Le texte qui suit a été publié dans UNE GRANDE FAMILLE DE SAVANTS : LES BRONGNIART par Louis de Launay -- Librairie G. RAPILLY ET FILS, 1940
En parlant de Théodore Brongniart, nous avons déjà rencontré à diverses reprises son fils Alexandre qui devait apporter une gloire toute particulière à la famille.
Alexandre Brongniart est né à Paris, rue Greneta, le 5 février 1770 [Extrait du registre de la paroisse Saint-Sauveur de Paris : « Le mardi, sixième du mois de février de l'année 1770 a été baptisé Alexandre, né d'hier, fils d'Alexandre Théodore Brongniart,architecte et d'Anne-Louise Dégremont, son épouse, rue Greneta, parain (sic), Jean-François Le Tellier, entrepreneur des bâtiments du Roi, paroisse Saint-Etienne du Mont; mareine (sic) Marie-Catherine de Savigny, fille majeure, paroisse Saint-Eustache, soussignés »]. Nous avons deux fois son portrait à 7 ans, en buste par Houdon, en miniature par Hall. Plus que la miniature légèrement traitée dans le goût de Fragonard, le buste nous donne l'idée de l'enfant sérieux, attentif, volontiers un peu austère, que devait être dès lors Alexandre. Rapidement, la tournure scientifique des ancêtres pharmaciens s'accusa chez lui en réaction contre la vocation artistique de son père, sans cependant exclure un certain goût des arts qui devait trouver plus tard, sa place dans l'organisation de la manufacture de Sèvres. On destinait le jeune homme à la médecine, et, en attendant, il étudiait les diverses branches des sciences naturelles et chimiques qu'exige la pharmacie. Mais, au regret de sa mère qui aurait voulu lui voir une carrière lucrative, il montra bientôt clairement que son goût était d'abord pour la science pure et pour le professorat, qu'il s'agît d'anatomie, de zoologie, de botanique ou de chimie, se passionnant ici pour les méthodes nouvelles de Linné, là pour celles de Lavoisier. Sauf à anticiper un peu, nous trouvons dans les lettres de sa mère, des traits de son caractère à 22 ou 23 ans qui devaient certainement préexister. Le portrait le plus typique est tracé en septembre 1793, sous l'émotion de son départ à l'armée :
« J'ai été pénétrée de la tendresse que l'on porte à mon enfant. Cet homme qui n'a aucune marque particulière d'amitié, qui a plus l'air indifférent qu'aimant, est aimé de tous... Ils ont presque de la vénération pour lui. Dites-moi donc quel charme a cet enfant pour avoir toujours l'air de commander à tous et d'être aimé malgré cela de tous, d'être le camarade de tous ? C'est toujours le même enfant qui disait : « Baissez la tête, levez le nez ! » Il est toujours primant sans qu'on s'en offense. Enfin jugez de cet ascendant qu'il a sur les cœurs... Il est parti avec sa philosophie et sa résignation ordinaire. Le désir qu'il a d'être utile à sa patrie le soutenait... »
Et le père écrit une autre fois : « Il ne faut pas nous plaindre ; car nos trois enfants existent à notre satisfaction, malgré la rudesse de l'aîné, la nonchalance de la grande fille et l'étourderie de la petite. Il n'est personne ici qui ne me félicite sur mon fils, malgré sa tête baissée et sa distraction. On voit que l'amour de l'étude en est la seule cause. »
Alexandre Brongniart est encore presque sur les bancs du collège et commence à peine à préparer ses examens de médecine, qu'on le voit constamment occupé à observer la nature, à herboriser, à disséquer et, d'autre part, à analyser, à distiller, à combiner les réactifs chimiques. Sa chambre est un laboratoire, un atelier, une ménagerie. Il suit, à l'École des Mines naissante, le cours de minéralogie professé par Sage. Son oncle Antoine l'initie à la chimie. Et, dès lors, toutes les fois qu'il peut trouver une occasion d'exposer ses idées, de répandre sa jeune science, par la parole ou par l'écriture, il la saisit, un peu embarrassé au début pour se produire en public mais prenant vite de l'assurance.
En 1787, à 17 ans, le manuscrit d'une leçon d'ouverture qui s'est trouvé conservé nous le découvre faisant un cours de minéralogie à la « Société Gymnastique ». Dès la formation de la Société Philomathique, le 10 décembre 1788, il s'y intéresse vivement et prend une part active à ses travaux. Ce sera longtemps pour lui un centre de réunion intellectuelle, où il rencontre constamment Riche (frère de Prony) [Riche mourut jeune au Mont-Dore, en septembre 1797 ; Silvestre devint membre de l'Institut ; Philomathique vient de « philo-mathein » (ami des sciences)] et Silvestre qui en sont les secrétaires, où il se liera plus tard intimement avec Cuvier et avec Geoffroy Saint-Hilaire.
Cette Société Philomathique, un peu oubliée aujourd'hui et à laquelle Brongniart resta attaché toute sa vie, soit pendant près d'un demi-siècle, eut de suite cet avantage de fournir un organe aux jeunes savants qui y faisaient leurs premières communications, aujourd'hui réservées à nombre de sociétés savantes; mais elle devait surtout jouer un rôle important pendant l'interrègne révolutionnaire de l'Académie des Sciences, quand la science, délaissée, sinon persécutée, n'avait plus aucune tribune pour se faire entendre. C'était une société fermée dont le nombre de membres était limité à 50 et où, par suite, la difficulté d'être admis en faisait apprécier l'honneur. D'après son règlement, remanié et précisé en juillet 1791, puis en 1797, elle se proposait un objet très vaste : l'histoire naturelle, l'anatomie, la physique, la chimie, l'art de guérir, les arts mécaniques et chimiques, l'économie rurale et le commerce, les mathématiques, l'archéologie. Elle effectuait des expériences et publiait un bulletin mensuel. Les membres étaient « astreints à un travail périodique et à une présence habituelle aux séances », toute absence non justifiée ou simplement tout retard entraînant une amende. Elle comprenait des membres, des associés libres et des correspondants.
Vient la révolution de 1789, dont les débuts sont accueillis par la famille Brongniart avec l'enthousiasme qui fut alors général dans la bourgeoisie française. Avant même que la Bastille ne soit prise, Théodore Brongniart a posé le plan d'une place devant se substituer au monument abhorré. Le 14 juillet, Alexandre Brongniart s'enrôle comme volontaire dans la garde nationale non soldée, deuxième division, huitième bataillon, compagnie du guidou, sous les ordres du prince de Salm-Kyrbourg. Mais cela ne l'empêche pas de poursuivre ses études et, le 20 octobre 1789, il est reçu maître es-arts de l'Université de Paris. Ici, je ne résiste pas au plaisir de reproduire son diplôme dont les grâces latines contrastent avec la sécheresse de nos titres modernes :
« Universis présentes litteras inspecturis, Rector et Universitas studii parisiensis, salutem in eo qui est omnium vera salus. Cum universi fidei catholicae cultores, tam naturali aequitate, quam divinae legis praecepto sint obstricti, ut fidele testimonium perhibeant veritati, multo magis convenit, ut viri Ecclesiastici diversarum scientiarum Professores, qui veritatem in omnibus scrutantur, ac in ea alios instruunt et informant, ut sic nec amore, vel timore, aut alia quacumque occasione devenit a rectitudine veritatis et rationis. Hinc est, quod nos in hac parte versati testimonium perhibere cupientes, omnibus et singulis, quorum interest, tenore praesentium notum facimus, quod dilectus noster Alexander Brongniart, Parisiens, in Artibus Magister, gradum Magisterii in praeclara Artium Facultate Parisiensi, examinibus rigorosis, anno Domini millesimo septingentesimo octogesimo nono, die veri vigesima mensis octobris secundum prsedictae Facultatis Artium statura et consuetudines, diligenter praehabitis solemnitatibus in talibus assuetis, laudabiliter et honorifice adeptus est. In cujus rei testimonium sigillum nostrum magnum praesentibus litteris duximus apponendum... »
Le 4 août 1790, une autre pièce certifie que Brongniart a suivi le cours de médecine de Nizon depuis les vacances de 1789.
En même temps, il organise, dans le bâtiment des Invalides qu'habitent encore ses parents, un cours de chimie destiné à vulgariser les théories si discutées de Lavoisier; et Lavoisier, venu un jour l'entendre en cachette, lui adresse ses félicitations.
Dans cet été de 1790, alors qu'il est maître es-arts et prépare sa licence en médecine, nous le voyons faire en Angleterre un voyage d'études qui dure trois mois. Les lettres montrent qu'il voyage avec une grande économie, mais que pourtant son père lui a ouvert un crédit à discrétion qui prouve sa confiance absolue dans la sagesse du jeune homme. Quant à la mère, elle trouve ce voyage prématuré et aurait voulu que, pour mieux en profiter, il apprît d'abord l'anglais. Entre elle et lui apparaît un léger dissentiment qui durera : elle insistait pour qu'il prépare sa carrière de médecin et lui préférant porter sa curiosité en tous sens. Son carnet de notes qui nous a été conservé, le montre tel qu'il devait être toute sa vie, minutieux, méthodique et attentif, observant tout ce qu'il rencontre et notant tout ce qu'il juge susceptible de l'instruire, aussi bien comme industrie que comme phénomènes naturels.
Il se rend à pied de Paris à Dieppe, ce qui sera toujours sa manière favorite de voyager. A Marly, il étudie la machine élévatoire; à Saint-Germain, il apprend à faire des sangles. Quand il longe la Seine, il prend sa température. A Rouen, il trouve la ville mal bâtie, presque toutes les maisons à charpente apparente, les rues étroites et obscures. Il observe que les collines sont faites de craie renfermant de gros silex noirs et prend le dessin des charrettes et des brouettes qui lui paraissent originales. A Dieppe, il recueille des fucus, des éponges, quelques insectes et des poissons.
Il s'embarque et note avec le même soin les vicissitudes du mal de mer, comme s'il avait à en faire la description clinique.
A Londres, il visite une série de naturalistes : l'un qui lui fait voir l'herbier des Linné père et fils, l'autre qui lui montre une collection de plantes grasses en lui expliquant la manière de les conserver dans de l'alcool, le troisième qui possède une collection d'insectes surtout riche en phalènes et en papillons et il ne perd pas une occasion de rompre des lances en faveur de nos principes révolutionnaires. Après quoi, ce sont des visites à tous les hôpitaux dont la propreté le frappe. Au théâtre, il voit représenter, comme dans un cinéma d'actualité, la Fédération qui vient d'avoir lieu à Paris un mois auparavant. Enfin, il visite des usines de tous genres et s'arrête spécialement dans une fabrique d'émaillage où il recueille les éléments d'un travail personnel. Il se met en route, toujours à pied, vers le Derbyshire, en observant la nature des terrains, visite des mines de houille et de plomb, non sans un certain trouble de néophyte qui, dit-il, l'empêche de faire des observations de température comme il l'aurait voulu.
Enfin, rentrant à Londres, il y visite encore des moulins à farine actionnés par des pompes à feu. Il voit, dans les caves de la Banque, une immense quantité de lingots d'or gros comme des demi-livres de chocolat. Revenu en France par Douvres, il trouve l'occasion d'étudier près d'Arras les puits artésiens et les premières exploitations de houille ; et il apprend en route qu'il a été nommé membre de la Société d'Histoire Naturelle.
Ce voyage devait laisser sa trace dans la première publication de Bron-gniart, un mémoire sur les émaux qui, tout à fait par hasard, préludait à sa principale occupation future pendant la seconde partie de sa vie, la direction de la manufacture de Sèvres.
L'été suivant, au mois d'août 1791, peu après la fuite de Varennes, il fait, dans le même ordre d'idées, un court voyage en Bourgogne en compagnie d'un M. Dandrada : voyage pédestre mais avec accompagnement d'un cheval que le piéton se fatigue à suivre. Il nous décrit son costume d'explorateur qui sent bien son époque et ne ressemble guère à l'attirail d'un géologue moderne : « Ma veste, mon pantalon, ma coiffure, mon chapeau rond et mon grand sabre me font ressembler tout juste à Crispin, surtout dans mon ombre à cause de la noirceur. » D'ailleurs ses lettres sont, dans cette excursion, pleines d'allusions à la politique et toujours dans le sens le plus « patriotique » : soit qu'il applaudisse à l'arrestation des jeunes gens monarchistes d'Auxerre, soit qu'à Dijon il écoute « un discours rempli d'éloquence et de raisonnements justes sur la nécessité d'accorder aux prêtres la permission de se marier ». Mais il n'en reste pas moins fidèle à son programme scientifique en visitant les forges de Montbard et les usines du Creusot où il s'applique à dessiner presque toutes les machines, « du moins à en faire un croquis suffisant pour se les rappeler et pouvoir les dessiner à Paris ». On est parfois surpris, avec nos idées actuelles de spécialisation de plus en plus stricte, quand on voit les hommes de la Révolution, un Monge, un Brongniart, passer brusquement de la science à l'industrie; mais c'est qu'ils s'y trouvaient préparés par le trésor accumulé de leurs observations antérieures.
Dès cette période pourtant, l'histoire naturelle, et spécialement la zoologie, a toutes ses préférences. Deux communications faites en 1791 à la Société Philomathique portent : l'une sur une nouvelle espèce de Lamie, l'autre (en collaboration avec Romain Coquebert, oncle de sa future femme) sur la formation de la coquille du Strombus fissurella. [Romain Coquebert (1767-1829) avait, comme son frère François-Etienne, membre de l'Institut, et comme son aîné Antoine-Jean, minéralogiste, le goût des sciences].
Dans les années suivantes, nous le voyons rechercher ou saisir de tous côtés les occasions d'enseigner et, pour enseigner, de s'instruire. C'est le Lycée proprement dit ; c'est le nouveau Lycée des Arts, ou lycée révolutionnaire ; c'est la Société d'Histoire Naturelle. Qu'étaient ces deux lycées que l'on serait volontiers tenté de confondre ? Le Lycée, fondé en 1788 (Brongniart, le 27 juin 1793, écrit : « Le lycée de 1786 ») par La Harpe, avait eu aussitôt un grand succès. On en trouve une description dans les souvenirs du baron de Frenilly qui mentionne à cette occasion avec éloge le cours « du jeune Brongniart ». « Le Lycée, dit-il, avait alors, après la politique, la vogue de Paris. C'était un beau et spacieux local près du Palais Royal et au lieu même où avait brûlé l'Opéra. On y trouvait de jolis salons, une riche bibliothèque et une immense salle où, de neuf heures du matin à dix heures du soir, se succédaient des cours en tous genres : physique, chimie, histoire naturelle, anatomie, botanique, astronomie, littérature; plus l'histoire et les langues... Les professeurs étaient Garat, La Harpe, Parcieux, Fourcroy, Sue... Tous les jours, matin et soir, au milieu du fashionable auditoire du Lycée, au milieu de l'émulation des modes, des parures et des immenses chapeaux qui avaient pris la place des paniers, on voyait assise une jeune femme d'une beauté ravissante et d'une taille à servir de modèle, vêtue en blanc et coiffée de ce mouchoir noué sur le front que les créoles appellent « véhoule ». C'était Mme Récamier. Au bal, au spectacle, à la promenade, elle se montrait en robe blanche et en véhoule... Tout cela lui seyait à merveille... La véhoule fit fortune... Mme de Staël avait des prétentions à tout. Mme Récamier n'avait de prétention à rien. Ou du moins elle avait celle de paraître n'en avoir aucune. L'union fut donc prompte et intime. La véhoule blanche opéra tout cela. »
Plus modestement, Théodore Brongniart étant actionnaire du Lycée, sa femme et sa fille Emilie venaient régulièrement y suivre des cours d'histoire ou d'astronomie.
Quant au Lycée des Arts, c'était la concurrence républicaine fondée seulement en 1793 et qui fut loin d'avoir le même succès. Voici comment, à la date du 15 avril 1793, Brongniart nous expose ses occupations multiples : « J'ai été chargé vendredi de commencer demain mardi, une leçon sur les amphibies au Lycée des Arts. Je connais fort peu cette classe de l'histoire naturelle et j'ai été obligé de travailler sans relâche pour préparer les premières leçons de ce cours. Bien plus, je commence samedi à la Société d'Histoire Naturelle, mon cours d'entomologie que je continuerai les mardis et samedis soirs. Ainsi me voilà beaucoup d'ouvrage sur les bras... »
Et, le 25 avril : « Je n'avais ce matin que trois leçons à faire par semaine. Maintenant j'en ai quatre et ce sont trois cours différents. M. Fourcroy m'a dit ce matin qu'un professeur d'histoire naturelle (Millin) avait fait offrir au Lycée de faire un cours gratuitement. M. Fourcroy a observé qu'il ne fallait point de professeur gratuit et m'a aussitôt rappelé que j'avais été présenté depuis longtemps. J'ai accepté et je commence un cours sur les vers, et surtout sur ceux qui se trouvent dans le corps de l'homme et des animaux, de jeudi en huit et il a été arrêté que je recevrais 300 livres. Je ne sais pas comment je me tirerai de tout ce travail. »
La mère écrit à ce propos le 11 mai : « Votre fils a fait sa seconde leçon à notre Lycée jeudi dernier, toujours avec succès. Je le suis dans ce cours. Il a une timidité au commencement de sa leçon qui me fait souffrir, tant il est pâle et ses mains tremblent; cela n'est pas long. Il intéresse les spectateurs par cette timidité qui sied si bien à son âge et qui ne dure pas assez pour impatienter ; au contraire, on est étonné de la fermeté et du savoir de ce jeune homme. On se rassemble après la leçon autour du professeur pour discuter; et c'est là qu'on voit que notre jeune professeur est ferré. C'est ce que j'ai entendu dire jeudi. Il avait passé la nuit pour sa leçon. Je craignais qu'elle ne s'en ressentît ; mais elle a été parfaitement bien. »
Le 16 mai 1793, Brongniart résume ainsi sa situation : « Je fais trois cours d'histoire naturelle et il n'y avait pas moyen d'en refuser un parce que je les avais demandés dans la croyance qu'ils ne viendraient point à la fois. Celui de la Société sur les insectes, les mardis et samedis à 8 heures du soir ; j'ai environ 30 personnes. Le Lycée des Arts s'est fondé depuis peu. Son ouverture s'est faite avec beaucoup de bruit. Il ne sera probablement pas de longue durée; car il n'y a pas de souscripteurs. Il y a des cours de tout, même d'architecture; M. Fourcroy m'a proposé. J'y fais l'histoire naturelle des amphibies, ou grenouilles, lézards, tortues, serpents, etc., les mercredis à une heure et demie. Reste le Lycée proprement dit, où je fais l'histoire naturelle des vers les jeudis à midi et demi. Si tu ajoutes à cela l'ouvrage de M. d'Orcy que je ne néglige pas, l'Encyclopédie, les petits travaux de la Société Philomathique et de la Société d'Histoire Naturelle, cela fait un travail considérable. »
Un mois après, le 27 juin, Brongniart précise la manière dont il comprend son enseignement : « Mon cours au Lycée de 1786 traite des vers, c'est-à-dire de tous les animaux mous privés de la plupart des sens dont sont doués les autres animaux. J'ai cherché dans ma première leçon à exciter l'attention de mes auditeurs. J'ai donc été obligé de ramasser en un seul cours tous les faits piquants, tous les phénomènes singuliers que l'on peut observer dans les vers en considérant ces animaux dans un certain ordre physiologique qui m'a été fourni par un ouvrage de M. Vicq d'Azir. J'ai terminé en faisant connaître les ordres qui ont été établis dans cette classe. Ils sont au nombre de cinq : 1° les vers intestins, c'est-à-dire ceux qui se trouvent dans l'intérieur du corps des animaux. J'ai fait voir le plus d'individus qu'il m'a été possible; on m'en a prêté beaucoup à l'école vétérinaire; je n'ai jamais parlé que de ceux dont j'ai pu montrer des exemples ou des gravures. — Le second ordre renferme les vers mollusques, c'est-à-dire tous ceux que l'on rencontre sur la terre et dans la mer et qui ne sont recouverts par rien. — J'en suis maintenant au 3e ordre, aux vers testacés, c'est-à-dire à ceux qui habitent dans les coquilles. Ici, j'ai beaucoup de beaux échantillons à faire voir. C'est M. Lamarck qui me les prête... J'en suis à ma huitième leçon, j'en ai encore quatre à faire. Je traiterai des coquilles pendant encore deux leçons; je ferai ensuite l'histoire des coraux et des madrépores; enfin, je terminerai par celle des vers microscopiques... J'ai suivi absolument la même marche dans le cours sur les amphibies que je viens de finir au Lycée des Arts et dans celui que je fais sur les insectes à la Société d'Histoire Naturelle. »
Qu'était-ce que cet ouvrage de M. d'Orcy dont Brongniart fut très occupé pendant plusieurs années parallèlement à ses cours : à la fois pour lui occupation scientifique et gagne-pain? Gigot d'Orcy, Inspecteur des Mines et Receveur général des finances (1733-1793), qui avait constitué à la mode du temps un très riche cabinet d'histoire naturelle, avait voulu immortaliser son nom en publiant un grand ouvrage illustré qui en reproduirait les types les plus intéressants. Avec l'association d'un moine augustin nommé Engramelle, il avait publié d'abord en 6 volumes in-40 « Les Papillons d'Europe » dont le succès l'avait encouragé à faire une histoire générale des insectes et il en avait chargé l'entomologiste Guillaume-Antoine Olivier qui y travailla assez activement pour pouvoir faire paraître, en 1789 et 1790, les deux premiers volumes des insectes coléoptères. Mais, à la suite du 10 août, Olivier crut prudent de quitter la France et put se faire donner une mission lointaine en Turquie et en Perse qui allait l'occuper pendant six ans. Durant son absence, Brongniart le remplaça : ce qui lui permettait de faire, par la même occasion, un cours sur les insectes. Nous le voyons, par exemple, en janvier 1795, traiter les genres Macrocephalus et Pyrochre. En effet, la mort de M. d'Orcy, en juin 1793, n'avait pas interrompu le travail qui fut pieusement continué par sa veuve. Mais, à la fin de 1799, Olivier revint de son expédition, il fut aussitôt nommé à l'Institut et ce fut lui qui termina l'ouvrage comme il l'avait commencé. L'Encyclopédie dont nous a parlé Brongniart était un autre legs d'Olivier. La librairie Panckoucke, ayant voulu entreprendre une grande Encyclopédie méthodique, s'était adressée à Olivier pour les insectes et celui-ci, avant son départ, était arrivé à la lettre E. Là aussi, Brongniart le remplaça (Voir l'éloge d'Olivier par Cuvier; II, 61).
En même temps, comme Brongniart l'écrivait, notre jeune homme était très occupé par ses sociétés scientifiques dont il prenait à cœur les travaux et pour lesquelles il recrutait des adhérents et des correspondants jusqu'à Bordeaux, mais en commençant par les examiner avec sévérité. Pour alimenter son insatiable curiosité, il se montre avide d'échantillons, de préparations, il se précipite sur les animaux à disséquer et fouille curieusement leur anatomie, sans se douter que, dans le même temps, loin de là, en Normandie, un grand émule destiné à devenir son ami et collaborateur, Cuvier, s'applique de son côté à la même tâche et commence à jeter les bases de l'anatomie comparée. Et, sans trop de modestie, il se résume en écrivant, après trois mois d'enseignement : « Je pourrai me flatter d'avoir fait trois cours qui n'avaient encore été faits à ce que je crois sur aucune autre partie du globe et d'avoir en si peu de temps plus que quadruplé mes connaissances, surtout dans une partie extrêmement intéressante mais bien négligée jusqu'à présent, l'histoire naturelle des vers... »
Malgré son zèle et son talent, il eut, cet été-là, un déboire cruel en se voyant préférer un autre candidat pour une place au Muséum. Les lettres que l'on va lire prennent rétrospectivement quelque piquant quand on sait que le candidat préféré dont il parle avec un tel mépris devait devenir plus tard le grand zoologiste Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, dont le fils Isidore a continué la glorieuse dynastie :
« 21 juin 1793... M. d'Orcy est mort; mais Mme d'Orcy continue l'ouvrage et m'engage à aller très vite. M. de Saint-Pierre, Intendant du Jardin des Plantes [Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814), l'auteur de Paul et Virginie qui fut un moment, en I792, Intendant du Jardin des Plantes avant de devenir en l'an III, professeur de morale à l'École Normale, avait trouvé le moyen, au cours de sa vie aventureuse, de se brouiller avec tout le monde ; ce doux philanthrope était un aigri] n'a pas très bien vécu avec les savants de cet établissement et il paraît qu'il a assez déplu à MM. Daubenton [Daubenton (1716-1800) (voir sa notice par Cuvier)] et Lacépède pour que ce dernier donnât sa démission. Sa place venant à vaquer, personne ne l'a su, aucun concours n'a été ouvert. M. Daubenton a donné la place à un jeune homme de 21 ans qui s'occupe de minéralogie à peu près depuis un an : Geoffroy [Geoffroy Saint-Hilaire (1772-1844) (voir sa notice par Flourens)] qu'il ne faut pas confondre avec le Geoffroy que tu connais, fils du médecin. Cette nomination despotique a fait murmurer tout le monde. Mais il vient d'arriver une grande révolution au Jardin des Plantes. La Convention a décrété que le projet de règlement proposé par les officiers de ce jardin serait mis à exécution. Dans ce projet, l'Intendant est supprimé; en effet, il mérite de l'être. Des professeurs de zoologie sont créés. C'est de cette création dont on s'occupe maintenant, et voici comment : La zoologie est divisée en 6 classes, les quadrupèdes, les oiseaux, les amphibies, les poissons, les insectes et les vers. Dans ce projet, il n'y a que deux professeurs pour tout cela et ces deux professeurs sont choisis de la manière suivante. Le jeune homme dont je viens de te parler professe les quatre premiers ordres. M. de Lamarck [De Monet de Lamarck (1744-1829) (voir sa notice par Cuvier)] est chargé des insectes et des vers. Cette nomination est comparable à celle dont il est parlé dans Figaro : « Il fallait un ministre, on prit un danseur ». Le jeune inconnu de 21 ans qui est chargé des quatre premiers ordres ne s'en doute pas. M. de Lamarck, homme de grand mérite, de l'Académie des Sciences, est un des meilleurs botanistes de l'Europe et connaît assez bien les vers; mais je puis, sans craindre de l'injurier, dire qu'il ne se doute pas des insectes. A quoi sert d'avoir travaillé, de s'être fait un peu connaître. Quand il s'agit de nommer à une place, ce n'est pas celui qui peut la remplir que l'on choisit; non, c'est celui qui, toujours chez M. Daubenton, l'a aidé à étiqueter ses minéraux. Comment un homme du mérite de M. Daubenton peut-il se laisser aller à d'aussi petites considérations ? Cependant tout n'est pas désespéré pour moi. On présente une chaire particulière d'entomologie. Comme je crois y avoir quelques droits, je la demanderai ouvertement, à moins que M. Richard se présente... Tu sais que c'est là le terme de mon ambition et que je me regarderais comme fort heureux si j'étais digne de l'avoir à 30 ou 40 ans... Pourquoi aurions-nous donc combattu si les abus du despotisme existaient toujours ? »
Et, le 27 juin, il écrit encore à ce propos : « Je vais maintenant te rendre compte de ce que j'ai fait à l'égard du Jardin des Plantes. J'ai été voir M. Fourcroy ainsi que je te l'avais annoncé. M. Fourcroy est fort irrité ainsi que tout le monde contre la nomination qui s'est faite. Il m'a conseillé d'écrire à l'Assemblée des professeurs pour demander une place. Cette lettre a été fort bien reçue et appuyée par tous ceux qui étaient présents et qui me connaissaient tous. Mais je ne peux être nommé dans ce moment que dans le cas où on créerait une nouvelle place de professeur de zoologie. Or le Comité d'instruction publique, auquel on a demandé cette création, ne veut point en entendre parler pour le moment. Ainsi il faut attendre l'organisation de l'instruction publique. Car, quand même on renverrait le jeune homme qui est chargé des quadrupèdes et des oiseaux, cette place est due à un naturaliste célèbre bien avant moi. Il est bien singulier que ce jeune homme dont je te parlais reste dans sa place malgré tout le monde. J'ai vu dernièrement M. Desfontaine, professeur de botanique, que je craignais de rencontrer pour lui et qui est également révolté. Mais, comme il a son brevet, on ne sait comment lui ôter la place. »
Et, le 8 juillet, il écrit encore : « Cette injustice est si criante qu'elle m'a plus révolté qu'affligé. »
L'impression est, on le voit, profonde et tenace. Mais il ne faut pas y voir seulement la mauvaise humeur du candidat évincé. La Révolution avait exaspéré chez les Français le sentiment de la justice impartiale et égale pour tous qui est si naturellement cher, en leur faisant espérer qu'il n'y aurait plus ni faveurs ni privilèges. Or, quels qu'aient été plus tard les mérites de Geoffroy Saint-Hilaire, la faveur dans ce cas était éclatante et les biographes du grand zoologiste ne le dissimulent pas. Ils racontent même qu'il voulait se récuser n'étant que minéralogiste et que Daubenton lui dit : « Il n'y a jamais eu un cours de zoologie en France. Osez ! » En 93, on le sait, l'audace était à la mode! Cette mauvaise entrée en matière n'empêcha pas d'ailleurs les deux jeunes gens d'être bientôt rapprochés par leurs goûts communs, en attendant qu'ils devinssent confrères et collègues à l'Institut et au Muséum. Dumas, le gendre de Brongniart, a raconté (évidemment de première source) que Geoffroy Saint-Hilaire, ayant failli se noyer pendant la campagne d'Egypte, eut comme première pensée : « Au moins Brongniart sera donc professeur au Muséum ! »
La même lettre du 8 juillet marque une autre déception : « On a fait dans Paris une recrue de 1.800 hommes pour envoyer dans le département de l'Eure assurer l'arrivée des subsistances à Paris. On a tiré au sort dans presque toutes les sections. Je viens de ma compagnie qui devait fournir 2 hommes comme toutes les autres, mais qui, n'en ayant pu trouver qu'un de bonne volonté, a été obligée de faire l'autre par le sort. J'ai donc tiré à la milice pour la première fois. Je ne m'y attendais guère dans un gouvernement libre ! » Pauvre Brongniart, s'il avait su que le premier bienfait et peut-être le plus durable de la Révolution serait de vouer tous les peuples à la conscription universelle!
Quelques semaines après, au mois d'août 1793, Brongniart avait encore une autre preuve que les Révolutions n'apportent pas toujours le bonheur et la paix plus que la justice aux savants. Ce fut la première mais non la dernière fois que son goût pour l'herborisation lui valut d'être mis en prison. J'ai déjà fait allusion à cette aventure désagréable dont sa douce philosophie ne tira, du reste, aucune conclusion fâcheuse pour le régime.
Le 10 août, la France devait célébrer la fête de la Fédération. Brongniart eut, avec deux amis, l'idée malheureuse d'en profiter pour faire une excursion de trois jours dans la forêt de Fontainebleau. C'était oublier les exigences d'une époque où l'on ne pouvait pas s'écarter de deux kilomètres sans s'être muni, au préalable, d'innombrables paperasses officielles enrichies de non moins nombreuses signatures :
« Nous devions, écrit Brongniart, coucher dans la forêt et nous avions fait des provisions de vivres en pommes de terre, fromage, chocolat, farine, etc. Nous nous promettions un grand plaisir de cette partie de sauvages. La difficulté d'avoir des passeports et le temps qu'il faut employer pour les obtenir, nous firent négliger cette formalité, d'autant plus que quelques personnes qui venaient de ce pays, nous assurèrent que des cartes de citoyen suffisaient. Nous partîmes donc munis seulement de nos cartes et de nos autres papiers civiques. Nous allâmes le premier jour coucher à Champrosay. Le lendemain nous parcourûmes les forêts de Senard et de Rougeault et arrivâmes le soir dans la forêt de Fontainebleau. Nous nous établîmes dans les rochers où nous couchâmes. Le lendemain nous parcourûmes toute la partie septentrionale de la forêt. Il faisait un temps superbe. Nous couchâmes encore ce soir dans la forêt vers un petit village que l'on nomme Reclose. Le lendemain, nous nous, aperçûmes que nos provisions de pain commençaient à nous manquer. Nous résolûmes donc d'aller déjeuner au village. C'était le 10 août, le jour de la Fédération. Nous arrivâmes dans ce village vers 7 heures du matin. Nous demandâmes à déjeuner. Nous finissions notre omelette et nous allions emballer le pain de quatre livres que nous avions acheté, lorsque plusieurs citoyens de l'endroit entrèrent où nous étions et nous demandèrent nos passeports. Nous leur fîmes voir nos cartes de citoyens et nos autres papiers. Après les avoir examinés, ils nous dirent qu'ils les trouvaient bons, mais qu'ils ne voyaient rien là-dedans qui nous autorisât à aller dans la campagne. Nous voulûmes alors leur expliquer le but de notre course, la difficulté d'avoir des passeports en règle, etc. Tous nos raisonnements furent vains. Ils nous dirent qu'il allaient nous conduire à Nemours vis-à-vis le district qui nous entendrait. En effet, la garde nationale qui devait aller faire à Nemours la Fédération nous plaça au milieu d'elle et nous conduisit tous trois le sac sur le dos et tambour battant à la ville de Nemours éloignée de deux lieues de l'endroit où nous venions d'être arrêtés. Nous comparûmes devant le district qui agit envers nous avec beaucoup d'honnêteté, mais nous laissa à la disposition de la municipalité de Reclose. Cette municipalité voulut probablement nous faire sentir tout son pouvoir ; car, malgré nos papiers qui devaient lui prouver que nous n'étions pas des gens suspects, elle nous condamna à rester en état d'arrestation jusqu'au moment où nous serions réclamés par nos sections. Nous fûmes donc conduits dans les prisons de Nemours où nous sommes restés cinq jours : temps nécessaire pour que nos lettres arrivassent et revinssent de Paris. Nous écrivîmes à mon cousin Fourcroy, aux professeurs du Muséum d'histoire naturelle qui mirent tous la plus grande activité pour nous réclamer. Nous reçûmes donc le mercredi deux lettres du maire de Paris (Pache) et on nous rendit notre liberté. Dans cette aventure, il n'y a eu de malheureux que l'inquiétude qu'elle a causée à maman et la contrariété de passer en prison un temps que nous aurions beaucoup mieux employé. »
A ce moment, la Convention ayant voté la réquisition de 300.000 nouveaux soldats, Brongniart, âgé de 23 ans, tombait sous le coup de la loi. Mais il put, comme élève de pharmacie, se faire attacher au service des hôpitaux en qualité d'officier de santé avec le titre d'apothicaire-élève et les membres du Conseil de Santé qui le connaissaient, Parmentier, Pelletier, Bayen, etc., choisirent, pour l'envoyer à l'armée, un endroit où il pourrait se rendre utile à la fois comme pharmacien et comme naturaliste. Un des médecins qui avaient à le juger, dit : « C'est perdre notre temps que d'examiner un professeur. Nous connaissons votre savoir. » Le sculpteur Daujon qui avait à viser son certificat de civisme, lui fit compliment sur le patriotisme qu'il avait témoigné précédemment. C'est ainsi qu'entré aussitôt en fonction, il fut chargé, comme commissaire du pouvoir exécutif, d'inventorier les objets d'histoire naturelle des dépôts nationaux, en commençant par l'Académie des Sciences, où il dut se rencontrer avec Monge. Après quoi, suivant ordre du 6 septembre, il partit comme aide-pharmacien à l'armée des Pyrénées où il devait rester exactement un an du 15 septembre 1793 au 7 septembre 1794. Nous sommes très renseignés sur ce temps de service militaire par ses lettres et par son journal et l'impression un peu inattendue que nous en retirons, c'est que, dans cette année tragique, on pouvait satisfaire à la conscription avec une vraiment grande facilité en continuant à s'occuper surtout d'histoire naturelle. La fin du séjour fut seule troublée par une seconde arrestation résultant d'une nouvelle imprudence, arrestation que nous aurons bientôt à raconter.
Et d'abord Brongniart, suivant son habitude, tout en prenant la diligence, fait le plus possible de la route à pied sans se presser exagérément, en profitant de l'occasion pour étudier la flore, la faune et la géologie. Il reçoit 30 sols par lieue pour ses frais de voyage et 150 livres d'appointements par mois. Son itinéraire le conduit à passer par Bordeaux où il rend visite à son père du 20 septembre au 3 octobre, faisant connaissance avec tous les Bordelais qui s'intéressent aux sciences, étudiant des usines et des moulins, mais n'allant pas moins au théâtre presque tous les soirs et employant des après-midi en parties de campagne. C'est ainsi qu'il fait notamment la connaissance de Brémontier, le célèbre ingénieur des Ponts et Chaussées qui transforma les Landes en fixant les sables par ses plantations. On le voit également visiter des ruines romaines et exprimer des opinions en architecture.
Du 3 au 13 octobre 1793, il gagne Bayonne, qui doit être sa résidence pendant six mois, en passant par Mont-de-Marsan et Dax. Il voyage, moitié à pied, moitié à cheval, ayant pu requérir un cheval de selle « attendu qu'il n'est pas en état de faire la route à pied ». Il recueille des plantes, des insectes, des fossiles. Il tue des oiseaux qu'il empaille le soir. Avec une méthode admirable, il divise son journal en paragraphes : route, lithologie, phytologie, zoologie agriculture, commerce, costume, usages, etc., et s'attache à prendre des notes sur tout, reprochant à Young dont on lui a prêté les lettres à Bordeaux, de ne pas être assez complet sur des pays que lui-même a également traversés. Il notera par exemple à Dax : « Les femmes sont maigres; elles ont la peau assez blanche ; elles ont le nez long et la figure comprimée », ou encore : « costume dans les Landes toujours pieds nus; le bonnet plat et rond de couleur brune, veste de grosse laine; les hommes hâlés; cependant quelques blonds, bien faits. »
A Bayonne, sa position officielle est d'être « élève en pharmacie à l'hôpital ambulant des Carmes ». Et on le voit, en effet, y prendre la garde; mais il est visiblement beaucoup plus occupé par sa passion pour l'histoire naturelle et le voisinage de Biarritz, où il se rend constamment en chassant, fait qu'il étudie la faune maritime, achète des poissons, les dissèque, cherche des vers dans leurs intestins, etc. Il s'est entendu avec un coureur de montagne qui lui rapporte des curiosités et, lorsqu'il est à l'hôpital, il s'y absorbe encore dans le classement et l'étude de son herbier. Ses chefs n'ont pas été longtemps à reconnaître cette vocation irrésistible et on lui fait faire des cours de science. Comme il l'écrit un jour à son père : « On peut dire avec raison que j'ai la fureur des cours. Je me rappelle que quelqu'un, me voyant à Paris faire tant de cours, me disait : « Si vous allez jamais en Afrique, vous y ferez quelques cours ! » Eh bien, j'en fais un à Bayonne. Ce sont les principaux phénomènes de la chimie expliqués d'après la théorie moderne. » Non seulement il parle, mais il écrit. Il a rédigé pour son père une description du règne minéral et celui-ci lui réclame également le règne végétal et l'animal. Il commence des éléments d'histoire naturelle par un dictionnaire français-latin destiné à en expliquer les termes.
Au milieu de ces occupations toutes scientifiques, on se douterait à peine qu'on est en guerre et pendant le règne de Robespierre, si Brongniart n'était nommé membre d'une commission chargée de recueillir du salpêtre et s'il ne parlait incidemment de visites domiciliaires, d'exécutions, de banquets patriotiques, de cérémonies en l'honneur de Marat, où il est seulement choqué par le mauvais goût de la pyramide sur laquelle on porte son buste et s'il ne nous décrivait son costume de travail assez typique, bonnet rouge et pantalon.
Quand l'hiver s'avance, le désir d'étendre son rayon d'exploration l'amène à aborder la région plus militarisée, où, dit-il, les postes espagnols et français s'amusent à échanger des balles. C'est, du 25 au 28 février 1794, une course à Urugne et au camp des Sans-Culottes qui domine Fontarabie, avec retour par « Chauvin-dragon » (Saint-Jean-de-Luz), Ascain et Saint-Pé.
Malgré tout, il s'ennuie, d'autant plus qu'il a attrapé la gale et la dysenterie. Il voudrait rentrer à Paris et il écrit à ses protecteurs Parmentier et Fourcroy pour obtenir par leur influence un congé qui lui sera bientôt accordé sous la forme d'un rattachement au Comité de Salut Public. En attendant, on le change de poste et, du 8 au 22 avril, il repart en naturaliste pour Barèges [l'ordre signé du nom de Jacques-Toussaint Paul Dubreton, commissaire général de l'armée des Pyrénées-Orientales et établi sur la demande du citoyen Mazenc, pharmacien en chef des hôpitaux de ladite année, est seulement du 29 avril (10 floréal); mais, à la date (sans doute inexacte) du 18 avril (30 prairial), Brongniart, pharmacien de 2e classe, reconnaît avoir reçu du citoyen Treffenscheidl, apothicaire en chef de l'hôpital militaire de Barèges, toute une longue liste de médicaments, bien qu'à cette date il soit seulement arrivé à Oléron], où il doit retrouver un botaniste célèbre, Broussonnet, dont l'amitié va lui causer une fâcheuse aventure. Inutile de dire qu'il profite de l'occasion pour étudier les sources salées de Salies, les sources thermales de Baurre et des Eaux-Chaudes et que l'herbier et le sac d'échantillons se remplissent chemin faisant.
A Barèges où il va encore passer quatre mois, il est maintenant sous-aide ou pharmacien de seconde classe aux appointements de 300 livres par mois (en assignats). Mais on lui donne un service à son gré en le chargeant de ramasser des plantes pour les hôpitaux et ne le mettant de garde à l'hôpital comme élève qu'en cas de nécessité. Le voilà donc officiellement invité à courir la montagne, tout en chassant et faisant de la géologie. Avec le printemps, les promenades se multiplient : un jour sur la montagne de Leris, un autre aux carrières de Campan, puis à Tarbes, à la montagne de Ponsac, à la vallée d'Asté. S'il est de service à l'hôpital parce qu'il y est arrivé des malades, c'est surtout pour faire sécher son herbier ou disséquer un isard.
Le 28 juin, il va encore avec deux compagnons, Broussonnet et Treffenscheidl, également amateurs de botanique et de zoologie, guidés par un chasseur d'isards, au lac de Peylade, le 29 à Grip, le 4 juillet au Véziaou, le 10 juillet dans la vallée de Barrocé. La récolte des cochlearia en est le prétexte officiel. Mais il a également combiné un système de notations pour reporter sur sa carte les indications géologiques. Enfin, le 17 juillet, il part avec les mêmes camarades pour une grande course plus hasardeuse jusqu'à Gavarnie.
Hasardeuse, parce que la crête de Gavarnie marque la frontière espagnole qu'il est interdit de franchir et dont on ne peut approcher qu'avec des permissions spéciales des commandants de poste. Brongniart prend cette direction très innocemment. Mais il n'en est pas de même de Broussonnet qui supporte avec peine le régime dénué de suavité auquel on a soumis la France et qui s'est décidé à profiter de l'occasion pour émigrer.
Ce Broussonnet, né en 1761, donc sensiblement plus âgé que Brongniart n'était pas le premier venu. A 18 ans, il avait été choisi comme professeur par l'Université de Montpellier; à 21 ans, revenant d'Angleterre, il en avait rapporté la révélation du livre de Fabricius sur l'entomologie; à 24 ans, il avait été nommé membre de l'Académie des Sciences et Secrétaire de la Société d'Agriculture. L'un des premiers avec Bosc, il avait épousé et vulgarisé la nomenclature de Linné. Puis il avait, à partir de 1789, quelque peu délaissé les paisibles recherches de la science pour s'intéresser à la politique. Il s'était occupé d'abord de l'approvisionnement périlleux de la capitale. En 1792, il avait été nommé député à la Législative. Rentré ensuite à Montpellier, il avait été en juin 1793, au moment où la province se révoltait contre la Commune de Paris, délégué par ses compatriotes à la Commission insurrectionnelle de Bordeaux et nommé député à la « Convention libérée » que l'on projetait de réunir à Bourges. Incarcéré alors, il avait pu s'évader par miracle et était venu se réfugier auprès de son frère, médecin dans l'armée des Pyrénées, où, grâce au désordre général, il était parvenu à se faire oublier : moyen qui réussissait alors quelquefois mais qui ne laissait pas de comporter des risques, auxquels Broussonnet préféra parer en s'esquivant.
Il avait, en effet, pour le renseigner et le mettre en garde, le sort d'un autre naturaliste et futur académicien, ayant comme lui joué un rôle à la Législative, Ramond, qui s'était lui aussi réfugié dans les Pyrénées et qui, maintenant, depuis le 15 janvier 1794, attendait sa condamnation dans les cachots de Tarbes, trop heureux que son jugement tardât.
Le 18 juillet 1794, les trois savants couchèrent donc à Gavarnie et engagèrent un guide nommé Capdeviel pour aller voir le lendemain les escarpements au-dessus de la cascade. Ils s'approchent alors de la brèche de Roland. Mais, à ce moment, Broussonnet, qui a son idée, commence, sous un prétexte quelconque, à s'écarter et grimpe dans la direction du camp espagnol sans répondre aux cris d'alarme qu'on lui adresse en croyant qu'il s'est égaré. Finalement il disparaît par la brèche et Brongniart revient tristement en se demandant s'il lui est arrivé un malheur et ne paraissant pas soupçonner le motif réel de cette fugue. Mais le commandant du poste français n'a pas, lui, d'hésitation et, à défaut du fugitif, il fait aussitôt arrêter ses compagnons, peut-être ses complices, que des volontaires armés de sabres et de pistolets conduisent à Luz chez le commandant. Là on les fouille, on met les scellés sur leurs portefeuilles, on les interroge et la municipalité mène son enquête contradictoirement avec l'armée dont elle se méfie, s'opposant même à ce qu'on les envoie à Pau pour tirer l'affaire au clair. Les inculpés doivent coucher sous la garde de dix hommes sûrs.
Cependant, comme les paysans s'en méfiaient, l'esprit des officiers n'est pas tout à fait le même que celui des municipalités et Brongniart, muni d'excellents papiers civiques, est traité par eux avec quelques égards. On l'autorise à prévenir sa mère, son défenseur habituel Fourcroy et son chef de Barèges qui doit le réclamer au nom de son hôpital. Le 22 juillet, on amène les prisonniers à Argelès où le peuple s'attroupe et les accable d'injures. Un gendarme de garde a peine à les protéger contre la fureur de la foule. L'auberge où on les couche est entourée toute la nuit par la garde nationale. Puis, on les conduit par étapes à Lourdes, à Estelle, enfin à Pau où ils arrivent le 24 et où on les enferme dans la grande prison qui fut autrefois le château de Henri IV. « En entrant dans ce triste lieu, écrit Brongniart, une odeur infecte nous saisit l'odorat. Des figures hâves ou pâles vinrent nous examiner. Nos idées tristes furent augmentées par le récit que l'on nous fit des maladies qui régnaient dans ce lieu et les exemples que l'on nous offrait de gens qui, croyant n'y rester que deux jours, y avaient pourri plusieurs mois. » Trois jours après, à la date mémorable du 9 thermidor, il note sur son carnet : « Ne recevant aucune nouvelle, je commence à beaucoup m'ennuyer. »
Mais, avec la confiance de la jeunesse, il ne paraît guère soupçonner le danger profond auquel il est exposé et se préoccupe seulement d'échapper à l'ennui et à la maladie. La date du 9 thermidor, même lorsqu'il apprend plus tard les événements qui l'ont marquée, ne lui donne pas l'impression d'une brusque délivrance.
C'est le soir du 3 août, ou le 16 thermidor, que Mme Brongniart reçoit enfin, à Paris, la fâcheuse nouvelle. Elle se précipite aussitôt chez Fourcroy, mais ne réussit à le trouver que le lendemain, Fourcroy ayant passé une partie de la nuit au Comité de Salut Public. Tous les protecteurs se démènent et le fait que le détenu vient précisément d'être appelé à Paris par le Comité de Salut Public pour collaborer à ses travaux, parle évidemment en sa faveur. Mais, même après la chute de Robespierre, il ne suffit pas que ce Comité expédie dès le 5 août l'ordre de le libérer. Il y a encore beaucoup de flottement dans les esprits au sujet de cette révolution faite par les extrémistes de gauche et que seule, la pression irrésistible de l'opinion publique transforme rapidement en une révolution de droite. D'ailleurs, en ce temps-là, on devait compter avec les municipalités provinciales qui n'étaient nullement disposées à s'incliner devant les ordres de Paris. Celles-ci se piquaient d'appliquer à la lettre le principe suivant lequel la loi doit être égale pour tous, comme put l'expérimenter le ministre Gaspard Monge, inscrit sur la liste des émigrés ardennais pendant son ministère et ne pouvant obtenir sa radiation avant le Consulat. Tout se passe donc avec une lenteur administrative et non sans confusion. Car, à Paris, le 23 août, on en est encore à un rapport dont Prieur est chargé sur « les 41 pièces relatives à cette malheureuse affaire », tandis qu'à Pau, depuis dix jours, on s'est décidé à ouvrir les portes de la prison.
Aussitôt libéré, Brongniart partait pour Paiis. Quant au pauvre Broussonnet, il devait mener longtemps une vie errante, traqué en Espagne par les émigrés comme révolutionnaire, tandis que l'accès de la France lui était fermé comme émigré, passé de là en Portugal où, dénoncé comme franc-maçon, il faillit subir le sort de Pangloss dans les prisons de l'Inquisition, passé ensuite au Maroc avec une ambassade des États-Unis et finalement rentré seulement en France, en avril 1796, pour finir sa vie à Montpellier sans jamais reparaître à l'Institut.
Six semaines avant cet incident, la mère Brongniart avait eu, avec le cousin Fourcroy, jouant au bourru bienfaisant, une scène qu'elle raconte ainsi à son mari : « J'ai été au Lycée à la leçon de mon cousin Fourcroy pour pouvoir lui parler relativement à la gale de mon fils qui m'en avait chargée, croyant comme vous que c'était une chose facile. Je me suis tendue entre les deux portes de crainte qu'il ne filât par celle où je n'étais pas. Il m'a dit que mon fils était un imbécile de faire tant de choses qui pouvaient lui faire mal, qu'il n'avait qu'à mettre du soufre dans un jaune d'œuf, l'avaler et se frotter avec le même procédé. Il m'a dit : « Ton fils va venir. — Ah, ah, je n'en ai pas entendu parler. — Il n'y a plus de père et de mère; les enfants appartiennent à la République. — Il vous faut pourtant des mères pour vous faire des républicains et je crois que vous n'avez pas à vous plaindre des élèves de la mère Brongniart ». Tout cela s'est dit en courant, bien vite, bien vite... »
En effet, le 26 juin, le Comité de Salut Public avait arrêté qu'Alexandre Brongniart « se rendrait incessamment à Paris pour y prendre les ordres du Comité » et Robespierre, Collot d'Herbois, Couthon, Prieur, Carnot, Billaud-Varenne, Barrère et Lindet avaient tous, suivant les exigences du temps, signé au registre. Le 8 septembre, Brongniart, revenu à Paris, peut ainsi dire avec joie : « Je suis arrivé hier au grand étonnement de tout le monde... J'ai vu Fourcroy un instant au Comité de Salut Public dont il est... On a la bonté de se disputer à qui m'aura. L'Agence des Mines veut me faire ingénieur des mines. Fourcroy veut me faire agent des mesures. Je ne sais ce qui adviendra... » Et, le 12 septembre : « On m'a nommé Ingénieur des Mines. Je voyagerai 8 mois de l'année et passerai l'hiver à Paris. C'est une place charmante : 1.000 écus et les frais de route payés ... ». Le 12 septembre, le Comité du Salut Public renouvelé lui fait délivrer un mandat de 515 livres, pour remboursement de ses frais de voyage et cette fois signent Fourcroy, Treilhard, Delmas, Prieur, Eschassériaux, Thuriot, Calon.
Voilà donc, par une improvisation révolutionnaire, cet élève pharmacien, cet étudiant en médecine, ce zoologiste spécialiste des vers ou des insectes, devenu ingénieur des mines et l'on peut dire que l'improvisation fut heureuse, puisqu'elle nous a valu un grand géologue. J'ai, d'ailleurs, eu soin de noter que la curiosité universelle de Brongniart s'était portée à l'occasion sur la visite attentive de nombreuses usines et d'au moins deux mines, l'une de houille, l'autre de plomb en Angleterre.
En quoi consistait alors le Corps des Mines auquel Brongniart se trouvait ainsi subitement attaché ? Le Comité de Salut Public, par un arrêté du Ier juillet 1794 (13 messidor an II) avait, sur les conseils d'Hassenfratz, alors très puissant auprès des pouvoirs publics, créé une Agence des Mines qui fut d'abord placée sous l'autorité de la Commission des armes et poudres, puis sous sa propre direction en vertu de la loi du 24 août 1794 (7 fructidor an II). Cette Agence composée de Gillet de Laumont, Lefèvre d'Hellancourt et Dabancourt (ce dernier bientôt remplacé par Adet, puis par Lefèvre), avait sous ses ordres le Corps des Mines et correspondait directement avec tous les concessionnaires et exploitants de mines. Elle était installée Hôtel de Périgord, rue de l'Université, à côté de l'Hôtel de Mouchy, occupé par l'École des Mines et la Conférence des Ingénieurs.
L'Agence des Mines, destinée à devenir plus tard le Conseil des Mines, organisa le Corps des Mines, composé de 8 inspecteurs (Guillot-Duhamel, Monnet, Hassenfratz, Faujas de Saint-Fond, Schreiber, Vauquelin, Baillet du Belloy), de douze ingénieurs, parmi lesquels figure Brongniart avec Blavier et Guillot-Duhamel fils et de 40 élèves attachés aux professeurs pour leur servir d'aides. La liste des ingénieurs, dressée par l'Agence, approuvée par le Comité de Salut Public, devait comprendre « d'anciens inspecteurs ou ingénieurs, des directeurs de travaux de mines, ou autres personnes ayant les connaissances nécessaires pour en remplir les fonctions ». C'est à ce dernier titre que Brongniart put y figurer et que l'on put y accueillir plus tard, des savants tels que Dolomieu, Haüy, Coquebert de Montbret (futur beau-père de Brongniart) et Silvestre, son ami fidèle.
Très rapidement, en octobre 1794, Brongniart part pour une première tournée d'inspection minière dans les quatre départements normands (Son passeport, valable pour six décades, lui est délivré le 26 septembre). Il profite de l'occasion pour aller voir à Caen, une salle de spectacle bâtie par son père. Arrivé à Alençon, il y attend longtemps son camarade d'inspection Baillet du Belloy que l'on a chargé d'établir une fonderie de canons pour laquelle il n'a que des connaissances vagues et profite de ce répit pour aller à Luc-sur-Mer s'entendre avec des pêcheurs qui lui fournissent des poissons à disséquer : « Ma chambre, écrit-il, est un charnier à poissons et à vers. »
Sa vocation de naturaliste n'a pas, en effet, souffert de sa nouvelle profession. Tout l'hiver 1794-95 (qui est celui où son père revient de Bordeaux), il continue à être occupé, presque autant que par l'Agence des Mines, par son cours au Lycée, par la Société Philomathique, par la Société d'Histoire Naturelle, par ses insectes ou ses plantes et par l'ouvrage posthume de d'Orcy. Un jour, il dissèque une seiche avec Cuvier, collaboration qui s'ébauche; un autre, il va déterminer des insectes chez Bosc. Ou bien il arrange ses poissons et autres préparations dans l'eau-de-vie. Entre temps, il va à l'Ecole Centrale causer avec Hassenfratz sur l'uniforme des mines, etc. Sur quoi, le 17 mars, à la Conférence des Mines, son chef Gillet de Laumont l'invite à partir en tournée d'inspection pour les Alpes et la Provence et, le 6 avril, il quitte Paris en emmenant trois élèves, Rummel, Descotils et Advenier, qu'il enverra bientôt en permanence apprendre le métier à la fonderie d'Allemont. Sa tournée, dont le journal est conservé durera près de sept mois jusqu'au 27 octobre. Ce journal ressemble fort à ceux que rédigent, aujourd'hui, les élèves des mines, avec cette différence toutefois que le zoologiste et le botaniste subsistent toujours ici côte à côte avec le minéralogiste. Les gisements et les appareils y sont minutieusement décrits avec croquis à l'appui.
Un autre ordre de préoccupations qui revient constamment est un signe des temps. Nous sommes, en effet, en pleine dépréciation des assignats, en crise d'inflation produisant ses effets ordinaires de spéculation et de vie chère. On donnerait une très fausse idée de cette tournée si on se bornait à ses résultats scientifiques sans indiquer au moins ce côté de la question.
A Paris déjà, Brongniart s'en inquiétait quand il voyait sa mère acheter une maison, rue Montmartre, en empruntant pour cela des fonds en assignats qu'elle s'engageait à ne pas rembourser avant 12 ans : « Que feras-tu; lui disait-il, si d'ici là l'argent reprend son ancienne valeur, sans qu'il en résulte une réduction dans le chiffre de ta dette ? » Mais la question prend une âpreté plus immédiate dans cette zone frontière du Mont-Blanc, où les relations trop fréquentes avec l'étranger font qu'on ne veut plus d'assignats à aucun prix. Durant le voyage vers les Alpes, les assignats vont tomber de 50 francs-papier par louis d'or jusqu'à 4.000. Entre le moment où l'Agence des Mines envoie des fonds à Brongniart et celui où il les reçoit, ils perdent moitié, quand on consent à les recevoir. D'où la misère continue. Il n'est pas parti depuis huit jours et n'a pas dépassé Lyon qu'il écrit à l'Agence une lettre éplorée en lui envoyant sa carte de dépenses et exprimant la crainte que les frais de route excessifs ne le forcent à suspendre le voyage. Et le Directoire finira par être réduit, en mai 1796, à accorder aux ingénieurs, une subvention en nature des vivres, du bois, un habit complet, une paire de bottes et une paire de souliers.
La conséquence ordinaire en ces périodes d'inflation est que chacun cherche à convertir son argent en valeurs réelles, en marchandises, sur lesquelles il espère bien réaliser un bénéfice. Le père Brongniart, nous l'avons vu, a l'idée peu pratique de vouloir faire acheter par son fils, à Marseille, du sucre, de la chandelle, du drap. La sœur Louise de Saint-Aubin se fait envoyer de Grenoble, des gants pour les revendre. Le fils Brongniart lui-même abandonne un instant ses collectes de minéraux et de plantes pour acheter du savon et du riz à Marseille; mais il s'embrouille dans les calculs de poids, les charançons mangent le riz et l'opération qui devait être magnifique, apparaît déficitaire. Dolomieu également songe à acheter des citrons à Malte pour les revendre en France.
Il serait sans intérêt de suivre Brongniart dans tout son itinéraire. Mentionnons seulement les principales mines visitées dont quelques-unes peuvent présenter un certain intérêt historique. C'est le cuivre de Sain-Bel et le plomb de Mont Pipet près Vienne, le charbon de la Motte et de la Mure, le fer de Pierre Plate près Vizille, le mercure de Pruguières, l'or de la Gardette, les Chalanches, la fontaine brûlante de Saint-Barthélémy, le plomb de Minglou, celui de Condorcet, le lignite de Valdonne, le fer de Mazauger près Toulon, la plombagine de Saint-Geniez, le plomb de Curban, de Servoz, de Pesey et de Macot, le fer d'Allevard et de la Taillat.
A la fin de cette tournée, Brongniart fit, avec Dolomieu et les savants genevois Pictet et Tingry, une course dans le massif du Mont-Blanc qui eut certainement une influence sur sa formation géologique en attirant son attention sur des problèmes différents de ceux qui l'avaient surtout préoccupé jusqu'alors, ceux de la tectonique. Dolomieu, plus âgé que lui de vingt ans, pouvait lui parler avec l'autorité amicale que lui assuraient ses longues et fructueuses observations antérieures sur le volcanisme, au sujet duquel Brongniart avait été entendre ses leçons l'hiver précédent. Cet ancien chevalier de Malte, brouillé avec son ordre et destiné toute sa vie à de multiples aventures, était un esprit vif, passionné à tous égards, remuant beaucoup d'idées, dont la conversation ne pouvait manquer d'être fort suggestive (Dolomieu avait quitté Malte en 1790 et travaillé depuis lors à divers mémoires scientifiques. Il devait professer un instant la géographie physique à l'École des Mines avant d'accompagner Bonaparte en Egypte et de subir au retour une longue détention dans les prisons de Naples). Ayant son habitation de famille à la Côte Saint-André qu'il avait, il est vrai, quittée depuis huit ans, mais où il avait passé son enfance, il était familier avec les aspects des régions bouleversées par les mouvements du sol et il formait, en même temps, un lien tout naturel avec le groupe très actif des savants genevois, accoutumés aussi aux études alpestres, dont le centre était Saussure, le premier ascensionniste du Mont-Blanc. Attaché lui aussi à l'Agence des Mines, Dolomieu faisait de son côté une tournée de mines parallèlement à celle de Brongniart et les deux savants correspondirent longtemps avant de parvenir à se rejoindre, d'autant plus que Dolomieu, à ce moment, eut la douleur de perdre sa mère et fut, en conséquence, absorbé par des affaires de famille.
Enfin, dans les derniers jours d'août 1795, la rencontre parut devoir se réaliser à Genève. Brongniart passa la frontière : ce qui lui valut de faire plus ample connaissance avec les difficultés monétaires : d'une part, interdiction de sortir plus de six livres en numéraire et, d'autre part, refus absolu de recevoir les assignats en Suisse. Quand Brongniart arriva à Genève, Dolomieu et ses amis genevois venaient d'en partir. Mais l'on se rencontra le 24 août, à la mine de plomb de Servoz et la tournée en commun qui devait durer un mois jusqu'au 27 septembre, commença par Chamonix, d'où on alla visiter le nouveau pavillon-refuge construit au Montanvers; ce qui se traduisit par cette inscription sur le livre des voyageurs, ou « livre des amis » : « Sept naturalistes à pied, le marteau à la main, le sac sur le dos, suivaient philosophiquement, cassant de temps en temps une pierre. » De là, on alla au Glacier du Bois, à la Tête Noire et aux Salines de Bex ; mais les courses étaient gênées par les mouvements de troupes, dans l'ignorance absolue de la nationalité qu'aurait plus tard le département du Mont-Blanc [Lettre de Dolomieu du 28 septembre 1795 (II, 83)]. Au moins autant que par les observations directes faites sur le terrain, l'excursion fut pourtant fructueuse par les longues conversations et discussions à tournure philosophique qui forment la pâture ordinaire des géologues pendant leurs courses à pied et leurs soirées solitaires dans quelque abri de hasard. Brongniart note sur son journal qu'ils s'entretenaient de « la théorie de la terre ». Les lettres de Dolomieu montrent celui-ci très occupé des redressements, renversements, contournements, chevauchements qu'offrent à la vue les escarpements alpestres et qu'il venait précisément d'observer dans les jours précédents avec une intensité particulière. Une lettre de Dolomieu à Pictet, le professeur de physique genevois, datée du 9 août, parle en effet de ces « superpositions singulières » sur lesquelles il aimerait à discuter avec lui. « Que de choses à dire sur les causes qui ont pu produire les montagnes, sur celles qui ont dégradé, renversé et contourné les couches qui les composent ! » Nul doute que la discussion prévue n'ait eu lieu avec Pictet et Brongniart et qu'elle n'ait contribué à dégager ce dernier des théories actualistes et neptuniennes de Werner auxquelles il était jusqu'alors resté trop soumis. Dolomieu semble, en effet, avoir eu une vague intuition de nos théories des charriages et, dans la même lettre, il écrivait : « de Saussure a renoncé à faire soulever les montagnes par l'effet d'un dégagement de fluide élastique. » Et ces grandes spéculations percent évidemment dans les rapports de Brongniart à l'Agence des Mines. Car on l'invite de Paris à « se méfier des théories ».
Brongniart écrit également à son ami Silvestre, son fidèle collaborateur à la Société Philomathique : « J'ai appris à Genève, quatre faits intéressants : sur les chauves-souris, l'électricité animale, les mines et la végétation. » Cependant les difficultés matérielles sont devenues insupportables. Pendant son séjour dans la région du Mont-Blanc, il a dépensé chaque jour, malgré la plus stricte économie, au moins 50 francs et n'en a reçu très irrégulièrement que 15 de son Agence [On peut comparer, avec le carnet de Brongniart sur ce voyage, celui de Dolomieu que possède M. Lacroix (loc. cit., II, 77)]. Il a été obligé en conséquence d'emprunter quatre louis à Dolomieu et de demander à ses parents, si gênés de leur côté, l'argent nécessaire pour le rembourser. Aussi est-il un moment (ce ne sera pas la dernière fois) bien près d'abandonner sa carrière scientifique pour prendre, suivant le désir de sa mère, dans le domaine médical, un métier plus lucratif. Le 28 septembre, il écrit à son père : « Je me décide à me faire pharmacien ». Ce qui ne l'empêche pas de courir chez le curé de Vénosque « qui vend de la minéralogie ». [Pendant ce voyage, la question de la réquisition s'était posée pour les officiers de santé appartenant à la levée prescrite par le décret du 23 août 1793 et le conseil de santé prit le 16 juillet 1795 un arrêté déclarant que les officiers de santé non employés aux armées n'en restaient pas moins à la disposition des commissions executives « qui peuvent, de moment à l'autre les requérir pour le service des hôpitaux et des années » et devaient en conséquence rester dans leur domicile. Brongniart était dans ce cas.]
L'amitié ainsi formée entre Brongniart et Dolomieu se traduisit à la fin d'octobre (27 octobre au 1er novembre) par une visite que fit Brongniart à la Côte Saint-André. On vit alors notre naturaliste de 23 ans s'entretenir gaiement avec les sœurs de son ami, dont l'une allait bientôt devenir la marquise de Drée et commencer à leur lire les 37 volumes du Magasin des Fées. Si cette amitié n'était pas troublée par les dissentiments politiques, il faut en conclure que les opinions républicaines de Brongniart s'étaient déjà singulièrement atténuées depuis deux ans. Car Dolomieu, qui avait été un moment en 1789 séduit par les généreuses chimères de la Révolution, ne voyait plus à cette époque que le sang répandu et le désordre organisé. Frère d'émigré, il exprime en toute occasion son indignation et proteste même à l'idée que l'Agence des Mines va lui donner comme collègue le sectaire Hassenfratz. Alors qu'on lui demande de faire à Paris un cours de minéralogie à côté de ce jacobin, il parle de donner sa démission.
Cependant les grandes colères s'apaisent, en même temps que la situation politique, malgré quelques derniers soubresauts de la tempête, commence à se calmer et tout le monde rentre à Paris reprendre ses paisibles travaux scientifiques.
C'est dans cet hiver 1795-96 que l'Académie des Sciences, précédemment guillotinée par la Convention en tant qu'institution monarchique, ressuscita sous le nom de première classe de l'Institut et retrouva la plupart de ses anciens membres, auxquels s'en ajoutèrent quelques nouveaux. Parmi ceux-ci, Dolomieu fut élu le 9 décembre 1795 et vint retrouver les minéralogistes Darcet, Haüy, Desmarest, Duhamel, Lelièvre, les botanistes Lamarck, Desfontaines, Adanson, de Jussieu, l'Héritier Ventenat; les zoologistes Daubenton, Lacépède, Tenon, Broussonnet, Cuvier, Richard; les chimistes Guyton de Morveau, Berthollet, Fourcroy, Bayen, Pelletier et Vauquelin. Dès lors, on voit Brongniart graviter de plus en plus dans ce milieu de l'Institut où des confrères plus âgés l'accueillent avec bienveillance. La relation avec Dolomieu et Haüy reste particulièrement étroite, entretenue par leur collaboration à l'Agence des Mines où on les a chargés de composer une description des minéraux qui deviendra le Traité de minéralogie d'Haüy et pour laquelle Brongniart est très occupé à confectionner des signes minéralogiques. Mais, en même temps, il fait de l'analyse chimique avec Vauquelin (né en 1763), il montre ses plantes à Lamarck (né en 1744) et surtout il se lie de plus en plus étroitement avec Cuvier, son contemporain, qui travaille dans le même ordre d'idées que lui, c'est-à-dire dans l'anatomie et la zoologie, avec une certaine avance.
Passionné dès son enfance, comme Brongniart, pour les sciences naturelles, Cuvier avait fait ses études en Allemagne sous une discipline un peu différente. Puis il avait passé les années tragiques de 1791 et 1794 auprès de Fécamp dans la famille d'Hérici où il était entré comme précepteur et il en avait profité pour beaucoup observer et disséquer les êtres marins. Là il fut remarqué par Tessier, botaniste de l'Institut, alors médecin en chef de l'hôpital militaire de Fécamp, qui le recommanda à ses amis du Jardin des Plantes et le fit nommer suppléant de Mertrud pour le cours d'anatomie comparée. A peine était-il arrivé à Paris que l'amitié avec Brongniart se forma toute seule par leur communauté de goûts et de milieu. On trouve déjà, à la date du 18 mars 1795, cette note de Brongniart un peu dépitée : « Cuvier vient le matin. Nous disséquons une seiche ensemble. Il a vu tout ce que j'ai vu. J'abandonne ce travail. »
On sait, en effet, que Cuvier, était à cette époque très occupé à débrouiller ce monde inconnu, cette inextricable confusion que formait jusqu'alors la classe des vers ou « animaux à sang blanc » de Linné dans laquelle son premier mémoire sensationnel de cette même année 1795 établit trois classes distinctes : les mollusques comprenant précisément la seiche, les insectes et les zoophytes.
Malgré cette petite contrariété, on voit fréquemment, dans les semaines suivantes, les deux amis se réunir pour disséquer, regarder des préparations anatomiques et déjeuner ensemble. Ils se rencontrent à la Société d'Histoire Naturelle. Puis, quand Cuvier, porté par une gloire précoce, est nommé le 13 décembre 1795, membre de l'Institut à sa fondation, son amitié fidèle prend une nuance croissante de protection qui convenait à la gravité facilement majestueuse de son caractère. Dans leurs relations, quoique la différence d'âge soit à peine de quelques mois, il joue le rôle d'un frère aîné. Brongniart applaudit quand, le 21 janvier 1796, Cuvier lit à la première séance de l'Institut National son mémoire fameux sur les éléphants fossiles où il révélait aux savants stupéfaits et sceptiques l'existence de créations antérieures à la nôtre et détruites par des catastrophes. Brongniart assiste à toutes ses leçons, il lui soumet le résultat de ses recherches et c'est sous la pression de Cuvier qu'il se décidera bientôt (1796) à présenter son premier mémoire important sur la myologie des singes, au sujet duquel Cuvier fera à l'Institut un rapport des plus flatteurs. Ils plongent ensemble dans cet inconnu que présentaient encore à cette époque tous les invertébrés. Ce qui ne les empêche pas, jeunes gens de 26 ans, de s'arrêter ensemble pour prendre des glaces à la terrasse d'un café, ou, détail plus imprévu, d'aller au printemps 1801, en compagnie de Biot déguisé au bal de l'Opéra.
On sait combien leur collaboration devait être fructueuse en créant, une quinzaine d'années plus tard, avec la Description du Bassin de Paris, la stratigraphie paléontologique. Nous aurons, à ce propos, à rechercher la part respective des deux auteurs. Dans la suite leur liaison resta toujours intime, ils habitaient la même province du Muséum et Brongniart était assidu aux samedis célèbres de Cuvier : ce qui n'empêchait pas entre eux, à l'occasion, soit à l'Institut, soit au Muséum, des discussions d'autant plus vives que l'autocratie de Cuvier supportait plus difficilement la contradiction. Mais l'opinion finale de Brongniart sur son ami se résume dans ce cri qu'il poussa après la mort de Cuvier, un jour où un adversaire discutait sa gloire : « Oser attaquer le géant Cuvier ! »
Nous avons là, dans cette association avec Cuvier pour des recherches anatomiques, un Brongniart un peu différent du pur géologue auquel son nom fait d'abord penser, mais avec lequel les pages précédentes ont déjà familiarisé le lecteur. Brongniart n'était pas dans le cas d'un géologue moderne qui passe des certificats de zoologie et de botanique pour cesser ensuite de s'en occuper s'il n'est pas chargé d'enseigner l'histoire naturelle dans un lycée et qui en retient seulement ce qui peut servir à sa science propre. La spécialisation n'était pas encore devenue nécessaire et Brongniart nous apparaît à toutes les époques de sa vie, mais surtout dans sa jeunesse, comme le type du naturaliste observateur et collectionneur, à la curiosité très générale et beaucoup plus intéressé par les faits que par les théories, tel que le Muséum en a heureusement tant produit. Cette multiplicité de recherches se compliquera un jour de travaux sur la céramique et les vitraux. Mais, jeune, il est déjà animé du même esprit et, à l'époque où nous sommes arrivés, il continue à s'occuper beaucoup plus d'anatomie comparée que de minéralogie. La chaire qu'il avait visée au Muséum était, nous l'avons vu, celle de Geoffroy Saint-Hilaire. Il y obtint finalement celle de minéralogie et l'occupa à merveille; mais ce n'était pas là sa vocation première : la minéralogie étant d'abord une géométrie et une chimie avant de devenir une optique. La vieille idée d'une carrière médicale n'est même pas complètement abandonnée par lui et nous le voyons encore, en octobre 1796, combiner avec Cadet-Gassicourt le projet d'une association pour tenir ensemble une boutique de pharmacien, rue Vivienne. Cette universalité de connaissances en zoologie et en botanique comme en minéralogie contribuera puissamment, nous le verrons, à faire de lui un novateur et un précurseur Pour ouvrir en science des voies non frayées, il est toujours utile d'avoir jeté plus qu'un regard superficiel sur les sciences voisines.
Cela ne l'empêche pas d'ailleurs, mais accessoirement, de se familiariser avec les grandes théories à la Descartes ou à la Buffon par la conversation de la Methrie et la lecture de son livre ou par la relation suivie avec Dolomieu; mais, à l'exemple de Werner que lui et Cuvier considèrent d'abord comme leur maître, il s'en méfie et commence par les trouver toutes chimériques ou prématurées.
En même temps, il continue à saisir toutes les occasions de professer sur des sujets divers, partout où on répand la manne de la science. C'est à l'une de ces fameuses Écoles Centrales que l'on vient de créer avec fracas et incohérence, où on le charge d'enseigner l'histoire naturelle et où il va avoir, parmi ses élèves, le duc de Broglie qui le lui rappellera aimablement vingt-cinq ans après et qui le note dans ses mémoires. C'est au Lycée Républicain où il commence le 29 décembre 1796 un cours de zoologie. C'est au Conseil des Mines où, en octobre 1796, il donne sa première leçon de minéralogie. C'est à la Société d'Histoire Naturelle où il va professer le premier cours d'entomologie qu'il y ait eu à Paris. Le professorat a toujours tenu une place essentielle dans son activité scientifique et, parmi ces enseignements, nous devons nous arrêter un instant sur le cours professé à l'École Centrale de Paris, d'abord au Collège des Quatre Nations, puis au Collège du Plessis : cette organisation qui précéda l'instruction publique étant peu connue.
D'après la loi du 25 octobre 1795 sur l'instruction, un jury formé de Garat, Laplace et Lagrange avait dressé une liste de professeurs pour deux des cinq Écoles Centrales attribuées au département de la Seine. La liste, approuvée par l'administration du département, comprenait notamment : pour l'histoire naturelle, Cuvier et Brogniard jeune (sic) ; pour les mathématiques, Lacroix et Labbé ; pour la physique et la chimie expérimentale, Brisson et Vauquelin ; pour les langues anciennes, Grou l'aîné et Binet. En conséquence, Brongniart fut nommé le 12 janvier et averti que le cours annuel était de dix mois, à raison d'une leçon d'une heure et demie chaque jour, sauf les quartidi, septidi et décadi et que le salaire annuel était, par assimilation avec les administrateurs de département, de 1.500 myriagrammes de froment, auxquels s'ajouterait une rétribution annuelle déterminée par l'administration qui, pour l'ensemble des professeurs, ne pourrait dépasser 25 livres par élève : somme à se partager entre eux. Après une série de réunions préliminaires pour mettre non sans difficulté la machine en branle, le cours ouvrit le 31 mai 1796 à 1 h. 1/2. Il était consacré cette année-là à l'histoire naturelle des animaux, avec applications à l'agriculture et aux arts; mais, ultérieurement, son objet varia. Ainsi, en 1802-1803, au Collège du Plessis, l'hiver fut consacré à la minéralogie et aux arts chimiques qui y sont relatifs, l'été à la physique végétale, à la botanique et à son application agricole. Brongniart avait conçu un enseignement très sérieux et très scientifique avec examen d'échantillons et courses aux environs de Paris. Mais les doléances réitérées de sa correspondance prouvent qu'au début il était dénué de tout. Peu à peu, cependant, il arriva à se constituer un jardin botanique dont les arbres lui étaient fournis par les pépinières nationales. Il avait également formé des collections de fossiles, de bois, de résines, d'oiseaux, de reptiles, etc.
Disons de suite qu'en 1802, l'enseignement de l'Ecole Centrale passa du collège Mazarin dans les vieux bâtiments du Plessis près le lycée Louis-le-Grand où devait être installée en 1810 l'École Normale et qu'à ce moment une grande partie des arbres et arbustes que Brongniart avait obtenus et soignés avec amour fut attribuée à l'École de Médecine.
Les auditeurs de l'École Centrale étaient surtout recrutés parmi les jeunes gens qui travaillaient les mathématiques ou qui terminaient l'étude des langues anciennes; aussi ne semblent-ils avoir été ni très assidus ni très nombreux aux leçons d'histoire naturelle et il semble que Brongniart se soit trouvé là vis-à-vis des professeurs de lettres dans la position un peu dépréciée qui a été longtemps de règle pour les professeurs de botanique ou d'allemand dans l'Université. Cependant cet enseignement se poursuivit jusqu'à la création de l'Université de 1806, où Brongniart, tout naturellement, garda sa chaire pour l'abandonner seulement en 1822 quand il fut nommé au Muséum.
Plus encore qu'à ses cours, il s'intéresse toujours à la nature vivante et, dans le petit appartement que ses parents lui ont attribué au haut de leur maison, rue Saint-Marc, il n'a pas seulement des vitrines de minéraux, des herbiers, des cartons d'insectes, des animaux empaillés, mais aussi des bêtes vivantes, marmottes et cochons d'Inde, qu'il a installés sur une terrasse attenante à son cabinet et dont les fugues lui causent de fréquentes émotions.
Ajoutons la Société Philomathique et la Société d'Histoire Naturelle dont il reste membre très actif. Pour subvenir à cette besogne acharnée, il multiplie avec sa méthode habituelle les règlements de vie, sur l'exécution desquels il fait constamment son examen de conscience. Mais il ne paraît pas pressé de publier et, jusqu'ici, il en reste à son mémoire sur l'émaillage, fruit de son voyage en Angleterre, et à trois petites notes d'histoire naturelle données dans le Bulletin de la Société Philomathique en 1791 (sur une Lamie et sur un strom-bus et, en collaboration avec Robillard, le 3 mai 1791, sur la myologie des singes). Il faut que Cuvier le pousse pour qu'il rédige un mémoire plus important sur cette dernière question où, dans les cinq dernières années, il s'est laissé quelque peu devancer par Vicq d'Azir et par Cuvier lui-même. Ce mémoire fut présenté le 5 avril 1796 à l'Institut et Cuvier, nommé commissaire avec Lacépède, lut à son sujet un rapport élogieux le 20 avril suivant.
D'après ce rapport de Cuvier, Brongniart avait fait là un travail très original sur la question encore fort mal connue des muscles chez les animaux et sur les raisons qui avaient amené le développement de tel ou tel muscle chez telle ou telle espèce. Les observations étaient limitées aux singes dont il avait disséqué cinq espèces dans l'hiver 1791-92 ; mais Cuvier semblait annoncer la continuation du travail pour une autre famille. Il faisait remarquer quelques légères discordances avec ses propres observations en les attribuant au fait qu'ils avaient examiné des singes différents et continuait en invitant l'auteur à étudier l'historique de la querelle des anciens anatomistes sur « la question si longtemps agitée de savoir s'ils ont disséqué les cadavres humains ou seulement des cadavres d'animaux ».
Ce mémoire d'anatomie comparée, resté, croyons-nous, inédit, est, en effet, remarquable par le talent d'observation qu'il dénote comme par la netteté de l'exposé et la rigueur des déductions. Il présente les faits sous la forme d'un tableau à six colonnes, dont cinq consacrées aux cinq espèces de singes étudiées et la dernière à une comparaison minutieuse avec l'homme. En dernier lieu, ses conclusions de détail sont résumées de la manière suivante en les dégageant des particularités trop techniques :
« 1° Les singes ont un plus grand nombre de muscles que l'homme.
2° Ces muscles sont plus charnus, souvent plus allongés ; mais, en général, les aponévroses sont moins considérables.
3° Souvent aussi ils sont insérés plus loin du point d'appui et plus près de la résistance. Ces trois conditions réunies doivent donner à ces animaux une force musculaire considérable et beaucoup d'agilité.
4° Les muscles du bassin et des extrémités postérieures sont disposés de manière à s'opposer à la station verticale longtemps continuée.
5° Si les muscles des cuisses par leurs insertions prolongées sur les jambes empêchent les singes de se tenir et de marcher droits, par ce même prolongement, par leur longueur, leur force, leur peu d'adhérence entre eux, ils donnent au plus haut degré à ces animaux la faculté de sauter et de grimper.
6° On remarque, dans les muscles moteurs des doigts du pied des singes et dans ces doigts même, une organisation semblable à celle des doigts de la main : ce qui augmente encore la faculté de sauter et de grimper.
7° On observe que souvent les tendons, soit des extenseurs, soit des fléchisseurs, sont tellement réunis, ainsi que les muscles auxquels ils correspondent, que l'extension ou la flexion des doigts ne peut se faire séparément : ce qui ôte à ces animaux beaucoup de l'adresse qu'ils pourraient avoir.
8° Plusieurs muscles de l'épaule se prolongeant jusqu'à la tête contribuent, comme dans les autres quadrupèdes, à la soutenir dans la position horizontale.
9° Les muscles du ventre, par leurs connexions nombreuses et intimes, contribuent à renforcer les parois de l'abdomen qui, dans tous les animaux qui marchent à quatre pattes, soutiennent entièrement le poids des viscères du bas-ventre et, par leur prolongement jusqu'à la première côte, ils empêchent que le poids des viscères ne nuise à la respiration.
10° Enfin, les singes se rapprochent beaucoup plus des animaux quadrupèdes par leur organisation musculaire que de l'homme. Cette dernière conséquence paraîtra plus frappante lorsque j'aurai décrit les muscles de quelques carnivores que j'ai disséqués et que je les aurai comparés avec ceux de l'homme. C'est ce que je me propose de faire incessamment. »
Ces conclusions nous ont paru intéressantes à reproduire, non seulement pour leur valeur propre qui subsiste, mais aussi parce qu'on voit là Brongniart à l'œuvre dans ces recherches de zoologiste qui, pendant la première partie de sa vie, occupèrent surtout son activité.
Quant à son métier officiel d'ingénieur des mines, pendant longtemps il se borne à son cours et à des conférences avec Haüy, puis, à partir de l'été 1796, à des courses avec les élèves. Il n'est plus question pour lui de tournées lointaines, parce que le gouvernement est de plus en plus dépourvu de fonds en raison de la faillite croissante des assignats [Dolomieu écrit le 10 mai 1797 : «Je recommence mes courses géologiques à mes frais, parce que le gouvernement ne destine cette année aucun fond pour les voyages de l'inspection des mines. »]. Une lettre de Dolomieu nous apprend qu'à ce moment le traitement annuel d'un ingénieur des mines représentait à peine 50 livres en argent. C'est, j'ai déjà eu l'occasion de le dire, le moment où l'on prit le parti de les payer en nature et nous voyons Brongniart perdre son temps en démarches pour aller toucher difficilement sa ration de bois. Les voyages d'étude se trouvent ainsi abandonnés pour lui, jusqu'en 1817 où il les recommencera comme directeur de Sèvres en visitant le Jura et en 1820 où il parcourra longuement l'Italie.
Les courses géologiques avec les élèves, qui se faisaient naturellement dans un rayon restreint autour de Paris devaient commencer à familiariser Brongniart avec la géologie du Bassin Parisien, sur laquelle il allait être conduit à faire un mémorable travail.
Incidemment, nous le voyons un jour adresser au Conseil des Mines un rapport sur l'exploitation des mines de houille du Creusot (1796) et, un autre jour, il va au Faubourg Saint-Antoine étudier les divers procédés pour faire de la faïence, comme si un secret pressentiment l'avertissait qu'il devait un jour diriger Sèvres.
Le Conseil des Mines est si peu, malgré son titre officiel, son occupation principale que, dans l'hiver 1797-98, il demande même à être dispensé pour un an de son cours de minéralogie à l'École des Mines ; ce qui ne l'empêche pas de professer la botanique à l'École Centrale et de commencer cet hiver-là au lycée Républicain, un cours sur les reptiles : sujet que nous l'avons vu aborder brusquement quatre ou cinq ans auparavant en avouant alors son ignorance et où il est maintenant passé maître comme va le prouver, deux ans plus tard, un mémoire capital de janvier 1800.
En avril 1798, c'est le départ pour « la grande expédition », lisez l'Egypte. Autour de Brongniart, tout le monde s'embarque avec enthousiasme. C'est Dolomieu, c'est Geoffroy Saint-Hilaire, c'est Ernest Coquebert de Montbret (dont il devait plus tard épouser la sœur), c'est son ami Alexandre Gérard, le frère du peintre. Brongniart n'apparaît pas tenté de les imiter. Peut-être ne le lui propose-t-on pas ? Peut-être aussi est-il retenu par des considérations de famille ou d'argent? Il a, cependant, vers la même époque, des velléités de voyages lointains : une fois pour aller à Constantinople comme naturaliste, une autre fois pour accompagner de Laborde dans son grand voyage artistique en Orient. Laborde vient même déjeuner chez lui pour le décider à partir; mais finalement il résiste. Il inscrit alors sur son journal une résolution de plus : « Mon but est de me rendre tellement maître de moi que former dorénavant un projet et l'exécuter soit la même chose. Si j'en viens à bout, je me promets beaucoup de bonheur de cet heureux changement. »
Un peu plus tard, en août 1798, il fait le plan d'un roman encyclopédique destiné à instruire les jeunes gens sous une forme attrayante, autre manière d'appliquer sa vocation d'éducateur : projet auquel il pensera plusieurs années, auquel il donnera même un commencement d'exécution et qui aurait pu former un devancier des Jules Verne.
En cette année 1798, le 16 novembre, la réouverture des cours de l'École des Mines fut solennelle (Journal des Mines, 9, p. 177). Gillet de Laumont parla au nom du Conseil des Mines. Brongniart, qui avait déjà professé en l'an V s'excusa, en commençant le cours de minéralogie, de remplacer à la fois Haüy absorbé par la préparation de son traité de minéralogie qui parut en 1801 et Dolomieu parti pour l'expédition d'Egypte. Puis Boullet, Vauquelin et Hassenfratz lurent de brefs discours.
En décembre 1799, il accepte un cours de plus, celui de chimie au lycée Républicain, pour lequel Fourcroy lui demande de le remplacer, mais qui l'amène à abandonner dans le même établissement celui d'histoire naturelle, où Cuvier prend sa place avec un succès qui lui arrache un cri de jalousie.
En janvier 1800, Brongniart lit d'abord à la Société Philomathique, puis à l'Institut (21 et 31 janvier) son grand mémoire sur les reptiles qui, venant après celui sur la myologie des singes, le classe définitivement comme zoologiste.
Le rapport très favorable que signèrent à cette occasion Cuvier et Lacépède, mais qui apparaît dû surtout à Cuvier, est intéressant à analyser pour bien replacer cet important travail à sa date et montrer (ce qui est bien vite oublié en science) tout ce qu'il comportait alors d'original. Cuvier commence par remarquer combien Brongniart contribue à établir le vrai système de la nature dont l'idéal consiste dans ces mots, que chaque être soit placé précisément auprès de ceux qui lui ressemblent le plus et que les distances qu'ils observent entre eux soient proportionnées aux sommes de leurs différences. Il rappelle alors que les ordres établis par Linnseus dans sa classe des amphibies demandaient à être totalement modifiés : ce à quoi divers naturalistes s'étaient essayés sans succès, faute d'observations anatomiques assez précises. « L'idée principale du citoyen Brongniart, ajoute-t-il, est d'autant plus heureuse que plusieurs naturalistes semblaient l'avoir entrevue et cependant n'en avaient fait aucun usage, quoique la justesse en soit évidente à présent qu'il l'a développée. Il a remarqué que les salamandres, qui jusqu'à présent ont été laissées dans les genres des lézards parce qu'elles ont quatre pattes et une queue, sont cependant bien plus voisines des grenouilles par leur cœur, qui n'a qu'une oreillette, par leur peau nue et visqueuse, par leurs organes de la génération, par leur manière de se féconder, par leurs œufs sans coque dure et qui se gonflent après avoir été pondus, par les petits qui en naissent et qui ont d'abord la forme de poissons, vivent dans l'eau, respirent par des branchies, mais ensuite développent des pattes, perdent leurs branchies et vont à terre respirer par des poumons. Il a vu que ces animaux sont les seuls reptiles qui méritent véritablement le nom d'amphibies, puisque ce sont les seuls qui vivent simultanément ou successivement sur la terre et sur l'eau... Il en a donc composé un ordre particulier... Son ordre des sauriens ou des lézards a été divisé par lui d'une manière nouvelle sur des caractères pris dans les organes de la manducation, de la préhension et du toucher, et conformément à la théorie de la subordination des caractères. Il en résulte, comme ce devait être, des genres si naturels que quiconque aura vu une espèce de chacun, leur rapportera sans hésiter et au simple coup d'œil la plupart des espèces qu'il pourra rencontrer par la suite... »
Dumas remarquera à ce propos que l'on doit à Brongniart les quatre ordres de reptiles dont il a créé les noms : les chéloniens ou tortues, les sauriens ou lézards; les ophidiens ou serpents; les batraciens ou grenouilles.
Cuvier ajoute que, dans le détail, Brongniart a apporté quelques espèces nouvelles et, mérite plus grand encore dont tout naturaliste appréciera la valeur, a su réduire le nombre des espèces en en réunissant plusieurs dont on n'avait pas su reconnaître la communauté tel cet « igname goitreux » classé précédemment par Gmelin sous 5 noms différents dans cinq divisions distinctes.
A ce moment, la vie intime de notre savant se trouva complètement transformée. Le 9 février 1800, Brongniart, âgé de trente ans, épousa Cécile Coquebert de Montbret, fille d'un savant, membre de l'Institut, avec lequel il était depuis longtemps en relation (Coquebert venait à ce moment d'être nommé consul à Amsterdam et son départ prochain fit presser le mariage) et petite-fille du vieil architecte Hazon, déjà membre de l'Académie d'Architecture sous la monarchie. Il entrait ainsi dans une vieille famille dont nous aurons l'occasion de signaler les nombreuses illustrations. Sa vie scientifique subit du même coup une évolution inattendue. Le fiancé n'avait, en effet, pour vivre que ses appointements montant exactement à 4.500 francs (2.000 au Conseil des Mines, 2.500 à l'École Centrale), ce qui lui suffisait à peine étant garçon et la faible dot de la jeune fille n'était pas de nature à rétablir la balance. C'est pourquoi, pendant les fiançailles, on voit Brongniart reprendre, avec le désir d'aboutir enfin, les projets de pharmacie qu'il n'avait jamais complètement abandonnés et que sa mère plus encore envisageait pour lui. Faisant une fois de plus un règlement de vie, il écrit : « J'ai trois grandes choses à mener de front, mes études pharmaceutiques, mon entomologie, mes cours. » Il va voir diverses personnes pour les prier de le conseiller dans l'acquisition d'un fonds, il étudie avec sa fiancée plusieurs magasins, consultant des hommes de loi, visitant des logements correspondants, etc..
D'autre part, toujours pour améliorer ses finances, il a accepté une proposition que lui apportait Patru au nom du libraire Déterville de faire l'entomologie de l'édition in-18 de Buffon [Cuvier signale également (Proc. verb. Inst., I, 105) sa coopération à l'entomologie du citoyen Olivier pour la partie qui a été publiée pendant que celui-ci voyageait en Orient, de 1792 à 1799]. Il s'engage, moyennant 3.600 francs, à lui livrer au plus tard dans neuf mois le manuscrit d'une entomologie de 12 à 15 volumes in-18 faisant suite à l'édition de Buffon de Castel : gros travail qui va l'occuper toute cette année 1800 et qui aboutira à une Histoire Naturelle des Insectes parue en l'an X chez Déterville et rééditée en 1828, puis 1830, en 10 puis 20 volumes, mais signée, je ne sais pourquoi, de Tigny.
Toujours dans le même ordre d'idées nous le verrons l'année suivante entreprendre un long travail de librairie scientifique dans le dictionnaire des sciences naturelles. Mais, avant tout, le désir de ses protecteurs de venir en aide au jeune ménage va amener bientôt sa nomination à la direction de Sèvres.
Le 24 mars 1800, six semaines après le mariage, Brongniart note en effet : « Madame Berthollet vient à 9 heures nous dire que son mari me propose une place de directeur de la manufacture de Sèvres qui est à donner. Je vais aussitôt le voir pour cet objet. Il croit que cela me fera quitter mon École Centrale, ce qui me contrarierait. Je vais au Jardin des Plantes voir Fourcroy qui pense que je ne dois point abandonner la carrière de l'histoire naturelle et surtout celle de l'instruction. D'après ses conseils si conformes à ma manière de voir, je retourne chez Berthollet et, lui témoignant combien je suis sensible à tout ce qu'il fait pour moi, je lui dis que je ne puis me décider à abandonner tout à fait mon École Centrale. Le citoyen Costas, chargé de la rédaction du projet, pense qu'on doit toujours aller de l'avant et, en effet, on me le communique et on convient de le laisser tel qu'il est... 21 mars. Je vais à l'École Polytechnique voir Fourcroy et lui parler de mon affaire... 15 mai. A 11 heures, Mme Berthollet vient nous annoncer que le ministre a signé ma nomination à la place de directeur de la manufacture de Sèvres. »
La manufacture de Sèvres, gouvernée par un comité depuis la chute de la monarchie, était tombée dans un désordre auquel le premier consul voulait porter remède en lui imposant une direction unique, et l'association de la science avec les arts qui caractérisait la famille Brongniart avait paru une raison suffisante de s'adresser à elle. Brongniart note les jours suivants : « Je vais voir le citoyen Hettlinger, directeur-adjoint et le citoyen Salmon. On me montre le jardin, le potager, le logement. J'annonce que je prendrai le logement du directeur occupé actuellement par le citoyen Salmon. Cela ne souffre aucune difficulté. » La seconde partie de la vie de Brongniart commençait.
Jusqu'ici nous avons connu un Alexandre Brongniart surtout occupé de dissections, d'anatomies, d'insectes, ambitionnant au Muséum la chaire de zoologie, publiant des mémoires sur les singes ou sur les reptiles, officier de santé à l'armée et revenant encore souvent à l'idée de s'établir pharmacien, tout en étant officiellement Ingénieur des Mines. Désormais, bien qu'il continue le même genre de travaux, nous allons le voir se spécialiser comme géologue et minéralogiste, mais occuper une grande partie de son activité à la direction de Sèvres. Si nous voulons mettre en relief la valeur et la portée de travaux scientifiques traitant de matières aussi diverses, nous serons obligés d'établir entre eux une démarcation factice pour consacrer à la géologie et à la céramique des chapitres distincts. Nous ne ferons ainsi que l'imiter lorsqu'il divisait, comme nous le dirons, sa semaine entre trois domiciles consacrés chacun à une de ses occupations principales. Mais il faut bien cependant, au risque de paraître nous répéter, commencer par marquer les étapes essentielles d'une carrière aussi bien remplie en les exposant dans un ordre chronologique comme une éphéméiide et les reliant aux menus incidents de cette existence. J'estime ces précisions de détail indispensables pour bien comprendre une œuvre, surtout quand il s'agit d'une époque où, comme alors, la géologie dont il va surtout être question, était en formation et en éclosion. Ce sera l'objet de ce chapitre où nous allons nous borner à raconter la vie de Brongniart depuis son mariage, avec une sécheresse dont nous ne pouvons que nous excuser. Cette vie, nous devons en avertir aussitôt, ne présentera plus rien de romanesque. Sa première moitié nous avait offert quelques incidents pittoresques et nous avons pu, grâce à des documents inédits, insister sur ces années de jeunesse qui déterminent l'orientation d'un homme célèbre et qui sont toujours les plus mal connues. A partir de maintenant, Brongniart est, au contraire, un personnage officiel et en vue, bientôt un père de famille, pourvu d'honneurs croissants, tel en somme à quelques particularités près, que nous apparaissent les savants nos contemporains dans leur salle de cours ou dans leur laboratoire.
Le personnage est très digne, un peu austère, ayant gardé de son éducation suivant les règles de l'Emile et de ses premiers enthousiasmes républicains un certain goût des principes, une certaine confiance dans les formules et les étiquettes, avec une foi dans une morale supérieure indépendante et de la religion et des conventions traditionnelles, mais cependant guéri de beaucoup de chimères par le passage à travers les années tragiques. Il nous apparaît très bon, et même très bonhomme, très accueillant pour les jeunes, très soucieux de ses responsabilités morales à l'égard de ses élèves ou de ses subordonnés, très pénétré de l'esprit de famille, mais faisant passer avant tout son culte de la science et donnant toujours dans ses pensées la première place à son désir passionné de connaître, à force d'observations minutieuses et patientes, sans excès de théories aventureuses, le vrai visage de la nature.
Et d'abord, comme de juste, Sèvres va absorber une grande partie de son temps au début de son administration : Sèvres dont il a été improvisé directeur ainsi qu'on l'avait un an auparavant bombardé ingénieur des mines, avec cette conviction révolutionnaire propre aux démocraties et aux peuples jeunes que les hommes sont interchangeables et que celui qui est supérieur dans une partie est susceptible de le devenir également dans toutes. Cette théorie, parfois un peu hardie, Brongniart va paraître la justifier puisqu'il sera en somme un bon directeur dans sa fabrique de porcelaines comme il a été un bon ingénieur au Conseil des Mines. Nous l'avons laissé venant s'installer dans la vieille manufacture un peu délaissée, où le désordre régnait et que l'on avait même songé (ce ne fut pas la dernière fois) à abandonner. Aussitôt il s'applique à sa nouvelle tâche avec la même ardeur consciencieuse qu'à ses examens de muscles ou de squelettes. Il fait des démarches au ministère de l'intérieur pour obtenir le payement de l'arriéré dû aux ouvriers. Il installe des soupes économiques. Il s'occupe à la fois de technique et d'art. Il choisit les bois pour la cuisson. Il organise leur séchage. Il installe des pompes. Il essaye des produits colorants nouveaux, etc. D'autre part, il confère avec les deux grands architectes néo-classiques, Percier et Fontaine et fait dessiner par Chaudet ou par son père des profils de vases ou des décorations d'après l'antique. Il commande à Vernet un portrait de Bonaparte à cheval pour l'exécuter sur porcelaine. Néanmoins, le jour où il examine la comptabilité de l'affaire, il a ce cri désolé : « L'aperçu des dépenses comparé à la probabilité des recettes me désespère. » Mais, à peine un an après, il pourra résumer ainsi le premier résultat de son effort. « La manufacture a repris plus d'activité. Les ouvriers et surtout les peintres viennent plus assidûment. On vend beaucoup plus. Je me suis occupé des couleurs et notamment de la peinture sur verre. J'ai lu le 16 janvier 1802 un mémoire à l'Institut sur cet objet (Essai sur les couleurs tirées des oxydes métalliques et fixées par la fusion sur les différents corps vitreux. Ce mémoire a fait, le 21 avril 1802, l'objet d'un rapport à l'Institut par Fourcroy et Vauquelin. Voir également un mémoire lu en 1828 à l'Académie des Beaux-Arts). » La reconstitution de l'art des vitraux, sujet de recherches qu'il devait constamment poursuivre et techniquement pousser à bien !
Même pendant cette année de début, Brongniart n'avait pourtant pas abandonné ses travaux d'histoire naturelle. (Une communication de 1800 porte sur un nouveau genre d'insecte des environs de Paris.) Il en avait même entrepris de nouveaux, tant pour élucider des questions intéressantes que pour subvenir aux dépenses du ménage. Le 24 janvier 1801, il note : « Je vais dîner chez Cuvier. Il s'agit de composer un dictionnaire d'histoire naturelle. On me charge de la direction et de la rédaction de la minéralogie. On m'offre 4.000 fr. pour la seule direction et 30 fr. par feuille en sus. Cuvier, Jussieu, Lamarck, Dumeril, Latreille sont de cette société. Jauffret en est le rédacteur général. » En effet, le 21 avril 1801, il signe un traité avec M. Jauffret, « secrétaire perpétuel de la Société des Observateurs de l'Homme, en son nom et comme fondé de pouvoir des concitoyens Levrault et Magimel, libraires, entrepreneurs d'un nouveau dictionnaire qui s'appellera « le Dictionnaire des Sciences Naturelles » et désormais, pendant 28 ans, jusqu'à entier achèvement (le 24 avril 1829) de cette œuvre considérable en 50 volumes in-18, il s'y attellera malgré toutes ses autres occupations et lui donnera de longs articles tout à fait personnels et originaux sur lesquels nous aurons à revenir.
Il est en même temps occupé de candidatures multiples dans les voies les plus diverses. Ainsi, le 13 février 1801, la mort de Darcet ayant laissé vacante une place de professeur de chimie au Collège de France, Berthollet, Cuvier et Dumeril l'engagent à se présenter. Mais il s'efface bientôt devant son ami Vauquelin, avec lequel il commence à ce moment l'analyse de la chabasie. Six semaines après, le 21 mars 1801, Brongniart est candidat à l'Institut dans la section de minéralogie. Mais il n'obtient que 119 suffrages contre 230 à Sage (à cette époque tout l'Institut, aujourd'hui divisé en cinq académies, votait ensemble), 197 à Valmont de Bonzan, 171 à Gillet de Laumont, qui sont seuls présentés à l'Assemblée générale et Sage, de 30 ans plus âgé et déjà pensionnaire de l'Académie sous la royauté, est élu le 25 avril.
Après quoi, c'est au Conseil des Mines qu'il demande, le 15 décembre, la chaire de minéralogie vacante par la démission d'Hauy qui passe au Jardin des Plantes : chaire où il l'avait déjà suppléé (Haüy, remplaçant Dolomieu au Muséum, fut alors remplacé : à l'École des Mines par Brongniart, à la Faculté par Beudant). Il l'obtient, mais ne peut la garder, les mines ayant à ce moment subi une réorganisation complète dans laquelle l'École de théorie parisienne fut supprimée pour être remplacée par une école pratique à Pesey en Savoie. Brongniart fut même à ce moment obligé d'abandonner le service actif des mines, les ingénieurs ayant été astreints à séjourner dans les départements. Il garda son titre, mais désormais, pendant un moment, sans attributions ni honoraires. Cette attache assez lâche avec le Corps des Mines se continua pourtant, disons-le de suite pour ne plus y revenir. Car il fut, le 30 janvier 1819, nommé Ingénieur en chef. En 1830, on le verra encore invoquer ses droits d'ancienneté pour être occupé dans la division de Paris et, bien qu'il eût été mis en service extraordinaire le 30 mars 1832, on lui offrit en janvier 1836 une place d'Inspecteur Général qu'il ne crut pas pouvoir ajouter à ses autres fonctions. C'est ainsi qu'on put le voir assister au Conseil des Mines, participer notamment en 1825 aux discussions fameuses sur la concession de sel de Vic et même y faire des rapports et, chaque année, aux réceptions officielles de janvier, il devra endosser successivement deux uniformes, celui de l'Institut et celui des Mines, pour se rendre chez deux ministres et se mettre finalement en frac.
Vers cette même époque de 1800-1802, divers événements de famille avaient contribué à modifier son existence. Le premier fut le mariage rapide et en quelque sorte improvisé de sa jeune sœur Emilie, l'élève de David, avec laquelle il avait toujours vécu dans une grande intimité. Cette jolie personne, d'après laquelle Gérard a fait, en 1796, un de ses premiers et de ses meilleurs portraits, fut demandée le 4 décembre 1800 par M. Pichon qui allait partir comme commissaire général des relations commerciales et chargé d'affaires près les États-Unis d'Amérique. Le consentement ayant été donné le 6, le mariage eut lieu le 19 et le départ pour l'Amérique le 28. On ne pouvait aller plus vite. Dans l'intervalle, le 26 décembre, toute la famille Brongniart avec les nouveaux mariés avait été dîner chez le ministre Talleyrand. D'après une tradition de famille, ce mariage aurait causé le désespoir de Cuvier qui se trouva mal en apprenant les fiançailles. Brongniart aurait désiré l'union de sa sœur avec son ami; mais Emilie avait déclaré qu'elle n'épouserait jamais Cuvier « parce qu'il était roux ».
Le second événement d'une tout autre nature fut, en mai 1802, l'achat par le beau-père Coquebert d'une maison « rue Saint-Dominique près de Belle-chasse », à deux pas de l'hôtel de Monge situé lui-même au 31, rue de Belle-Chasse. Cette maison, que se partagèrent alors les trois générations des grands-parents Hazon, des parents Coquebert et du jeune ménage Brongniart et où devaient habiter plus tard, les savants de la même famille Jean-Baptiste Dumas et Hervé-Mangon, constitua, dès lors, pour Brongniart, son domicile parisien à la place du petit logement qu'il avait jusqu'alors occupé chez ses parents, rue Saint-Marc.
Le 25 mars 1802, il ouvrait au Collège du Plessis le cours d'histoire naturelle qu'il avait jusque-là professé au Collège des Nations. Cet enseignement était consacré aux reptiles qui, depuis longtemps, l'occupaient et, au sujet desquels il avait présenté à l'Institut quelques jours avant son mariage, le grand mémoire dont nous avons parlé.
En 1802 également, Brongniart inaugure à Sèvres la série des visites officielles qui devront, particulièrement sous Louis-Philippe, lui prendre une bonne part de son temps. Le 26 juin, Bonaparte arrive en coup de vent et à l'improviste suivant son habitude pour passer une tournée d'inspection avec l'architecte Fontaine. Il parcourt toute la maison pendant une heure, pose de nombreuses questions sur la main-d'œuvre et repart sans avoir vu le directeur qui se trouvait momentanément absent. On a demandé à celui-ci un plan de réorganisation et, quinze jours après, Brongniart va le lire au ministre de l'Intérieur Chaptal en lui proposant un atelier de perfectionnement à 6.000 fr. par mois.
Malheureusement pour notre curiosité, à partir de ce moment, Brongniart, trop occupé, abandonne l'habitude contractée pendant les loisirs de sa jeunesse, de noter chaque soir les incidents de sa vie et il restera près de quinze ans silencieux. Mais la succession de ses mémoires lus à l'Institut ou publiés à la Société Philomathique et dans le Journal des Mines va suffire à nous renseigner tout au moins sur son activité extérieure. C'est ainsi qu'il présente à l'Institut le 16 mai 1803, un pyromètre de son invention (différent de celui de Wedgwood) destiné à mesurer d'une façon précise la température de ses fours à porcelaine. Il continue, comme il le fera pendant la plus grande partie de sa vie, à mener de front, côte à côte, avec la direction de Sèvres, les recherches de zoologie et de minéralogie, auxquelles vont s'associer les études de géologie, dans lesquelles il saura les combiner pour fonder la stratigraphie paléontologique.
C'est ainsi qu'en zoologie il continue à débrouiller la classe des reptiles; puis il s'attaque aux trilobites, exemple d'animaux très anciens et disparus qu'il rattachera aux crustacés dans un travail classique de 1815, aboutissement fructueux de longues recherches. Ainsi, peu à peu, sa zoologie tourne à la paléontologie, ou science des animaux fossiles, qui elle-même confine à la géologie et à la minéralogie. C'est de plus en plus dans ce sens que se portera son effort et qu'il aboutira à de glorieux résultats. Le champ de l'anatomie comparée des vertébrés vers lequel il s'était porté au début, a été occupé et conquis par son ami Cuvier. Il n'a pu y rivaliser avec lui. Mais il s'attachera aux invertébrés, aux mollusques, dont les restes nombreux instruisent beaucoup plus le géologue stratigraphe que les trop rares ossements de grands animaux. Dans ce domaine relativement nouveau pour lui, il collaborera d'ailleurs fructueusement avec Georges Cuvier et avec son frère Frédéric et, dès l'été de 1806, de nombreuses courses sur le terrain, qui, pour Brongniart, partent de sa terre des Alluets ou de la propriété du grand-père Hazon à Gisors et, pour Cuvier, de Fontainebleau, jettent, comme nous le verrons, les linéaments du grand œuvre que sera, en 1808, la première Géologie du Bassin de Paris.
Au même moment, il ajoute officiellement un cours de minéralogie à ses autres enseignements d'histoire naturelle. Lorsqu'en 1806, l'Université naissante croit s'honorer en inscrivant le nom du grand cristallographe Haüy parmi ses maîtres, comme celui-ci, absorbé par le Muséum, ne peut y professer effectivement, on lui donne aussitôt pour adjoint Brongniart, qui l'a déjà suppléé à l'Ecole des Mines dans un cours sur les mêmes matières et qui, dans quelque temps, le remplacera également au Muséum. D'où une série de travaux dans cette branche : des examens et des analyses de substances nouvelles, où il substitue progressivement à l'empirisme adroit de Freiberg les déterminations rigoureuses de la chimie et de la cristallographie. Des tâches de librairie, qui auraient pu être ingrates, mais où il saisit l'occasion de marquer sa personnalité, le conduisent dans la même voie. Le grand Dictionnaire des Sciences Naturelles avance lettre par lettre. Mais de suite, il résume l'ensemble de ses connaissances minéralogiques dans un ouvrage destiné à l'enseignement des lycées et commandé par l'État, ouvrage en deux volumes in-8° intitulé : « Traité élémentaire de minéralogie avec des applications aux arts », qui est présenté à l'Institut le 23 février 1807 et loué par Haüy. Après quoi, toujours à l'instigation de l'État, il prépare un ouvrage semblable pour la géologie.
Entre temps, une nouvelle candidature à l'Institut a réussi. Le 23 mars 1807, il a été nommé correspondant pour la section de minéralogie par 29 voix sur 40, en concurrence avec l'inspecteur des mines Baillet, Brochant de Villiers, Cordier, D'Aubuisson, de Drée, Hassenfratz, Fleuriau de Bellevue et Cubières. [Brochant devait devenir membre en 1816; Cordier correspondant en 1808 et membre en 1822; D'Aubuisson de Voisins correspondant en 1821, membre en 1822; Fleuriau de Bellevue correspondant en 1816; le marquis de Cubières correspondant en 1810, membre libre en 1816. Les autres, Baillet, de Drée et Hassenfratz n'aboutirent pas.]
Les années 1808 à 1810 sont marquées par deux œuvres géologiques de premier ordre dont nous montrerons plus tard l'importance : la Géologie du Bassin de Paris et la reconnaissance, dans le terrain tertiaire où l'on ne voulait voir jusque-là que l'évaporation d'une même mer, de dépôts manifestement formés en eau douce ou saumâtre, prouvant ainsi la complexité d'une histoire que l'on avait supposée trop simple.
En janvier 1813, Brongniart l'architecte meurt. Il faut liquider la succession, vendre ce qui restait de tableaux et d'objets d'art. Mais surtout le fils pieux commence à préparer, sur les œuvres architecturales de Théodore Brongniart, un ouvrage qui ne pourra voir le jour qu'en 1824. Dans cette année 1813, Brongniart donne « un essai d'une classification minéralogique des roches mélangées » et « une description géologique du département de la Manche », à la suite de laquelle il insère, dans le Journal des Mines, « quelques considérations sur la classification géologique des terrains ».
On ne voit pas que les événements de 1814 et 1815 aient exercé une influence bien profonde sur cette existence paisible de savant, malgré le campement des cosaques autour de Sèvres. Le 23 octobre 1815, le calme une fois revenu, il lit à l'Institut le grand mémoire, depuis longtemps préparé, sur les trilobites qui marque un nouveau pas dans l'utilisation des fossiles pour la classification des terrains les plus anciens. Le 23 novembre 1815, Brongniart est présenté par la section de minéralogie à la place laissée vacante par Desmarest, en même temps que Gillet de Laumont, Cordier, Brochant, Duhamel fils, Lucas fils et, le 20 novembre 1815, il est élu par 37 voix contre 13 à Gillet de Laumont et 5 à Cordier. Dès lors, une occupation nouvelle vient s'ajouter à toutes celles que Brongniart avait déjà accumulées : le devoir presque administratif d'écrire, à propos de tous les travaux présentés à l'Académie, de longs rapports qui lui sont souvent une occasion pour exprimer des idées personnelles.
Le premier, qui fut lu à l'Institut, le 26 février 1816, et qui remplit à lui seul 6 colonnes entières, est sur un mémoire de M. de Bonnard : « Essai géognostique sur l'Erzgebirge, c'est-à-dire sur les montagnes métallifères de la Saxe ». L'Erzgebirge, c'était le domaine du pontife Werner, dont les généralisations où il prétendait exclure toute théorie commençaient à s'écrouler, mais qui n'en restait pas moins, suivant l'expression de Brongniart, « le père de la vraie géognosie qui a pour objet, non pas la théorie de la formation de la terre mais la connaissance exacte de la structure de cette couche mince du globe qui seule peut être soumise à nos observations». Cependant, depuis un travail de Charpentier, en 1778, il n'avait été fait aucune étude d'ensemble sur cette terre classique et de Bonnard abordait ainsi un domaine vierge, en même temps qu'un autre ingénieur français, Héron de Villefosse, publiait la première carte géognostique de la Saxe (Il ne faut pas oublier que la Saxe avait été longtemps et jusqu'à la trahison de Leipzig, alliée à la France), Brongniart, qui avait lui-même visité une partie du pays, affirmait l'exactitude des descriptions qu'il avait pu contrôler.
Un second rapport de Brongniart, lu le 18 mars 1816, est relatif à un mémoire de Brochant de Villiers : « Observations sur les terrains de gypse ancien qui se rencontrent dans les Alpes et particulièrement sur ceux qui sont regardés comme primitifs ».
Le 27 mars 1816, l'Institut était reconstitué sur une base nouvelle et divisé de nouveau en académies distinctes. C'était une occasion pour éliminer quelques savants trop mêlés à l'activité révolutionnaire; mais la mesure qui atteignait des hommes comme Monge et Carnot n'était, pour Brongniart, toujours resté en dehors de la politique, qu'une simple consécration de la situation acquise.
Le 30 septembre 1816, nouveau rapport (en collaboration avec Lamarck) sur un mémoire de Marcel de Serre : « Observations sur les terrains d'eau douce ». On vient de voir que la notion même d'un sédiment d'eau douce était due à Brongniart. Il devait donc accueillir favorablement ceux qui, comme Marcel de Serres, marchaient dans la même voie et qui retrouvaient près de Montpellier ou dans le Gard, des faits analogues à ceux que lui-même avait signalés dans le Bassin de Paris. Ce travail met en évidence la distinction, désormais acquise, entre les trois faciès marin, saumâtre et lacustre.
Du 7 juillet au 20 septembre 1817, Brongniart fait un voyage géologique dans le Jura.
L'année 1818 est consacrée à de nombreuses courses géologiques dans le Bassin de Paris : à Montmartre, Gentilly, Fontainebleau, Château-Landon; en septembre, avec Cuvier et Berzélius, à Montmartre, Bagnolet, Romainville, Bas-Meudon. Ses enfants ont grandi (un garçon et deux filles) et commencent à tenir une place essentielle, non seulement dans sa vie privée mais aussi dans sa vie scientifique. C'est ainsi que, dès ce moment, avec l'aide du botaniste Candolle, il commence à diriger son fils Adolphe, alors âgé de 17 ans, dans l'étude des végétaux fossiles, où celui-ci remportera plus tard, des succès classiques.
En avril 1819, il inaugure à Sèvres, des leçons annuelles sur les poteries, à la suite desquelles il conduit ses auditeurs visiter les ateliers. Puis vient, au mois de juillet 1819, une candidature malheureuse pour obtenir, au Muséum, la chaire de géologie vacante par la mort de Faujas de Saint-Fond. Dans le scrutin des professeurs du Muséum, il n'obtient que 4 voix (Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire, Vauquelin et Berthollet) contre 6 à Cordier. Le 30 août, un vote de l'Académie confirme la présentation en première ligne de Cordier par 30 voix contre 18 à Brongniart et 1 à Brochant de Villiers. Brongniart note : « Ce résultat m'affecte beaucoup. »
Le 27 septembre 1819, il donne à l'Institut un long rapport sur un mémoire de Bonnard : « Distribution géognostique des terrains » : mémoire qui, pour nous, lecteurs du lendemain, met surtout en évidence les difficultés rencontrées encore, il n'y a pas beaucoup plus d'un siècle, par la géologie naissante pour établir une classification paléontologique des terrains et distinguer, par exemple, entre eux les divers calcaires.
L'année 1820 est occupée par un grand voyage, à la fois géologique et céramique, de près de six mois en Italie (6 avril au 21 septembre). Il emmène avec lui son fils Adolphe qui désormais l'accompagnera partout et M. Fernand Geslin. Le but est à la fois de visiter les fabriques de faïence en étudiant les appareils et récoltant des échantillons pour le musée céramique de Sèvres et d'étudier les terrains ou les roches. Au retour, on le voit reprendre son étude sur les trilobites pour compléter le mémoire de 1815 et aboutir finalement en 1822, à l'ouvrage sur les crustacés fossiles publié en collaboration avec Desmarest, puis s'attaquer à un mémoire sur « le gisement des ophiolites (roches à base de serpentine), des euphotides, etc., dans quelques parties des Apennins » : fruit de son voyage récent, qui est communiqué à l'Institut, le 26 décembre 1820, et qui fera l'année suivante l'objet d'un volume spécial. Ce qu'il aborde là, c'est la grande question, toujours débattue, des roches vertes et de leurs conditions de gisement si mystérieuses.
Vers le même moment, le 11 décembre 1820, il lit à l'Institut un rapport sur un mémoire de Constant Prévost, élève indiscipliné avec lequel nous le verrons en discussion : « Essai sur la constitution physique et géognostique du bassin à l'ouverture duquel est située la ville de Vienne en Autriche. »
Deux travaux importants de cette époque : l'un se rapporte encore à son voyage d'Italie sur « les terrains calcaréo-trappéens du pied méridional des Alpes », pour lequel on le voit déterminer des coquilles du Vicentin ; l'autre « sur les caractères zoologiques des formations avec l'application de ces caractères à la détermination de quelques terrains de craie » (présenté à l'Institut, le 3 septembre 1821). Il prépare aussi la seconde édition de la Géologie du Bassin de Paris qui doit paraître en 1822, il poursuit ses recherches sur les trilobites et, continuant à collaborer avec son fils dans l'étude des plantes houillères, il publie dans les Annales des Mines une notice « sur des végétaux fossiles traversant les couches du terrain houiller ».
Et toute cette activité ne l'empêche pas de noter, le 15 octobre 1820 : « Je suis contrarié et découragé par des travaux qui anticipent sur les miens et leur ôtent leur intérêt. »
Le 12 novembre 1821, il commence à suppléer Haüy dans son cours de minéralogie au Muséum, comme il l'a suppléé deux ans à l'École des Mines, puis, dès l'origine, à l'Université et, Haüy n'ayant pas fait de leçon cette année, il débute par des leçons de cristallographie qui doivent le changer singulièrement de son ordre d'idées habituel.
L'année 1822 est marquée par deux ouvrages de premier ordre : celui sur les trilobites et autres crustacés qui paraît enfin le 13 février et la seconde édition de la Géologie du Bassin de Paris (1er juin 1822). « L'histoire naturelle des crustacés fossiles sous les rapports géologiques et zoologiques » est faite en collaboration avec Desmarest pour ce qui concerne les crustacés autres que les trilobites et la Géologie du Bassin de Paris conserve la collaboration de Cuvier.
Il publie encore, en 1822, un mémoire sur la magnésite du Bassin de Paris et un mémoire « sur quelques terrains d'eau douce de la Suisse et de l'Italie, propres à établir la théorie de ces terrains ».
Enfin, la mort d'Haüy ayant laissé vacante la chaire de minéralogie au Muséum, Brongniart qui, rappelons-nous le, avait auparavant demandé en vain dans cet établissement les chaires de zoologie et de géologie, est cette fois choisi à l'unanimité par le Muséum, à la presque unanimité par l'Institut (45 voix sur 47, le 22 juillet) et nommé le 6 septembre : ce qui l'amène à donner sa démission de professeur à la Faculté des Sciences et ce qui lui octroie un logis de plus au Muséum, où il prend aussitôt possession de tout l'appartement occupé par Haüy, mais où il ne logera que par intermittences, ayant déjà deux autres domiciles : à Sèvres et rue Saint-Dominique. Comme Haüy, il fera désormais sa leçon tous les lundis matin à 10 h. 1/2, le même jour que l'Institut. C'est à ce moment qu'il organise son temps avec cette division tripartite qui a fait son originalité dans la seconde partie de sa vie et dont ses contemporains, ses collègues et ses enfants avaient conservé le souvenir amusé, quoiqu'elle parût alors beaucoup moins singulière qu'elle ne le serait aujourd'hui.
Pour satisfaire à ses devoirs multiples, cet homme d'ordre qui divisait jadis son journal en si beaux compartiments, en établit de pareils dans son existence, sauf à compliquer quelque peu la vie de sa femme et à troubler parfois légèrement l'harmonie du ménage. Maître Jacques de la science, il va, pendant les années qui lui restent à vivre, changer à la fois d'occupation, de pensée dominante et de logis suivant les jours de la semaine. Tout d'abord, depuis vingt ans, comme si la manufacture était située au bout de la province, il voyage alternativement, avec la régularité minutieuse qui est propre à son caractère, de Sèvres à Paris, de Paris à Sèvres. A Paris, il oscille entre la rue Saint-Dominique et le Muséum. Nous essayerons plus tard, de résumer en un tableau d'ensemble ce qu'il put y avoir d'intéressant dans cette vie privée qui ne connut aucun incident grave. En ce moment, nous nous bornons à poursuivre nos éphémérides. Remarquons pourtant en passant que, chez cet homme heureux, les inquiétudes, les préoccupations, les angoisses dont nous avons déjà signalé des symptômes, tiennent une place chaque jour croissante. Sa santé qui n'a rien de particulièrement fragile, le tourmente constamment. Les événements politiques apparaissent grossis par son imagination. Un jour, le bruit s'étant répandu que Napoléon s'est évadé de Sainte-Hélène, il voit déjà la France et l'Europe à feu et à sang. La guerre d'Espagne, chère à Chateaubriand, lui semble pouvoir amener une nouvelle révolution et un avenir épouvantable. « C'est, écrit-il le 3 décembre 1822, pis que la folie de Moscou »; ou encore « Pichon (son beau-frère) prononce tout haut le mot de ma pensée fixe : Nous serons le champ de bataille ». Que sera-ce quand viendront la Révolution de 1830 et les émeutes constantes du temps de Louis-Philippe ?
Le 5 novembre 1823, il traite avec l'éditeur Déterville qui lui achète 9.000 fr. une nouvelle minéralogie géologique.
En 1824, son fils Adolphe ayant passé avec succès son cinquième et dernier examende médecine, le 29 mai, il l'emmène du 29 juin au 16 octobre dans un grand voyage en Suède, à la suite duquel il montre à M. et Mme Cuvier les estampes rapportées de son voyage et à Cordier, Beudant, etc., les roches rapportées de Suède et de Norvège, avec des minéraux qu'il offre à l'École des Mines et des fossiles de Christiania qu'il va étudier. Un travail sur les délaissements de la mer actuelle et les déplacements du niveau marin résultera plusieurs années après de ce voyage.
L'année 1824 marque encore l'aboutissement du travail entrepris pour célébrer la mémoire de son père. Le 12 décembre 1824, il se rend aux Tuileries pour présenter l'ouvrage à Charles X.
En 1825, se produit un événement de famille sur lequel nous aurons à revenir : le mariage de sa fille aînée Herminie avec le chimiste Jean-Baptiste Dumas, dont la brillante carrière scientifique, les visées politiques et, au début, les malheurs industriels vont tenir une très grande place dans ses pensées.
Le 12 avril 1825, il note : « Assemblée du Muséum. Discussion aigre entre Cuvier et moi sur les affaires du Jardin. Je ne crois pas devoir céder en public à son ton dogmatique et présomptueux. Il me reproche tout bas ensuite mon ton cassant et mes opinions arrêtées. Ai-je tort ? Cela serait possible. J'y prendrai encore plus garde. » Cette dernière réflexion donne le ton conciliant de Brongniart dans ses relations avec le peu commode grand homme. Nous aurons à en citer d'autres exemples.
L'année 1826 commence par la nomination de Brongniart à la vice-présidence de l'Académie : ce qui ne se faisait pas alors automatiquement et par ordre d'ancienneté comme aujourd'hui. Le 2 janvier, il obtient 26 voix sur 51 votants et, le 6 juin, il reçoit une autre distinction plus administrative, la rosette d'officier.
A ce moment, en raison de son nouvel enseignement au Muséum, les mémoires minéralogiques se succèdent : (1826) sur la bustanite (bisilicate de manganèse et de chaux du Mexique) ; sur la présence de l'anatase dans les mines de diamant du Brésil; (1828) s