref l’objet
environnemental doit intégrer la logique
économique et la configuration
marchande idéale. Pour la seconde, la « crise de
l’environnement »
est le symptôme d’un seuil franchi, d’une nouvelle époque
de rareté qui frappe
désormais le « capital naturel ». C’est
l’économie qui doit s’insérer
au sein des régulations écologiques, la logique
économique doit, ici, céder le
pas à d’autres logiques, irréductibles à la
première, et qui la dépassent.
DIRE LE
DEVELOPPEMENT DURABLE
par Nicole
d’Almeida
et
Université de Paris
IV-Sorbonne , Celsa
L’environnement est devenu
un champ d’informations nouveau qui ne cesse de s’étendre,
marqué par la
création démultipliée d’obligations d’informer,
l’élaboration et la livraison
d’un nombre croissant d’informations, la volonté de produire et
rendre publique
une information exhaustive, non hiérarchisée, accessible
par tous et partout.
C’est aussi le berceau d’expérimentations de nouvelles
modalités de dialogue et
de débat, des conférences de citoyens aux débats
publics, qui voient se
profiler la figure du citoyen vigilant et la perspective d’une
démocratie
délibérative, nouvel idéal contemporain. Reste une
difficulté majeure :
conjuguer la complexité avec un principe
d’intelligibilité et d’accessibilité
des messages, introduire de la certitude dans l’incertitude du savoir,
initier
le changement dans les comportements sans bloquer ni bouleverser.
par
André
Micoud
Université de
Saint-Etienne, Laboratoire Modys
Le développement durable c’est,
tout à la fois et inextricablement, une figure
rhétorique, un concept
rationnel, une catégorie juridique qui participent
de concert à l’élaboration et à « l’institution » d’un
autre monde. Et nous invitent à reconsidérer la
naturalité de toute une série
de figures, concepts ou catégories qui sont devenus des
« catégories » du prêt à
penser, de plus en plus hétérogènes à la
construction symbolique que l’on voit s’édifier sous nos yeux et
qui, dans le
même temps qu’elle institue un autre monde, institue d’autres
êtres
humains. D’où les recompositions assez fortes auxquelles on
assiste
aujourd’hui au sein des sciences sociales. D’où, en particulier,
le formidable
essor d’une véritable anthropologie des sociétés
occidentales que des chercheurs se mettent
à étudier comme les
ethnologues les sociétés primitives avant la
décolonisation.
SUSTAINABLE
DEVELOPMENT :
UN PROBLEME DE TRADUCTION
par
Franck-Dominique
Vivien
Université de Reims
Champagne Ardenne,
Laboratoire "Organisations marchandes
et institutions"
Vingt-cinq ans après son
lancement et malgré un unanimisme apparent,
le développement soutenable apparaît encore comme
une « innovation
sous-exploitée ». En raison de la difficulté
à saisir l’essence même de la
notion. Faute aussi de savoir lui donner un contenu précis en
termes
d’objectifs ou de principes qui permettent concrètement la prise
de décision et
l’action. D’où, parfois, face aux enjeux posés, de
simples juxtaposition ou
« collage » de mesures, d’actions, de politiques.
Sans grande
nouveauté, ni forte cohérence.
POUR
UN RENOUVEAU URBAIN : GESTION DES
HERITAGES ET INEGALITES
Difficultés
sociales et risques environnementaux en
Seine-Saint-Denis,
par
Anne-Cécile
Lefort
Centre d'histoire des
techniques et de l'environnement, Cnam
Emblématique de la banlieue
parisienne et, plus largement, concentré des problèmes et
handicaps de ces
zones urbaines hors la ville, la Seine-Saint-Denis porte les traces
d’une mise
en exploitation intense et durable, entamée dès la
première moitié du XIXe
siècle, et sans souci d’en accompagner les bouleversements
économiques, sociaux
et paysagers. Département hors normes, département en
crise économique,
département en phase de reconfiguration territoriale et de
reconstruction
identitaire, la Seine-Saint-Denis doit gérer et
l’héritage industriel et celui
des politiques urbaines. Les transformations-pansements aujourd’hui
entreprises
suffiront-elles à guérir les vieilles plaies de la
fracture
socio-environnementale examinées par l’approche historique de
terrain ? La
« crise des banlieues » diagnostiquée dans
tous les médias en 2005
laisse penser que non.
L’INDUSTRIE
CHIMIQUE ET SES RIVERAINS : UNE RELATION AMBIVALENTE
Le
cas de la grande région lyonnaise
par
Thierry
Coanus, François Duchêne et Emmanuel Martinais
Ecole nationale des travaux
publics de l'Etat, Vaulx-en-Velin,
Laboratoire Rives et UMR CNRS 5600
La notion est hybride, le
terme équivoque, le risque n’est pas un objet défini ou
le produit stabilisé
d’un calcul, il est éminemment relationnel. La
compréhension de la relation
« habitante » au risque industriel, interdit de
se limiter à la
perspective trop étroite des professionnels en charge de sa
gestion technique
et administrative : la relation des riverains à leur
environnement industriel -
mais aussi physique, humain, social - n’est pas statique,
définie
une fois pour
toutes en fonction de paramètres simples, elle relève
d’un ajustement permanent
aux micro-événements quotidiens. Une dynamique qui
alimente un incessant
travail d’interprétation, un face-à-face qui exige du
sens. Illustration par les riverains de la
chimie
lyonnaise.
La gestion durable
des ressources naturelles
GESTION DURABLE D’UNE
RESSOURCE FORESTIERE A LA FIN
DU XVIIe SIECLE.
L’exemple de la Grande
Chartreuse
par
Emilie-Anne
Pépy
Université Grenoble
Pierre Mendès-France, Laboratoire Junior Pradis (ENS-LSH)
Les
ordres monastiques et leur milieu naturel : développement
durable avant la
lettre ou anachronisme ? Sans chercher à calquer un objet
très
contemporain, dont la pertinence scientifique n’est pas toujours
validée, sur
des réalités historiques différentes, le concept
de développement durable peut
servir de fil conducteur à une réflexion sur les rapports
entre les sociétés du
passé et leur environnement. L’exemple
de la Grande Chartreuse et sa gestion forestière qui
concilie
exploitation bénéficiant aux religieux, accès des
paysans à une ressource
vitale, et volonté de pérenniser dans la durée le
patrimoine forestier illustre
ce souci de durabilité. Mais sans doute conviendrait-il mieux de
parler de
gestion durable, voire d’une gestion « en bon père de
famille » qui a
su traverser les siècles : les cantons exploités
aujourd’hui par l’ONF
sont les mêmes qu’au XVIIe siècle.
LES CULTURES DE L’EAU :
LA NAISSANCE DES AQUACULTURES
EN FRANCE AU XIXe SIECLE
par
Olivier
Levasseur
UMR 5196 " techniques et
culture", CNRS - Muséum national d'histoire naturelle
Cultiver l’eau pour faire
face à la raréfaction des ressources aquacoles,
ensemencer les fonds marins,
« semer du poisson comme on sème du grain » :
dès la seconde
moitié du XVIIIe siècle les pistes du
développement des aquacultures
sont défrichées, mais c’est le XIXe siècle qui
sera celui de la
« révolution aquatique ». Une
révolution qui sera, en France, celle
des poissons de mer et d’abord de l’ostréiculture avant
d’être celle des eaux
douces. Une révolution, c’est l’une des originalités du
modèle français, qui
n’aurait pu s’accomplir sans la forte implication de l’Etat, son
financement,
sa législation. Une révolution aquacole qui signe un
nouveau rapport entre les
hommes et leur environnement, qui veut
une industrie qui satisfasse le présent en sauvegardant
l’avenir.
La problématique de sustainable development
avant la lettre ?
PECHE
A LA LIGNE ET GESTION DES RESSOURCES
PISCICOLES
Le
Sud-Ouest de la France de la fin des années 1880
à la fin des années 1930
par
Jean-François
Malange
Université de Toulouse,
Laboratoire Framespa
L’extrême fin du XIXe
et le début du XXe voient se multiplier les
sociétés de pêcheurs qui conjuguent
très vite passion de la pratique et souci de l’environnement.
Des sociétés dont
le principal mot d’ordre est la défense, la protection et le
repeuplement de
cours d’eau français qu’elles estiment menacés. Cherchant
les causes de ces
maux, les pêcheurs dénoncent les pollutions industrielles,
cartographient et
inventorient la faune piscicole, multiplient les échanges avec
les instances
scientifiques, entreprennent de vastes opérations de
pisciculture et
d’alevinages. Une mobilisation, à l’échelle des
pêcheurs amateurs du pays tout
entier : l’histoire de la pêche à la ligne rejoint
ici l’histoire de la
protection des cours d’eau. De quoi identifier l’apparition d’une
conscience
écologique ?
DANS LES POLITIQUES DE DEVELOPPEMENT DURABLE ?
par Florence Richard-Schott
Université de Lyon, UMR
5600
L’eau richesse, bien
économique dont l’exploitation doit servir les
intérêts des hommes. Eau qu’il
faut maîtriser par des moyens techniques et technologiques de
plus en plus
efficaces. « Appropriation»,
« rentabilité » et
« développement » sont jusqu’aux
années 1970 les maîtres mots des
politiques de l’eau. Jusqu’à la montée des
inquiétudes environnementales, les
interrogations sur les impacts d’un réchauffement climatique
planétaire :
la richesse inépuisable devient alors élément
menacé, patrimoine naturel trop
longtemps fragilisé par des aménagements anthropiques
lourds, dont il faut
préserver, voire restaurer, l’intégrité dans un
souci de responsabilité envers
les générations futures. En remplaçant
définitivement dans les principaux
textes juridiques les notions de richesse et de patrimoine, celle de
« ressource en eau », au centre de la
« gestion durable »
des milieux, semble concilier, tout en les dépassant, ces deux
visions longtemps
divergentes.
L’INSOUTENABLE
DURABILITE DE NOS PRATIQUES SCIENTIFIQUES ?
Quand
le développement durable interroge les sciences sociales et la
société
par
Yann
Calbérac
Université de Lyon,
Laboratoire junior radis (ENS-LSH), et UMR 5600